PURCHASED FOR THE
UNIVERSITY OF TORONTO LÎBRARY
FROM THE
CANADA COUNCIL SPECIAL GRANT
FOR
FRENCH HISTORY 1968
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in 2010 with funding from
University of Ottawa
Iittp://www.archive.org/details/oeuvresprcd02casa
^T» iC
I
ŒUVRES
/
DE LAS CASAS,
ÉVÊQUE DE CIIIAPA
SE TROUVE ÉGALEMENT, A PARIS,
( REY et GRAVIER , libraire."!, quai des Aiigustins, n" 5y.
< JJEI-AUXAY, libraire , Palais-Royal, galerie de bois.
l MONGIE aine, libraire, boulevart Pois.sonnitre, n° ;.
^S^en Noiibcl , imp. -libraire.
Anàtns. — Allô . libraire.
Angers. — Fourrier-Mame.
jingouléme. — Trcmeau et comp.
Arras. — Topino.
Auxerre. — M'.François-Fournier.
Bayonne. — Gosse.
Seiançon- — Deis aîné.
Blois. — Aiichcr-Eloy.
Bordeaux. — Lawalle et neveu.
Bourges. — Cille.
Brest. — Auger.
Caen. — Augiisle Lerrêne.
Calais. — Leiru.
Chdlons s.-Snôite — Dolcspina.^sc.
Clermont-Ferrand. — Landriot.
Colinar. — Panne! i?r, Petit.
Dijon. — Lagier (\'iclor).
Grenoble. — Durand , Falcon.
Ha\^re (/e). — Chapelle.
Lyon. — Boliaire , Faverio, Targe.
Mans {le). Eelon, Pesrlie.
Marseille. — Camoiiis, Cbaix,Ma.s-
vrrt.
Montpellier. — Gihon , Sivalle.
flîontauban. ■ — FJiétoré, Laforgue.
Nantes. — Busseuil jeune, Foirst.
Nancy. — Vinccno;.
Perpignan. — Tas tu.
Poitiers. — Calin.'an.
Beinis. — Frpnicau Gis.
Rennes — Kerpen Molliri\.
Uiom. — Salle*.
Rochelle (la). — Pavie.
Rouen. — Frère, Renault.
Saint-Etienne. — Jourjon.
Strasbourg. — Levraull , Février.
Toulon. — Belue , Aug. Aurel.
'Toulouse. — Vieusscux aîné.
7'ours. — Manie.
P^alence. — 'Donrille, Marc-Ai'.r«l.
f^trdun. — Bcnit.
Vesoul. — Dclaborde.
ÉTRANGER.
Aix-la-CJiapelle. — Laruello fils
Berlin. — Sclielesinger.
Breslau. — T. Korn.
Bruxelles. — Lccbarlier.
Fribourg (Suisse). A Eggcndnrfer,
Genè^'e. — Pasclioud.
Lausanne. — Fisclicr.
Lisbonne. — Georges Rey.
Londres. — Rossrmge.
Madrid. — Waniiel Bucno.
Milan. — Rotlolpbo-Vismara.
ISlons. — Leroux.
Aloscmx. — Gautier.
Naples. — Borel , \\nnspandonrli
Neufcluilel (Suisse) . — Gersier.
PtUersbourg. — Graff.
Turin. — Pic, Bocca.
f^nrsouie. — Gluosborg elcomiv"^.
P'ienne ( Autriche.^' — - Gerold.
JVihia. — Zawadzki.
De l'iniprimsiie de Coison.
OEUVRES
DE DON BAHTHÉLEMI
DE LAS CASAS,
ÉVJÉQUE DE CHIAPA ,
Défenseur de Ja liberté des naturels de l'Amérique;
PRECEDEES
DE SA VIE,
ET ACCOMPAGKEES DE ^OTES HISTOHIQUES , ADDITIONS,
DÉYELOPPEME>S , ETC., ETC.; AVEC PORTRAIT;
PAR J.-A. LLORENTE ,
Auteur de l'Histoire cj'itique de l'Inquisition d'Espagne , membre
de plusieurs Sociétés savantes de l'Europe , etc. ;
TOME SECOND.
PARIS,
Ar.r.xis EYMEPiY, Libraire-Éditeur, rue Mararine , n' 3o.
Bruxelles , DE MAT , Imprimeur-Libraire.
1822.
MAR 2 3 1970
iâ
ŒUVRES
DE LAS CASAS,
EVEQUE DE CHIAPA .
»\%\VV\\\V\i%<\VVVV\^A^\VVVVVVVVVVVVVVVVVV\'VVV%VVVVVVVVVVVVVVVVVVVV«^^ ^
CINQUIÈME
MÉMOIRE.
De la Liberté des Indiens qui ont été réduits d
la condition d'esclave.
AYANT-PROPOS.
Don Barthélemi de Las Casas supplia plusieurs fois , et
avec de vives instances , le suprême Conseil des Indes de
reconnaître, par une déclaration générale, que les Indiens
dont les Espagnols s'étaient rendus maîtres n'étaient point
des esclaves, et que par conséquent il leur était permis de
disposer de leur personne sans danger d'être poursuivis
par ceux qui les avaient réduits à cette injuste condition. Le
conseil chargea Las Casas d'exposer par écrit les motifs de
son opinion, et ce fut alors que cet évêque composa le
mémoire suivant. Il s'y attache à prouver la nullité du droit
sur lequel on a prétendu fonder l'esclavage des Indiens, et
l'obligation qui est imposée au roi , comme organe suprême
de la justice dans ses Etals , de l'annoncer à tout son peuple.
AU SUPRÊME CONSEIL DES INDES.
T
RÈs puissans Seigneurs , Votre AJlesse a bien
voulu ru'ordonncr d'exposer par écrit mon sentiment
II. 1
(2)
sur la condition des Indiens que les Espagnols ont
soumis comme esclaves à leur service y et sur le
droit qu''ils peuvent avoir de jonir de la liberté. J'ai
pensé que je ferais une chose agréable à Votre Al-
tesse si je publiais ce petit ouvrage , que j'ai divisé
en deux parties : dans la première je prouve la
nullité du droit qu'on prétend avoir de rendre les
Indiens esclaves , et dans la seconde l'olîligation
où est Sa Majesté , ainsi que Votre Altesse , de
déclarer que telle est leur opinion , en faisant
rendre aux Indiens la liberté dont ils ont été dé-
pouillés.
ARTICLE PREMIER.
Nullité du titre sur lequel on s' est fondé pour
rendre esclaves les Indiens.
Je me propose de démontrer dans cet article trois
propositions : la première , que tous les Indiens dont
on a fait des esclaves depuis la découverte du Nou-
veau-Monde ont été réduits à cette triste condition
sans raison et sans droit; la seconde, que la plupart
des Espagnols qui ont aujourd'hui des esclaves in-
diens sont des possesseurs de mauvaise foi ; la
troisième , que celle qualification peut s'appliquer
même à ceux des Espagnols qui sont maîtres d'es-
claves qu'ils n'ont pas acquis parla voie du partage,
mais qui leur ont été livrés par d'autres Indiens.
Et d'abord il est incontestable que , même dans
le cas d'une j uste guerre , le fait de la conquête d'mi
(S)
pays ne donne pas au vainqueur le droit d'en réduire
les liabilans en esclavage. Ceux-ci , ne prenant au-
cune part active à la guerre , n'y sont pas directe- \
nient intéressés , et la seule loi qu'on puisse leur \
imposer c'est de reconnaître pour gouverneur du
pays celui qui a vaincu , quoiqu'il soit leur ennemi ;
d'acquitter les tributs qu'il demande , et de se sou- |
mettre aux autres réquisitions tant qu'il occupe le
territoire. Il ne pourrait y avoir de difficulté à cet
égard que relativement aux soldats qui ont été vain-
cus et faits prisonniers. Quelques peuples de l'anti-
quité en faisaient , il est vrai , des esclaves ; mais
on se contente depuis bien des siècles de les retenir
comme simples prisonniers de guerre , pour les
échanger contre d'autres qui sont au pouvoir du
vaincu , ou on les retient jusqu'à la paix , pour les
rendre lorsque le remboursement des sommes que
leur entretien a coûté est convenu ou acquitté.
Mais , dans les cas où la guerre est injuste , il
n'y a plus ni droit , ni motif , ni raison pour con-
damner à la servitude je ne dis pas serJement les
simples babitans ;, mais même ceux qui ont porté
les armes , puisqu'une injustice ne saurait établir
un droit.
Une guerre peut être injuste de deux manières :
premièrement , lorsqu'elle se fait sans autorité légi-
time ; secondement , lorsqu'élant fondée sur la
décision d'une autorité avouée , il est évident qu'il
n y a eu aucune raison de l'entreprendre. Or la
guerre qu'on a faite aux Indiens de l'Amérique
présente ce double caractère d'injustice.
(M
Les Espagnols ont attaqué les Indiens sans y être
autorisés , puisque les rois catholiques Ferdinand
et Isabelle , et ensuite notre empereur et roi ac-
tuel, Charles-Quint , n'ont jamais permis aux gou-
verneurs des Indes , ni surtout à leurs lieutenans ,
de faire la guerre aux Indiens , hors le cas d'une
juste défense. Ils leur ordonnaient , au contraire ,
de les bien traiter ; de ne jamais donner lieu à au-
cune plainte de leur part ; de leur rendre le com-
merce des Espagnols agréable , en leur distribuant
comme présens de certains objets de l'industrie
européenne, qu'ils recherchent avec empressement,
afin de les attirer dans la société des Espagnols , de
leur parler de la religion chrétienne , de sa sainte
morale , dont il était bien recommandé de donner
le bon exemple , pour leur faire estimer l'ime et
l'autre , et les convertir solidement à notre foi. La
même règle était aussi prescrite à l'égard des Indiens
qu"'on pourrait découvrir.
Les gouverneurs des îles de l'Océan et des terres
fermes de l'Amérique, ni les autres capitaines qui
étaient sous leurs ordres ou qui s'étaient rendus in-
dépendans , n'eurent aucun respect pour les ordres
du roi d'Espagne. Leurs expéditions n'ayant pour
objet que d'enlever l'or et l'argent des Indiens , ils
suivirent un système entièrement différent de celui
qui leur était indiqué dans leurs instructions. A peine
étaient-ils entrés dans une province , qu'ils n'avaient
rien de plus pressé que de se rendre maîtres de l'or,
de l'argent et des perles que possédaient les Indiens :
pour en venir plus facilement à bout , ils établis-
(5)
saient le système de la terreur dès le premier mo-
ment de leur invasion , en faisant une horrible bou-
cherie des liabitans que le hasard ou la ruse faisaient
tomber entre leurs mains ; ils demandaient ensuite
à ceux qu'ils avaient épargnés leur or et toutes leurs
richesses,, et , lorsqu'ils les avaient en leur pouvoir,
ils s'emparaient de leurs personnes , les vendaient ,
ou souffraient plus tard qu'ils mourussent de faim ,
de fatigue , ou sous les coups dont ils les acca-
blaient.
Ces conquérans avides , craignant qu'on ne leur
imputât le crime de désobéissance, d'insubordina-
tion et d'envahissement de l'autorité souveraine ,
écrivirent plusieurs fois au gouvernement que les
Indiens s'étaient mis en état d'hostilité, et que pour
se défendre il avait fallu avoir recours à des moyens
extraordinaires , parce que le nombre de ces enne-
mis était infiniment plus grand que celui des Espa-
gnols. Mais cette allégation était insuffisante pour
rendre leur guerre légitime ; car si les rois d'Espagne
approuvaient qu'on se défendît contre les Indiens ,
ils s'opposaient en même temps à toute guerre offen-
sive, parce qu'elle rendait plus difficile la soumission
volontaire et pacifique de ces peuples au gouverne-
ment de Leurs Majestés.
Il était encore plus notoire qu'il n'existait aucun
juste sujet de guerre contre les Indiens. Lorsque les
Espagnols découvrirent le Nouveau-Monde , ses
immenses royaumes étaient habités par des peuples
qui vivaient tranquilles et en paix avec leurs voisins j
et il est de la dernière évidence que les Espagnols
(6) ^
n'avaient aucun reproche à leur faire , puisqu'ils ne
les avaient jamais connus.
Les Américains étaient des peuples naturellement
pacifiques ; plusieurs avaient même un caractère
extrêmement timide , et une complexion délicate et
sans force. Ces circonstances rendent inébranlables
dans leur opinion ceux des Espagnols qui ont vu
l'Amérique sans partager les intentions criminelles
des conquérans , et ils persistent à croire que lorsque
les Espagnols arrivaient dans un nouveau pays , les
habitans n'allaient pas au devant d'eux pour s'opposer
à leur entrée, mais qu ils les recevaient , au con-
traire , avec des présens et mille démonstrations
d'amitié , lorsqu'ils n'avaient aucune raison de s'ef-
frayer ', que , dans le cas contraire , ils s'enfuyaient
seulement dans leurs maisons, et quelquefois dans les
bois et les montagnes.
Les hommes qui sont intéressés à faire approuver
la conduite des soldats espagnols ont voulu per-
suader que les Indiens , qui avaient d'abord reconnu
l'autorité du roi d'Espagne , s'élaientensuite révoltés,
et que, réunis en masse, ils avaient tenté d'égorger
tous les Européens, ce qui était arrivé plusieurs fois,
et n'aurait pas manqué d'arriver plus souvent si
les Espagnols , pour déjouer leurs complots , n'a-
vaient pris le parti de leur faire la guerre.... Cette
assertion est un mensonge évident , une véritable
déception , et ne prouve rien dans la question dont
il s'agit ici , soit parce que de pareilles hostilités
furent très rares , et ne peuvent être alléguées lors-
qu'il s'agit d'un système général , soit ( et ceci est
(7 )
essentiel) parce qu'elles furent toujours provoquées
par le vol , l'incendie , le carnage , les coups , et
mille autres violences dont les Espagnols se rendaient
coupables, et parmi lesquellesil faut sur tout compter
les travaux, forcés , les voyages rapides et lointains
sous des fardeaux énormes, l'enlèvement des enfans
de l'âge le plus tendre , que les ravisseurs vendaient
comme esclaves sous les yeux de leurs pères cons-
ternés ; la séparation violente des femmes d'avec
leurs maris , et des filles d'avec leurs parens , pour
servir à la plus infâme brutalité , lorsque déjà on
les avait entièrement dépouillés de leur or , de leur
argent , de leurs pierres précieuses _, et même , dans
les temps de disette , des provisions de maïs qu'ils
réservaient pour leur nourriture et celle de leurs
familles. Voilà l'incontestable preuve que les Espa-
gnols ont commencé à faire une guerre injuste ,
quoique , d'après les principes et les lois de la
guerre , on soit porté peut-être à penser autre-
ment.
Tout cela est évident si nous vovons la chose
en elle-même et sans sortir du cercle de la poli-
tique humaine ; mais elle ne 1 est pas moins si
nous l'a|aminons dans les rapports qu elle peut
avoir avec la religion. L'Amérique n'avait jamais
eu des chrétiens pour maîtres , comme la ïerre-
Sainte , la Palestine , l'Asie , une partie de l'A-
frique , Constantinople et l'Espagne. Les guerres
que les chrétiens ont faites à différentes épo-
ques dans ces contrées sont conformes au droit
canon et approuvées par ses lois, parce quelles
(«)
avaient pour objel de reprendre ce que les nations
chrétiennes avaient possédé anciennement , et dont
elles n'avaient été dépouillées que par les injustes
guerres des maliomélans. Mais on n'avait [»as de
semblables motifs à alléguer pour celles qu'on faisait
aux Indiens , et par conséquent rien ne justifiait
l'agression militaire qu'on allait exercer.
On ne serait pas plus fondé à établir le droit
d'attaquer les Indiens sur ce qu'il est dit dans les
canons que cette mesure est légitime lorsque les
idolâtres mettent obstacle à l'exercice du culte chré-
tien : les Indiens ne pouvaient se trouver dans cette
disposition à l'égard des Européens avant que les
Espagnols fussent arrivés dans leur pays , puisqu'ils
n'avaient aucmie idée de l'Europe , et qu'ils igno-
raient par conséquent qu'il y eût des Espagnols
dans le monde. Et ceci convient également au temps
qui suivit la conquête : premièrement , parce que
les naturels témoignèrent la plus grande envie de
connaître et d'embrasser la religion chrétienne tant
que les Espagnols ne la rendirent pas odieuse par
leurs cruautés et leur conduite infâme ; c'est ce que
peuvent attester toutes les âmes honnêtes et dignes
de foi qui ont été en Amérique, et particuliBrement
les religieux qui l'ont vu et vérifié tous les jours :
secondement , parce qu'une fois soumis au joug des
Espagnols, il leur eût été impossible de s'opposer au
culte du vrai Dieu.
Si les Indiens ont abandonné , dans plusieurs
parties de l'Amérique , la religion clirétienne , et
se sont enfuis dans les montagnes j ce n'est point à
(9)
eux qu'il faut en faire le reproche , mais aux Espa-
gnols , qui les poussaient à cette extrémité en les
faisant mourir de faim et de soif, et par les traite-
mens les plus barbares que des tyrans puissent in-
venter. Quelle opinion pouvaient-ils se faire d'une
religion qu'ils connaissaient si imparfaitement, mais
dont la morale leur semblait convenir à des tigres
plutôt qu'à des hommes ? Oui , il est très certain et
indubitable que les Indiens d'Amérique ne se sont
jamais opposés, ni positivement ni directement , au
véiitable culte de Dieu : ainsi, l'opinion des théo-
logiens qui permettent la guerre contre ceux qui se
rendent coupables de ce péché n'a rien de commun
avec notre question , et ne peut être une garantie
pour la morale des conquérans espagnols.
L'idolâtrie des Indiens ne suffît pas pour qu'on
ait le droit de leur faire une guerre active , parce
que Dieu s'en est réservé le jugement. Le pape ,
malgré sa quaUlé de vicaire de Jésus-Christ, n'a de
pouvoir direct visible que sur les hommes qui sont
devenus des sujets de l'Eglise par la profession qu'ils
ont faite du christianisme en recevant le baptême;
à l'égard des autres, son droit se borne à nommer
et à envoyer directement ou par ses représentans ,
tels que le roi de Castille , des prédicateurs de l'E-
vangile pour les engager à permettre qu'on leur
prêche la foi , à écouler les missionnaires , et à rece-
voir la doctrine qu'on leur annonce. Son autorité ne
va pas plus loin , parce qu'il ne peut y avoir lieu
ici à aucune des exceptions que font naître des
obstacles positifs et formels mis à la profession de
( >o)
l'Evangile , et que le pape a le droit d'écarter en
appelant la guerre contre les idolâtres.
On a prétendu que les Indiens occidentaux of-
fraient à leurs dieux des victimes humaines , et que
cette coutume justifiait assez une guerre entreprise
pour conserver l'espèce humaine , en abolissant
plus ou moins ces affreux sacrifices. Cette allégation
n'est qu'un mensonge , parce qu'on n'immole des
hommes aux faux dieux que dans un très petit nom-
bre de districts de l'Amérique, et parce qu'en sup-
posant même que cette superstition fut très répandue,
il ne s'ensuivrait pas que le prince d'un royaume
éloigné, sans autorité sur ces peuples ni sur leur sou-
verain légitime , piit se croire autorisé de Dieu
même à leur faire (sans en avoir jamais reçu la
moindre offense) une guerre ruineuse , funeste à un
grand nombre de soldats , et dont le succès ne sau-
rait être certain.
C'est encore le jugement qu'il faut porter de l'a-
charnement avec lequel on accuse les Indiens de
blasphémer le nom de Dieu , et de la conséquence
qu'on veut en tirer pour une véritable guerre.
Quelques passages des canons de l'Eglise , dont on
abuse dans celte circonstance, n'ont de rapport
qu au cas où les infidèles scandalisent par leurs dis-
cours contre le christianisme ceux qui le professent ,
de manière qu'il en résulte un tort réel pour la reli-
gion chrétienne , comme cela se vérilie sur toute la
côte de l'Afrique septentrionale, à l'égard de l'Es-
pagne , de la France et même de l'Italie.
La sodomie et d'autres péchés contre nature,
( '■ )
dont les ennemis des Indiens les accusent pour les
perdre dans l'esprit des hommes, ne seraient pas
un motif de guerre plus légitime , en supposant
même qu'ils fussent justement imputés à ces peu-
ples. Dieu a bien châtié des villes coupables de pareils
crimes ; mais c'est directement et par lui-même qu'il
a exercé cette justice , et on ne voit point qu'il ait
jamais confié à un gouvernement le soin de punir
ces péchés commis par une autre nation , ayant des
chefs et des magistrats investis d'une force suffisante
pour les réprimer.
Il ne faut pas avoir plus de confiance dans un
autre prétexte qu'on fait valoir , et d'après lequel la
charité permet tou'e guerre capable de sauver des
innocens d'une mort inévitable. Or cette maxime
s'applique , dit-on , naturellement aux Indiens de
l'Amérique , que l'on sait avoir sacrifié quelquefois
des enfans à leurs idoles ; outre qu'onne peut qu'être
touché de compassion en voyant périr un si grand
nombre de créatures innocentes avant l'âge de rai-
son, et sans avoir reçu le baptême, qui leur eût pro-
curé le bonheur éternel. Cette manière de raisonner
ne prouve absolument rien, parce que Dieu sait
mieux que les hommes quel doit être le sort des en-
fans qui meurent dans les immenses pays où la reli-
gion chréiierme est inconnue. Sa miséricorde est in-
finiment plus grande que la charité de tous les
hommes ensemble, et cependant il permet que les
choses suivent leur cours ordinaire , sans charger
personne d'en empêcher les conséquences par le
nioyen de la guerre.
( 12 )
Ce n'est [)as un niallieur moins déplorable de
voir tant de créatures raisonnables vivre et mourir
sans connaître l'Evangile, et sans faire profession de
la religion chrétienne; cependant Dieu l'a permis
ainsi dans les Indes occidentales pendant quinze siè-
cles , jusqu'à la découverte de ce pays par Christo-
phe Colomb , et il le permet encore dans beaucoup
d'autres parties du monde. Il ne nous est pas permis
de scruter les desseins secrets qui font agir la Pro- '
vidence , et surtout de nous croire autorisés à prê-
cher l'Evangile et à répandre la religion chrétienne
par d'autres moyens que ceux que Jésus- Christ a
prescrits lui-même, et dont il a donné le modèle
pendant sa mission divine. Sa volonté est ici rigou-
reusement exprimée, et on ne peut attribuer à la
charité ce qui est contraire à la doctrine et aux
exemples de celui qui est la charité par essence.
D'un autre côté , les hommes justes et éclairés
de tous les pays chrétiens sont d'accord sur l'axiome
de morale qu'il n'est jamais permis de faire le
m.al pour qu'il en arrive du bien , attendu que le
péché par lequel on commence est certain et présent,
tandis que les avantages qu'on se promet ne sont
qu'éventuels et incertains.
Cette règle s'applique dans toute son étendue aux
guerres que les Espagnols ont l'habitude de faire
dans les Indes. Dans toutes ils ont commencé par
tuer et par voler sans distinction d'âge , de sexe ni
de condition ; ici les résultats échappent au calcul
par leur nombre et par leur gravité.
C'est ce qui est prouvé par un grand nombre de
( j5 )
documens , et surtout par les informations reçues
dans les procès intentés contre des vice -rois et des
gouverneurs , qui tous ont été des voleurs , des
meurtriers, des médians , et les plus mauvais des
chrétiens, à l'exception du vice- roi don Antonio ,
de l'évéque de Cuença , don Sébastien Piamirez , et
du licencié Cerrato.
Que l'on ajoute à tout cela le tableau des moyens
employés par les Esp*agnols pour assurer l'esclavage
des Indiens, et il sera évident comme la lumière
qui nous éclaire qu'il n'y a eu qu'injustice et nul-
lité de droit dans les motifs qu'ils ont allégués pour
justifier leurs prétentions.
Les uns trompaient les Indiens en les caressant ,
en les emmenant avec eux et en leur faisant mille
promesses de protection et d'amitié : ils gagnaient
si bien la confiance de ces hommes crédules ,
qu'ils leur persuadaient qu'ils feraient bien de décla-
rer devant le juge ou les chefs du peuple qu'ils
étaient leurs esclaves , parce qu'alors ils seraient
regardés comme la propriété d'un Espagnol , et
dispensés de plusieurs corvées qui pesaient sur les
habitans. La simplicité des Indiens en fit tomber
beaucoup dans ce piège , et ils suivirent le conseil per-
fide de ces tyrans déguisés. Leur aveu une fois consi-
gné dans un acte public et judiciaire, les Espagnols
se croyaient dispensés de tout ménagement , et ne
traitaient plus que comme des esclaves ceux qu'ils ve-
naient de tromper. Les gouverneurs et les juges n'i-
gnoraient pas la fraude ; mais ils n'osaient la punir,
parce qu'ils s'en rendaient quelqu(:;fois coupables
( '4 )
eux-mêmes , aveuglés par leur propre intérêt : au
mépris de la justice divine , ils s'armaient d'un fer
brûlant , et en marquaient du signe de la servitude
le visage ou toute autre partie visible du corps de
l'Indien.
Il est bon de savoir que les Indiens ne connais-
sent pas toute l'étendue du sens que les Espagnols
donnaient au mot esclave. La servitude était connue
chez quelques nations de l'Amérique ', mais elle
était infiniment plus douce que celle des noirs et
des Américains parmi les Européens ; elle se rédui-
sait ordinairement pour l'Indien à servir son maître
à perpétuité, et sans pouvoir l'abandonner , à moins
que celui-ci ne lui rendît la liberté. La véritable ser-
vitude ne fut connue en Amérique que lorsque les
Espagnols y arrivèrent. On voyait aussi des Espa-
gnols employer des Indiens, qu'ils avaient gagnés par
des présens ou par quelques rations de vin , à en-
lever des enfans dans les familles peu connues , et
les conduire ensuite sur des embarcations ,. les
transporter dans les marchés des îles , ou sur quel-
que autre point , pour les y vendre. Les Indiens
qu'on enlevait ainsi ne portaient pas la marque de
la servitude ; mais on ne peut guère douter que
ceux qui en faisaient l'acquisition ne la leur impri-
massent devant les magistrats de leurs villages.
D'autres Européens, établis dans l'île Espagnole,
à Cuba et à San - Juan , se rendaient sur les côtes
de Terre-Ferme , des Perles , de Honduras , de
Yucatari , de Venezuela , de Guatimala , de Nica-
ragua et de plusieurs autres parties de l'Inde ; ils
( i5)
débarquaient avant le jour, etfondaientà l'improvlsle
sur les habitations des Indiens ; ils y mettaient le feu ,
tuaient un grand nombre d'hommes, et en enle-
vaient trois à quatre cents, qu'ils conduisaientenchaî-
nés dans leurs navires : la faim et la soif en faisaient
bientôt périr une partie , et ce qu'il en restait était
transporté à Panama et au Pérou , où les Espagnols
les échangeaient pour de l'or , de l'argent et des
perles. J'ai calculé le nombre des Indiens qui furent
enlevés de mon temps par ces pirates ; il s'élève à
trois millions.
Le stratagème suivant était aussi employé pour se
procurer des Indiens. 11 consistait à envoyer au
cacique de l'endroit Fôrdre d'en tenir prêts pour
telle heure un certain nombre, destinés à quelque
service particulier. L'Espagnol en demandait or-
dinairement plus que le cacique n'en pouvait réunir,
elle temps qu'il lui donnait pour cela était souvent
fort court 5 ces deux circonstances étaient combinées
pour le succès de l'expédition. Le cacique était
alors cruellement insulté ; l'Espagnol le traitait de
traître et de révolté , demandait au gouverneur la
permission de le punir, et, après l'avoir obtenue , il
marchait avec sa troupe sur le village , enlevait le
mais et les autres denrées , mettait le feu aux mai-
sons , tuait de sang froid une partie des habitans ,
et emmenait les autres chargés de chaînes , soit
pour s'en servir, soit j)Our les diriger sur de» points
où la vente devait en être prompte et lucrative.
On a vu de ces tyrans espagnols mettre en réqui-
sition cinquante Indiens, ou même un plus grand
( if) )
nombre , avec anlanl de charges de maïs ou dff
toute autre marchandise. Le cacique exécutait fidè-
lement l'ordre qu'il avait reçu ; mais au moment où
la troupe allait retourner dans son village , l'Espa-
gnol en retenait dix à douze , les faisait attacher et
conduire sur un vaisseau, quiles transportait au loin
pour être vendus.
Les Espagnols avaient coutume de dire qu'ils
ne réduisaient pas les Indiens à la condition d'es-
clave , et qu'ils se contentaient d'en faire des navo-
rias ; expression qui sert à désigner en Amérique
une classe moyenne entre l'esclave proprement
dit et le domestique libre. Les navorias sont ces
serviteurs dont j'ai déjà parlé qui ne quittent jamais
leurs maîtres , et qu'on ne peut ni vendre ni mar-
quer. Les Espagnols qui parlaient ainsi en impo-
saient évidemment, puisqu'ils traitaient ces hom-
mes comme des esclaves , et les destinaient à être
vendus publiquement. Ils leur faisaient porter la mar-
que du roi, ou le nom de leur maître, sur la figure
ou sur la cuisse , et se servaient même du premier fer
qui leur tombait sous la main , et qu'ils leur appli-
quaient après l'avoir fait rougir. Quelquefois cepen-
dant ces malheureux étaient vendus sans qu'on eût
pris ces précautions; ceux qui les avaient achetés
leur mettaient un collier de fer au cou et les emme-
naient.
Pendant que les Espagnols se livraient à ces exé-
cutions , on entendait les femmes , les filles et les
sœurs des Indiens se plaindre d'une si cruelle tyran-
nie , et annoncer qu'elles ne tarderaient pas à mourii
( 17 )
de laim, parce que les bras allaient luanquer à la
culture du maïs , qui était leur unique subsistance.
J'ai vu dépeupler de cette manière la province de
8an-Mii(iieI , qui est située entre Guatimala et Ni-
caragua.
Souvent des ^ouverneius envoyaient leurs capi-
taines faire la reconnaissance des villages; avant
d'arriver au lieu indiqué, les Espagnols voyaient
des liabilans venir à leur rencontre avec des
fruits, des volailles et d'autres comestibles. Au lieu
de les recevoir avec amitié , les soldats les accablaient
de coups en leur reprochant de s'être révoltés contre
le gouvernement. Lorsqu'ils entraient dans le vil-
lage, les autres Indiens restaient soumis et tran-
quilles dans leurs maisons ; cependant ils tuaient
les uns , blessaient les autres , pillaient toutle monde,
et revenaient dans leurs quartiers avec les Indiens
les plus robustes, qu'ils gardaient comme esclaves.
Ils rapportaient au gouverneur qu'ils avaient trouvé
le village en état de révolte ; qu'il avait fallu le ré-
duire militairement , et que les habitans qu'ils avaient
pris étaient dignes parleur résistance d'être retenus
comme esclaves. Le gouverneur n'ignorait pas la
fausseté de ce rapport , parce qu'il connaissait exac-
tement le caractère et la conduite de ses capitaines ;
cependant il n'en témoignait rien , laissait même
au chef de l'expédition les prisonniers en toute pro-
priété, et ne manquait pas d'en recevoir la moitié
du prix à titre de présent : un autre motif lui fai-
sait prendre aussi le parti du silence ; il prévoyait
que son administration serait peut-être un jour l'ob-
II. 2
( '8)
jei d'un examen sërieux, et il pensait déjà à se faire
des témoins à décharge de tous ceux qu'il rendait
complices du même crime.
Lorsque la distribution des Indiens n'en laissait
plus de disponibles, l'Espagnol avait recours à d'au-
tres moyens non moins cruels pour s'en procurer. Il
disait au cacique: a Sachez que vous, et chaque habi-
» tant de ce village^ vous devez me fournir tant de
» marcs ou de hngots d'or par semaine, et que si
>i vous y manquez je vous ferai esclaves. » Le terme
expiré, on ne voyait pas toujours arriver le tribut ,
soit parce que les Indiens n'en trouvaient pas dans
les mines, soit parce que quelque autre circonstance
n'avait pas permis de s'en procurer. Le cacique pré-
sentait alors un nombre égal de jeunes Indiens ro-
bustes , qui restaient comme esclaves entre les mains
de l'Espagnol. Celui-ci leur commandait de crier
qu'ils étaient esclaves, fils d'esclaves , et déjà vendus
dans plusieurs marchés : la crainte de la mort les ren-
dait dociles. On les présentait ensuite au juge pour
qu'ils fissent devant lui la même déclaration; et
lorsque cette formalité avait été enregistrée, leur
sort était irrévocablement fixé, et on pouvait les
vendre comme esclaves. Les juges, qui connaissaient
ces manœuvres frauduleuses, auxquelles ils n'étaient
même pas tout à fait étrangers, toléraient les vols et
les mensonges , et trouvaient ainsi le moyen d'aug-
menter leur fortune. Un motif semblable faisait tout
approuver aux gouverneurs. L'un d'eux ayant un jour
perdu cinq cents esclaves sur une carte, il permit à
celui qui les avait gagnés d'aller en faire la levée dans
( 19)
wne partie de son arrondissement, en s'y prenant dfe
la manière que je viens d'indiquer.
Un autre gouverneur, qui résidait à Mexico, dis-
tant de deux cents lieues de son gouvernement,
jouait deux à quatre cents esclaves à Ja fois. Les'
avait-il perdu, il mandait à son lieutenant qu'il lui
fallait des fonds pour payer une dette équivalente au
prix de tant d'Indiens; il lui ordonnait d'en rassem-
bler un nombre suffisant des plus jeunes et des
plus robustes , et c'était avec ces esclaves ou avec
le montant de leUr vente qu'il acquittait ses cnga-
gemens d'honneur. Il était si mauvais chrétien
et SI peu affectionné au service de Sa Majesté ,
que pendant les sept premières années de son gou-
vernement il affecta d'être monarque indépendant,
laissant ignorer aux Indiens qu'il y avait un autre roi
au dessus de lui; et ce système d'orgueil eût duré
longtemps, s'il n'était arrivé dans ce pays des reli-
gieux chargés d'y prêcher la foi et la religion chré-
tienne, dont les naturels n'avaient pas encore entendu
parler. Son avarice et sa scélératesse lui inspirèrent
l'idée de réunir pour en faire des esclaves les jeunes
individus les mieax faits de l'un et de Twitre sexe ,
de les présenter dans un port aux matelots et aui
courtiers qui en faisaient lé commerce, et auxquels
il disait : a Voyez les jolies petites filles; voyez les
» beaux garçons : il y en a trois ou quatre cents ;
» choisissez, y) Comme ces malheureux ne lui coû-
taient rien, il donnait quelquefois un esclave mâle
ou femelle pour un arrobe de vinaigre, de vin, de
lard ou de tout autre comostihle. Dans une circons-
tance on le vit cédei- quatre-vingts esclaves pour
une jument, et cent pour un mauvais cheval. Au
bout de ijualre-vingts jours, le cacique lui amenait
deux à trois cents nouveaux esclaves, au lieu du tri-
but en or qu'il n'avait pu se procurer. Ce système
anéantit en peu de temps la population piesque en-
tière dans cette province.
Quelquefois les gouverneurs envoyaient cbcr-
cher les missionnaires pour prêcher l'Evangile. A
leur arrivée ils commençaientàinstruire les Indiens,
qui venaient assidûment à l'église pour les entendre ;
mais lorsque le concours en était devenu considé-
rable les satellites des tyrans enlevaient les plus
jeunes et les plus robustes, en disant aux autres que
les besoins du service obligeaient d'en envoyer au
loin un si grand nombre : ces malheureux ne sor-
taient de l'église que pour se rendre à leur destina-
tion , après avoir reçu sur leur corps l'empreinte de
la servitude.
Ces exécutions et d'autres semblables furent cause
que les caciques donnaient sérieusement le nom de
diable à l'Espagnol commandeur j et ce fut pour
échapper à la mort et à l'esclavage, toujours mena-
çans devant cette formidable puissance, qu'ils ima-
ginèrent un grand nombre d'expédiens pour conten-
ter l'avarice de leurs barbares maîtres. Il arrivait
souvent, dans la province de Nicaragua, qu'un
Espagnol commandeur faisait venir le cacique de
quelque district de sa commanderie pour lui dire :
« Amenez-moi lant de jeunes Indiens d'une grande
)) force ; mais au heu de les ramasser dans votre
(^1 )
)) pays, faites-les venir de plus loin; prenez- voiis-y
» comme vous lenlendrez; cela ne me regarde pas. »
Le cacique allait trouver un de ses confrères d'une
commanderie voisine : a Le diable qui me tient en
» son pouvoir, lui disait-iJ , m'a dit telle chose : je
» pense bien que ton diable t'en dira autant; arran-
)) geons-nous , et tachons de sauver notre vie. Lais-
» se-moi prendre ici les hommes qu'il me faut ; tu
» en trouveras chez moi lorsqu'il t'en faudra.» L'au-
tre cacique répondait : tt Tuas raison; je suis dans
» le même cas, car vaon diable ra en demande tant:
)) j'irai les prendre chez toi. » Cette convention
s'exécutait : chacun déclarait avec serment que les
hommes qu'il amenait n'étaient pas de son district;
les commandeurs étaient servis, et les caciques
avaient échappé au moins pour cette fois à la mort.
Tous les Indiens étaient vendus comme esclaves , et
ce trafic ruina en peu d'années la population dans le
Nicaragua. Cette manière de se procurer des hommes
commença lorsque le gouverneur , s'apercevant que
le pays se dépeuplait , ne faisait plus de répartitions
ni de concessions d'esclaves à titre de récompense ,
si ce n'est à condition que ceux qui en demandaient
iraient les chercher loin de son gouvernement. Telle
était l'intention des gouverneurs ; mais , au lieu de
les aller prendre dans une autre province, on se
contentait de les demander dans une autre ville.
C'est ainsi que les crimes se midtipliaient , et que
leur funeste résultat était de faire illégalement des
esclaves, et d'anéantir les races indiennes.
Un ordre du roi d'Espagne défendit dans la suite
(")
l'esclavage, et l'usage d'imprimer sur aucun Indien
la marque de la servitude . Au moment où il arriva
il y avait dans le port un navire qui n'avait encore
que la moitié de sa charge d'Indiens : le gouver-
neur averlit les marchands de la compléter au plus
vite, à cause d'un ordre qu'il venait de recevoir, et il
en suspendit l'exécution jusqu'à ce que le vaisseau fut
rempli d'esclaves. 11 est facile de deviner quel fut le
prix de cette complaisance. Voilà le soin quel'onmet
à exécuter les ordres du roi, lorsqu'ils contrarient les
vues des hommes qui sont chargés de leur exécution.
Le gouverneur de Honduras parvint à se procurer
et à vendre un si grand nombre d'esclaves, qu'il eut
à payer au roi plus de cinq cents castillans pour le
cinquième de ses bénéfices, quoiqu'il donnât souvent
un Indien pour un fromage. Combien n'en fallait-il
pas pour que le cinquième de la vente valût cinq
cents castillans ? Que de victimes de l'avidité des
tyrans espagnols, puisque chaque Européen pouvait
se livrer au même genre de spéculation! Lorsque la
cédule impériale qui défendait de marquer à l'avenir
aucun Indien comme esclave fut apportée dans le
pays, l'infâme tyran dont je parle, qui devait beau-
coup à des marchands d'esclaves, fit imprimer avec
un fer chaud sur le front d'une multitude d'Indiens
\eTïio\.banm y commes'ils eussentété flétris par la jus-
lice. Les marchands les reçurent en échange de leurs
fournitures , et allèrent les vendre au marché de Cuba .
Ce genre de commerce se fit durant quatre ans ,
avec cinq ou six navires , et il acheva d'anéantir la
population dans les provinces de Nicaragua et de
(»5)
Guî»limala. Il enleva une multitude innombrable
d'habitans au Mexique, la plus grande partie de ceux:
de Panuco, et tout ce qu'ily enavaità Guazacualco
et à Tabasco. L'archevêque de Mexico écrivait au
suprême conseil royal des Indes que le gouverneur
de Panuco avait chargé d'esclaves jusqu'à vingt-
huit navires pour son compte.
Les mêmes outrages contre l'espèce humaine
furent commis dans la province de Jalisco. L'Espa-
gnol qui y commandait fît et vendit, permit de
faire et de vendre une foule d'esclaves, et de mar-
quer au front avec le fer quatre mille cinq cent
soixante autres individus, parmi lesquels se trouvaient
un grand nombre d'enfans d'un, de deux, de trois,
de quatre et de cinq ans , et beaucoup d'autres qui
n'en avaient pas encore quatorze. L'empereur avait
défendu par une cédule expresse de pareils attentats;
malheureusement , trompé par de faux mémoires ,
dans lesquels les Indiens étaient représentés comme
en état de révolte permanente, il avait permis de
faire des esclaves de tous ceux au dessus de quatorze
ans qui seraient pris pendant la guerre , et l'abus
de celle funeste mesure fit envelopper dans un
malheur commun jusqu'aux enfans en bas âge.
Des abus presque aussi graves ont été commis dans
le Yucatan. C'est encore avec des Indiens que legou-
verneur de cette province a payé ses fournisseurs;
il les faisait prendre dans des districts qui n'avaient
pas de commandeurs , et qui ne reconnaissaient par
conséquent d'autre seigneur immédiat que le roi.
Dans le pays de Venezuela les Allemands, qui
( ^'1 )
enlendaienl encore mieux que les Espagnols l'art
t\e voler les Indiens ei d'en faire des esclaves, se sont
livrés à cet infâme iratic pendant plus de vingt ans.
Les preuves de tout ce que je viens d'avancer
existent dans les procès jugés, ou en instance dans
le suprême conseil royal des Indes. Votre Majesté
peut se les faire représenter et lire par son procu-
reur fiscal.
Votre Majesté verra que je n'ex;t^ère point lors-
que j'assure que plus de quatre millions d'hommes
ont été réduits en esclavage, et que tout cela s'est
passé contre les ordres et les instructions royales de
Votre Majesté.
Tous ces faits sont la preuve la plus certaine et la
plus complète de ce que j'ai établi dans ma première
proposition , c'est à dire que les Indiens qu on a
réduits en esclavage depuis la découverte des Indes
occidentales ont suin ce malheureux sort sans rai-
son et sans droit.
Il n'y a pas moins de vérité dans ma seconde pro-
position, où j'ai dit que la plupart des Espagnols qui
ont maintenant des esclaves indiens sont des pos-
sesseurs de mauvaise foi. La preuve en est aussi
simple qu'évidente. Les Espagnols connaissent 1 o-
rigine de leur possession; ils se souviennent com-
ment ils l'ont acquise; quels ont été les ordres du
roi, et ce qu'ils ont fait pour les éluder : or ces cir-
constances et la bonne foi sont des choses aussi
incompatibles que l'usage que l'on fait personnelle-
jncnt d'un manteau , et la cerlilud(; qu'il appartient
à un autre.
( 20 )
J'ai avancé dans ma iroisièine proposition que le
inèine caractère de nullité se taisait remarquer dans
la possession des esclaves acquis des autres Indiens
par forme de vente, d'échange, de donation ou
d'acquittement de dettes, ou de toute autre manière.
Il est incontestable qu'excepté dans le royaume
du Mexique il y avait peu d'esclaves dans la Nou-
velle-Espagne avant la conquête de ce pays, et
qu'on n'en trouvait aucun ou presque aucun dans le
reste de l'Amérique. Les hommes qui ont visité ces
immenses pays pourraient l'attester au besoin. Ceux
qui ne connaissent que le Mexique ont plus de peine
à*se le persuader , parce qu'ils sont accoutumés à
voir le contraire dans ce dernier royaume, et s'i-
maginent que tel est l'état des choses dans tout le
Nouveau-Monde. Les habitans du Mexique sont
plus fins que les autres Indiens j il est donc possible
qu'ils en aient trompé un certain nombre, et les
aient engagés à les servir comme esclaves pour quel-
que petite rétribution.
J'ai dit que l'esclavage en Amérique n'a pas le
même caractère qu'en Europe. Il se réduit pour
Tesclave à ne pouvoir quitter le service de son maî-
tre ; à cela près, les Indiens esclaves sont des domes-
tiques, que leurs maîtres traitent comme leurs enfans
lorsqu'ils se conduisent bien, lisse marient, et habi-
tent dans des maisons particulières avec leurs femmes
et leurs enfans ; ils ont en toute propriété des fonds
de terre qu'ils cultivent et des manufactures qu'ils
enlretiemient , et où ils travaillent pour leur propie
compte lorsqu'ils ne ^onl i)as occu[)és au service de
(36)
leurs maîtres : ceux-ci ne les emploient que pendant
le temps des semailles et des récoltes, et leur per-
mettent de disposer du reste de la saison. On voit,
par conséquent que la servitude américaine n'a rien
de commun avec celle que les Européens ont établie.
Le nombre des esclavesaugmenlait dans les années
où la récolte du maïs avait été mauvaise : les riches
s'en procuraient un grand nombre en persuadant
aux Indiens pauvres de leur céder comme esclaves
plusieurs de leurs enfans pour quelques charges
de celte denrée. Ces malheureux, qui avaient besoin
de pain pour leurs familles , acceptaient sans peine
ce marché , parce qu'ils savaient que leurs enfans fle
seraient ni malheureux ni maltraités.
Les Mexicains qui voulaient avoir des esclaves
s'en procuraient en usant d'adresse. Voici quelques
uns des moyens qu'ils employaient.
Un usage barbare condamnait l'Indien qui avait
dérobé cinq létes de mais à servir comme esclave
celui qui avait soufl'ert le dommage : il y avait des
propriétaires qui semaient de cette graine jusque
sur le bord des chemins qui avoisinaieni leurs champs
pour tenter les Indiens pauvres , et abuser ensuite
de cet avantage. Avec le temps, les parens du voleur
furent enveloppés dans sa condamnation, sous pré-
texte d'effrayer ceux qui seraient tentés de l'imiter.
On voit avec quelle progression le nombre des escla-
ves devait s'accroître si le délit en question était
souvent commis.
Lorsque deux ou plusieurs Indiens jouaient à la
païune, on voyait souvent celui qui perdait la partie
( 27 )
devenir l'esclave du gagnant, et s'il quittait le pays
pour e'viter son sort, il élait remplacé par son plus
proche parent. Les plus habiles joueurs cachaient
leur adresse , et attiraient de jeunes imprudens qui
subissaient bientôt la loi.
Lorsqu'un homme avait des habitudes avec une
femme esclave, il devenait la propriété du maître de
cette femme ; et s'il était marié et père de famille ,
sa femme et ses enfans le suivaient dans sa nouvelle
condition. Le maître ordonnait fréquemment à son
esclave d'employer avec les hommes les moyens de
la séduction, et préférait à l'honneur et à l'estime de
ses semblables le gain le plus sordide.
Si un esclave dérobait quelque chose à son maître
pour le donner à ses parens, ceux-ci partageaient sa
peine comme coupables de complicité.
Des Indiens, dignes du nom de voleurs, en enle-
vaient d'autres et les transportaient dans des pays
où ils étaient sûrs de les vendre.
11 y avait des riches qui vendaient du maïs à cré-
dit, et lorsque les acheteurs ne pouvaient en payer
le prix au jour marqué , ils devenaient les esclaves
de leurs créanciers.
Le prêta usure était connu. Si, au terme échu,
l'emprunteur rendait le capital sans acijultter 1 in-
térêt , il perdait ses droits d'homme libre ; s'il nîou-
rait avant de s'être libéré , et qu'il n'eût point d'en-
fans , sa veuve appartenait au prêteur.
Dans les années d'une disetle générale il y avait
des pères qui cédaient leurs enfans à condition qu'ils
seraient nourris pendant cette année par ceux qui eu
( 2«)
faisaient racquisilion , et que si un jour ils étaient
hors d'état de gagner leur vie, ils en recevraient aussi
leur subsistance. Si l'enfant qui avait été vendu mou-
rait, et qu'il eût des frères, l'un d'eux allait chez le
maître prendre sa place; mais si le père, ou quelque
autre en son nom, remboursait à l'acquéreiu* son
argent , l'esclave rentrait dans sa famille.
Il arrivait quelquefois qu'un Indien libre se ven-
dait lui-même pour deux ou trois couvertures de
coton. Les Indiens fainéans prenaient ce parti, per-
suadés qu'ils n'auraient d'autre tache à remplir chez
leurs maîtres que de surveiller des ouvriers.
Tous ces usages , ces abus et ces lois sont exposés
dans un écrit que le respectable évêque de Mexico,
connu par son amour pour la vérité , me confia après
s'être assuré de l'exactitude des détails dont il est
rempli par les observations et le témoignage d'une
foule de religieux qui avaient parcouru la nouvelle
Espagne pour y prêcher l'Evangile.
Il est donc incontestable que le premier esclavage
de ces Indiens était une injustice, et il est permis de
croire que s'ils eussent été faits prisonniers dans
quelque guerre leur condition eût été la même ,
car cette guerre pouvait être injuste comme nous
voyons que l'étaient les autres actions et les autres
coutumes.
Un des premiers principes de la morale chrétienne,
c'est de n'approuver aucun usage qui soit contraire
au christianisme. En conséquence, lorsque les habi-
lans d'un pays idolâtre sont convertis, on les fait
renoncer aux prati([ues qui sont condamnées par la
( 29 )
morille de Jésus-Christ. On conseille à celui qui a
plusieurs femmes de n'en garder qu'une; on avertit
l'usurier qu'il ne doit plus consentir de contrats usu-
raires , et celui qui possède des esclaves qu'il ne
]>ourra désormais s'en procurer par des moyens illi-
cites : en conséquence, s'il en a acquis à ce titre, il
doit reconnaître qu'il les retient injustement, et qu'il
est coupable devant Dieu. Celte doctrine peut être
appuyée sur l'autorité de l'Ecriture sainte et des
pères de l'Eglise.
Ils nous apprennent que lorsque celui qui faitime
action est dans le doute si elle est permise ou défen-
due, il commet un péché, parce qu'il agit au mépris
tle la loi divine, qui peut-être la défend. Si nous
appliquons ce principe à la question présente, il en
résulte que les Espagnols qui ont des esclaves sont
des possesseurs de mauvaise foi, bien qu'ils soient
convaincus qu'ils leur ont été donnés ou vendus
comme tels par d'autres Indiens; car ils doivent
reconnaître que la vente en était nulle, celui qui la
faisait n'étant pas le maître légitime de ce qu'il ven-
dait. Il est impossible que ce doute positif n'existe
pas chez les Espagnols, car ils savent fort bien com-
ment les Indiens qu'ils ont achetés sont devenus
esclaves, et que les retenir c'est se mettre au des-
sus d'un tel doute, pour ne pas perdre les avantages
d'une acquisition frappée dans son origine d'in-
justice et de nullité.
Ne perdons pas de vue que presque tous les escla-
ves que les Espagnols possèdent aujourd'hui comme
leur ayant été livrés par d'autres Indiens, ont été
(5o)
acquis depuis que ces mêmes Indiens eurent observé
que les Espagnols faisaient des esclaves , et qu'ils les
emmenaient pour les vendre. Cette circonstance suf-
firait pour prouver l'injuste possession de presque
tous les Espagnols, attendu qu'ils savent ou qu'ils ont
pu et dû savoir que les caciques désignaient comme
esclaves des Indiens qui ne devaient pas l'être, et
seulement pour contenter les Européens, tandis que
d'autres Indiens, cédant au mauvais exemple que
leur donnaient les Espagnols, se mirent à voler des
hommes dans un pays pour les transporter et les
vendre dans un autre; en sorte qu'il est presque sûr
que les esclaves vendus ou donnés par les Indiens
soit à titre de. présent, soit comme tributs ou pour
acquittement de dettes, ont été volés dès leur pre-
mière acquisition.
S'il y avait par hasard quelque Indien dont l'es-
clavage ne fût pas originairement injuste et nul, le
droit canon , d'accord avec lé droit civil et le droit
naturel , n'en commanderait pas moins de rendre la
liberté à tous , parce que les exceptions disparaissent
devant la règle générale. C'est ainsi que lorsque le
soupçon d'homicide plane sur la lêie de dix person-
nes dont une seule a commis le crime , si le coupable
ne peut être découvert, la justice acquitte tout le
monde, parce qu'elle a reconnu qu'il y a moins d in-
convénient à laisser le véritable auteur du délit im-
puni que de frapper un grand nombre d'innocens-
Ces principes doivent surtout l'emporter sur tout
autre système lorsqu'il s'agit de la liberté des
hommes. S'il est juste de la rendre à des esclaves
( 3i )
injustement possédés, ou dont la propriété soit dou-
teuse , tous devront partager ce bienfait, parce qu'il
est presque absolument impossible de connaître
et d'excepter le très pelit nombre de ceux qui ont
élé acquis des autres Indiens sans mauvaise foi
de la part du propriétaire , ou au moins sans un
doute positif et bien fondé dont il devait , mais dont
il n'a pas cherché à s'éclaircir.
11 est constant que les audiences royales et les
autres juges de l'Amérique prononçaient la mise
en liberté de tous les Indiens qui la réclamaient
comme un ancien droit dont ils avaient joui, et qui
disaient tous les jours : Nous n'avons pas un seul
habitant dans ce pays-ci qui ait été fait esclave
selon le droit et la justice. Les Espagnols qui ont
aujourd'hui des esclaves n'ignorent pas cette vérité,
et c'est ce qui rend leur mauvaise foi infiniment plus
révoltante.
Les religieux qui ont parcouru d^immenses royau-
mes en annonçant la parole de Dieu avaient été
chargés par le gouvernement espagnol de prendre
à cet égard de très exacts renseignemens ; ils écri-
virent qu'ils n'avaient pas trouvé la plus légère
preuve que les Indiens fussent réduits en esclavage
par aucun moyen légal , mais qu'ils y tombaient par
surprise, par fraude, ou par l'abus qu'on faisait con-
tre eux de la force. Cette déclaration fut générale-
ment connue, en sorte qu'elle ne pouvait être igno-
rée des Espagnols qui possédaient des esclaves ; elle
devait sufïire pour leur inspirer au moins des doutes
sur la légitimité de leur ture, et le désir de les dis-
( 3. )
siper pour l'acquil Je leur conscience. Il sérail ab-
surde de croire que, parce qu'ils ne l'ont pas fait,
la présomption qu'ils sont possesseurs de mauvaise
foi ne peut les atteindre , et qu'ils doivent échapper
à la règle j»énérale, d'après laquelle la liberté doit
être rendue à tous les Indiens , sans même excepter
ceux qui ont été vendus par d'autres 1 ndiens comme
esclaves, ou qui ont été présentés comme tels sur
les marchés.
11 était presque impossible que les Espagnols
fussent de bonne foi en achetant ou en recevant des
esclaves des autres Indiens. Lorsque c'étaient les
caciques qui les présentaient, on savait qu'ils obéis-
saient à l'autorité espagnole , qui violait alors ouver-
tement les lois et les ordres du souverain ; et si les
ventes étaient faites par de simples particuliers , il
était encore notoire que les esclaves avaient été vo-
lés , en sorte que la fraude n'a pas même ici le pré-
texte de la bonne foi pour se défendre.
Le résultat général des faits qui viennent d'être
rapportés , c est qu'il n'y a pas mi seul véritable
esclave parmi tous ceux qui passent pour tels dans
la Nouvelle - Espagne , la Nouvelle - Galice , le
royaume de Guatimala, la province de Cliiapa , le
royaume de Yucatan, les provinces de Honduras et
de Nicaragua , ni dans celles où ces Indiens étaient
conduits pour être vendus ; et je puis dire aussi qu'il
n'y a pas un seul Espagnol résidant en Amérique ou
en Espagne, possesseur d'esclaves , qui ignore qu'ils
ont été volés par l'un ou l'autre des deux moyens qiie
j'ai fait connaître.
(33)
Il suit aussi que , quoique les esclaves passassent
des mains des Indiens entre celles d'un Espagnol, et
successivement sous la domination d'un grand
nombre de maîtres, le droit et la règle restaient
toujours les mêmes, attendu que le vice qui souille
le contrat d'acquisition primitive se communique
avec l'esclave à toutes les ventes qui suivent Ja pre-
mière. Si la chose parle pour son maître (suivant
le langage des lois) en quelque lieu qu'il soit , il en
est de même de la liberté , de ce bien le plus esti-
mable dont riîomme puisse jouir.
Et quand même il serait prouvé que les esclaves
sont des prisonniers de guerre que les Indiens ont
faits sur d'autres Indiens leurs ennemis , il y aurait
encore impossibilité, suivant moi, d'établir une autre
règle , parce qu'il n'est pas en notre pouvoir de
constater si le parti qui fait des prisonniers a eu un
juste motif d'entreprendre ou de soutenir la guerre;
et, dans le doute , notre qualité de chrétiens nous
fait un devoir de la croire injuste , parce que ce ju-
gement est plus conforme à la charité et plus favo-
rable à la liberté des prisonniers, d'autant plus que
nous n'ignorons pas qu'il y a une énorme ditïéreiico
entre l'esclave d'un Indien et celui d'un Espagnol.
ARTICLE IL
Devoirs du souverain à l'égard de la liberté des
Indiens.
En rapprochant l'historique et les réflexions que
l'on vient de faire des devoirs d'un prince , tel*
II. 3
C54)
qu'ils sonl exposés dans l'Ecriture sainte et dans
les ouvrages des pères de l'Eglise , il en résulte que
le roi est obligé , d'après le droit divin , de déclarer
libres de toute servitude les Indiens occidentaux ,
en appliquant ce mot non seulement à l'esclavage
proprement dit , mais encore au régime connu sous
le nom de commandcrie et de dépôt. Les raisons
qu'on peut en donner sont en grand nombre ; je les
réduirai à trois principales.
PREMIERE RAISON.
La loi de Dieu impose aux rois l'obligation d'ad-
ministrer leurs royaumes en-traitant avec une égale
justice le petit et le grand , le pauvre et le riche ,
le malheureux et l'homme puissant : c'est ce qu'on
neut voir dans le Deutéronome et le Lévilique. C'est
à eux que le prophète Isaïe adresse 1 exhortation et
le conseil d'être justes avec l'opprimé, l'orplielin et
la veuve , et que Jérémie , remplissant le même
ministère , annonce que s'ils oublient ce grand
devoir la colère de Dieu s'allmiiera comme un feu
dévorant que rien ne pourra éteindre. On peut aussi
adresser aux princes ce que saint Jacques le Mineur
dit aux riches injustes, dans son Epître canonique ,
lorsqu'il leur annonce que leur or ni leur argent ne
pourront les délivrer des malheurs qui les menacent
pour avoir commis l'injustice à l'égard des pauvres
ouvriers, dont la voix est montée jusqu'au ciel, et a
été entendue du Dieu des vengeances. En effet ,
l'histoire nous montre Dieu châtiant les peuples et
( 35 )
les royaumes parce que la justice a été refusée au
j)auvre et à rorplielin. Qui oserait dire que tel ne
sera point le sort de FEspagne , si le roi refuse aux
pauvres Indiens celle qui leur est due , et ne leur
fait pas rendre la liberté, à laquelle ils ont un droit
incontestable?
SECONDL RAISOIN.
Les rois sont obligés non seulement d'être justes
personnellement en administrant la justice dans
tous les cas particuliers qui se présentent, mais
encore de faire que leurs sujets le soient aussi les
uns à l'égard des autres , et qu'ils vivent d'une
manière conforme, aux règles de l'ordre civil et de
la morale publique , en sorte que , par l'observation
de ces règles , tous les habitans d'un pays soient
heureux , dans la proportion de leur état , de leur
fortune et des autres circonstances de leur condi-
tion. Le but pour lequel les sociétés humaines sont
établies, ainsi que les chefs qui les gouvernent, c'est
de fonder et de maintenir le bonheur commun. Or
sans la vertu cet ouvrage ne pourrait être accompli:
un prince gouvernera toujours mal si elle ne sert
de base à son administration. Les lois n'ont pas eu
d'autre objet quand l'intention du législateur a été
bonne. Saint Thomas d'Aquin ajoute que le premier
devoir imposé aux rois c'est de tout disposer dans
la vie civile de leurs sujets en sorte qu'après avoir
vécu sur la terre d'une manière conforme à la vertu,
ils trouvent dans le ciel une nouvelle félicité pour
(36)
récompense d'une vie sans reproche. Si telle est
l'obligation des princes , il est évident que le roi
d'Espagne doit faire rendre aux Indiens leur libertés
non seulement parce que cette justice leur est due
mais encore parce que , les Espagnols cessant alors
de jouir d'un droit usurpé , il leur sera plus facile
de rentrer dans le chemin de la vertu, et d'en suivre
les saintes et immuables lois.
TROISIÈME RAISON.
Les rois chrétiens n'ont pas seulement les mêmes
devoirs à remplir que les princes idolâtres ou héré-
tiques ; ils doivent encore protéger la religion , son
culte et ses ministres , afin que les fonctions sacrées
du ministère apostolique soient régulièrement exer-
cées , que le culte inspire l'édification et la piété ,
et que la religion puisse se répandre et édifier le
le monde par la sainteté de ses dogmes et de sa
morale. Tel était le sentiment de notre grand saint
Isidore de Séville , qui croyait aussi que , pour les
motifs que je viens d'exposer , les princes étaient
quelquefois obligés de venir au secours de l'autorité
spirituelle , lorsque le bien de l'Eglise le demandait.
Ceci regarde le roi d'Espagne plus particulièrement
qu'aucun autre monarque chrétien, à cause de la
concession que le Saint-Siège lui a faite des Indes
occidentales , et des conditions rigoureuses qui lui
ont été imposées , et qui embrassent tous les objets
en question. Or , si nos rois rendent la liberté aux
Indiens , dès ce moment le triomphe de la religion
(37)
sera assuré au milieu d'eux, parce que , les habitans
n'ayant plus de motifs de haine contre nous , les
missionnaires seront accueillis, et auront toute liberté
de convertir et de baptiser. Les Espagnols posses-
seurs d'esclaves redoutent l'arrivée des prédicateurs
au milieu des commanderies , parce qu'ils prévoient
qu'ayant à prêcher contre les voleurs et les malfai-
teurs ce langage retombera nécessairement sur eux,
et tournera à l'avantage de la liberté des Indiens ;
de là tous les obstacles qu'ils mettent à la prédica-
tion de l'Evangile , et les calomnies dont ils pour-
suivent les missionnaires, pour les rendre odieux aux
habitans en leur faisant croire qu'ils ne sont que
des espions qui , sous prétexte de leur prêcher
une nouvelle religion , viennent voir ce qui se passe
parmi eux , et appellent ensuite des soldats pour les
tyranniser. Voilà ce que la corruption et l'avarice
.sont capables d'inspirer à des Espagnols pour con-
server leurs esclaves , et en augmenter le nombre.
11 ne tient qu'au roi de mettre fin à ce système d'in-
trigues et de malveillance , si contraire à la religion ,
en rétablissant les Indiens dans leurs droits. L'em-
pereur et roi , notre souverain , est plein d'amour
et de zèle pour la religion : s'il savait combien ce
que je viens de dire est vrai, il proclamerait à l'ins-
tant , je ne puis en douter, la liberté de tous les
Indiens qui gémissent maintenant dans la servitude,
et défendrait de nouveau l'esclavage , de quelque
espèce qu'il soit, et quelque nom qu'on veuille lui
donner.
( 38 )
ARTICLE III.
Obligation des éuêcjues des propinces de V Amé-
rique.
La loi divine, les saints canons et la doctrine des
pères commandent aux évcqucs que l'Espagne a
établis en Amérique de s'intéresser par tous les
moyens possibles en faveur des Indiens auprès du
monarque, afin que Sa Majesté daigne enfin leur
faire rendre leur ancienne liberté. Ce devoir des
prélats est tellement impérieux 'qu'ils ne doivent
rien omettre pour le bien remplir , et qu'il leur
est même ordonné de s'exposer à la mort s'il le
faut pour y réussir.
Ils sont obligés , sous peine de prévarication ,
d'exercer autant qu'ils le peuvent toutes les fonc-
tions qui dépendent du ministère pastoral. 11 ne faut
pas entendre seulement ici le gouvernement de leurs
diocèses et la distribution de la parole de Dieu,
mais encore le soin de défendre et de préserver leurs
diocésains de tous les malheurs et de toutes les op-
pressions , particulièrement en ce qui est capable de
nuire à leur avantage spirituel. Un autre devoir des
évêques c'est de tenir constamment à cette maxime de
dévouement, et même d'administrer les secours tem-
porels à ceux qui en ont besoin. 11 s'ensuit que les
évêques des Indes sont tenus , en vertu de la loi di-
vine et sous peine de condamnaticm, d'insister
auprès du roi et du conseil des Indes pour que les
( 39 )
Indiens, injusiemenl réduits eu esclavage, soient
rendus à leur ancienne liberté.
Jésus-Christ dit à saintPierre : Paissez mes brebis;
ce qui signifie , suivant saint Jean Chrysostôme :
Ayez soin de vos frères, quoique cette sollici-
tude soit une garde des âmes toujours active , pé-
nible et importune. Un canon ajoute : A l'égard du
service dont vous avez été chargé , apportez-y
toujours un zèle infatigable.
Ezécliiel dit que les évêques doivent compter
parmi leurs devoirs de chercher celui cjui s'est
égaré , de protéger l'humble , de consoler T affligé ,
de fortifier le faible , et de guérir celui qui est ma-
lade. G est ce que Jésus-Christ veut aussi nous faire
entendre lorsqu'il dit : MalJieur aux pasteurs
d'Israël qui se nourrissent eux-mêmes] Ces paroles
s'adressent aux prélats qui n'ont aucun soin de paî-
tre leurs brebis , et il est évident qu'il ne s'agit pas
seulement ici de la nourriture de l'âme , mais encore
de tous les secours dont nous avons besoin dans nos
nécessités temporelles.
Saint Jérôme, expliquant un passage des Prover-
l)es , dit : <( Ceci peut s'entendre dans un sens
)) figuré : Délivrez ceux qui sont trompés par les
y> héréticjues , en leur prêchant la véritable doc-
» irine ; délivrez par l'exemple de vos bonnes
» œuvres ceux qui marchent à la mort en imitant
y) les mauvais catholiques. Si vous apercevez de vos
» frères tombés ou sur le point de tomber dans le
» combat de la persécution, que vos tendres exhor-
» talions les ramènent à la vie; et si vous savez qu'il
(4°)
» y en a qui combalient pressés par la faim , hâtea-
3) VOUS de leur donner du pain et des vêtemens. »
Saint Jérôme fait voir ici que les premiers pasieurs
sont obligés de faire le bien de leurs brebis , en leur
procurant à la fois les secours soit spirituels, soit
temporels.
Alculn, sur ces mots : Paissez mes brebis, dit
que (( Jésus-Christ recommandait à saint Pierre de
» fortifier les croyans, afin qu'ils n'abandonnassent
» pas la foi en Jésus-Christ ; de leur fournir les
)) secours humains dont ils auraient besoin ; de
» leur inspirer l'amour de la vertu par leur exem-
w pie , et le goût des saintes maximes ; de les dé-
)) fendre contre leurs ennemis, et de ramener ceux
» qui seraient tombés dans l'erreur. »
Cette doctrine est aussi celle d'une décrélale, qui
porte que a nous devons être dans une vigilance
)) continuelle à l'égard de notre troupeau , et lou-
» jours occupés de la pensée du salut éternel des
» âmes , éloignant d'elles ce qui pourrait causer leur
)) perte, cl leur procurant tout ce qui leur est bon. »
Ces expressions ne tombent pas seulement sur les
secours de l'âme ; il faut encore les entendre des
nécessités de la vie humaine.
Le bon pasteur ne doit point fuir à V approche
du loup , suivant l'Evangile , mais lui opposer la
plus vive résistance; et par le loup ce n'est pas pré-
cisément le diable qu'il faut entendre , ni l'héréti-
que, mais le tyran et l'oppresseur des hommes : tel
est le sentiment de saint Thomas.
a On doit supposer , dit saint Grégoire , que le
( 41 )
» loup attaque les brebis lorsque quelque homma
>i injuste et violent opprime le chrétien faible et
» malheureux. Dans cette circonstance, celui qu'on
:» croyait un vrai pasteur, et qui ne l'est pas vérita-
» bleraent , abandonne ses brebis , et fuit le dan-
» ger, qu'il craint pour lui-même; le courage lui
» manque pour s'opposer à l'injustice ; il fuit quand
y> il se cache , et on peut lui dire avec Ezéchiel :
)) Vous jv' êtes point monté d la muraille , et vous
» n'avez pas fait face d l'ennemi pour défendre la
y) maison d'Israël en combattant dans le jour du
» Seigneur. Monter à la muraille et faire face à
J) l'ennemi , c'est s'opposer , par un langage plein
» de liberté , à ceux qui maltraitent le troupeau.
» Combattons dans le jour du Seigneur , et faisons
» tête à l'injustice des pervers , si nous voulons dé-
» fendre l'innocence avec vigueur. C'est ce que n'a
» point fait le pasteur mercenaire ; mais il a fui dès
a qu'il a vu venir le loup. ))
Ce passage de saint Grégoire prouve suffisamment
que les évéques sont obligés , en vertu du droit
divin et sous peine d'être condamnés au tribunal de
Jésus -Christ , de faire tous les efforts et les plus
vives instances , lorsque cela est nécessaire , pour
délivrer leurs diocésains de la tyrannie et de la per-
sécution .
Un canon du décret de Gratien porte que « l'é-
» véque doit être plein de soin et d'activité pour
» défendre les pauvres, relever les opprimés, et pro-
» léger les monastères ; en cas de négligence , il
» sera repris avec sévérité. » Un autre canon
(42)
ajoute : a L(jisque les veuves et les orphelins iiuplo-
)) rent la faveur de l'Eglise , les évêques doivent
» venir à leur secours contre la persécution des
y> médians. »
Le pape Ge'lase s'exprime ainsi dans un troisième
canon : (( Quoique nous devions protéger tous ceux
» qui attendent de nous quelque secours , nous
)) sommes plus particulièrement obligés de remplir
» ce devoir avec les veuves et les orphelins , parce
)) que leur défense nous a été plus spécialement re-
» commandée par Dieu même. — L'évêque , dit en-
» core le même pape dans un autre canon , lors-
» qu'il est appelé , doit courir à la défense de ceux
)) qui sont sans protecteurs, et des faibles hors
)) d'état de se défendre , parce que l'ordre de la
» Providence les a établis protecteurs naturels des
» veuves et des orphelins. »
Saint Grégoire adressa des reproches à l'évêque
Pascase parce qu'il ne protégeait pas assez son église>
ses monastères, les pauvres et les malheureux.
Dans un autre canon le pape Jean disait a qu'il
» conviendrait d'établir des fonctionnaires séculiers
» chargés de proléger les Eglises, les couvens^ les
)) veuves et les orphelins, et d'accueillir , lorsqu'ils
» en seraient requis par les évéques et les ecclésias-
^) tiques, les plaintes des fidèles , d'en faire l'objet
» d'un examen sérieux , et d'administrer une justice
» impartiale. »
On est donc généralement convaincu qu'aux évê-
ques et à rEgllsf appartient très spécialement la
défense des niciuljies de la société chrétienne qui
(45)
sont oHeiisés , dépouillés ou persécutés par des
lioiumes puissans, surtout si les juges séculiers^ par
corruption ou par tiédeur , négligent de remplir
ce devoir. Celte doctrine est appuyée sur un grand
nombre de canons.
Innocent la professe clairement dans la glose
d'une décrétale relative à ceux qui volent des hommes
libres ; et ce sont de bonnes lois que celles qui punis-
sent de la peine des voleurs les médians qui achè-
tent et vendent comme esclaves des hommes qui ne
le sont pas.
Saint Thomas dit que ce les évéques doivent résis-
)) ter non seulement aux loups qui causent la mort
» spirituelle du troupeau , mais encore aux ravisseurs
» et aux tyrans qui les accablent de maux temporels;
» que la résistance ne doit point se faire à main armée,
» mais en suivant la marche qui leur est tracée par
» l'apôtre saint Paul , qui disait aux Corinthiens dans
» sa seconde épître : les armes de notre milice sont
)) spirituelles. Ils doivent donc y employer les avis
y) salutaires, les prières les plus pressantes, et, en cas
» de refus obstiné, les sentences d'excommunica-
)) tion. »
La doctrine que je défends est encore celle de
Guillaume , qui , faisant dans sa Somme des vertus
et des vices l'énumération des devoirs d'un évêque,
met au second rang celui d'employer son caractère
pastoral à protéger et à défendre les opprimés et
ceux qui souffrent ; il prouve son sentiment par ce
passage des Proverbes : a Sauvez de la mort ceux qui
V sont conduits. »
(44)
Il reste donc dëmontré, par une foule d'autorités
plus ou moins respectables, qu'une des obligations
que la loi de Dieu impose aux évêques, sous peine
de damnation éternelle , c'est de défendre les op-
primés contre le bras des hommes puissans qui leur
causent des peines corporelles, surtout lorsque celles-
ci peuvent perdre l'âme de leurs victimes. Or ,
comme c'est à ce genre qu'appartiennent les maux
qu'on fait souffrir aux malheureux Indiens réduits
à la condition d'esclave, il s'ensuit que les évêques
des Indes sont soumis comme les autres au devoir
de faire rendre la liberté à ces innocentes créatures;
car il n'y a rien dans le monde qui inspire aux
Indiens autant d'aversion pour le christianisme
lorsqu'ils ne le connaissent nas , ni autant de dégoût
lorsqu'ils l'ont embrassé, que l'injure qu'on leur fait
en les privant de leur liberté.
C'est une charge imposée à tous les hommes , par
le droit naturel et par le droit divin, de défendre
autant qu'ils le peuvent leurs semblables injuste-
ment persécutés; mais les évêques y sont plus par-
ticulièrement obhgés que tous les autres, puisque
c'est particulièrement à eux que s'adressent ces pa-
roles de l'Evangile : Faites cl votre prochain ce que
vous voudriez qu'on vous fit à vous-même.
Rien ne prouve mieux la jjuissance du droit natu-
rel à cet égard que cette sorte d'instinct qui nous porte
^ aimer nos semblables : c'est lui qui engage l'homme
a montrer le chemin à l'inconnu qui s'est égaré ;
à le retirer de la fosse où il est tombé, et à lui tendre
une main secourable dans un malheur inattendu.
(45)
Quant à la gravite que le droit divin donne à un
tel devoir , elle est incontestable d'après une foule
de passages de l'Ecriture sainte. Nous lisons ces
paroles dans le Deutéronome : ce Vous ne verrez
» point avec indifférence le bœuf ou la brebis de votre
i) frère s'égarer dans leur chemin ; vous les rarae-
» nerez pour les rendre à leur maître , quoiqu'il ne
» soit pas votre parent, et que vous ne le connais-
» siez pas : vous les garderez dans votre maison jus-
» qu'à ce qu'il vienne chez vous pour les reprendre.
» Vous en ferez autant pour son ane, pour son man-
» teau , ou pour tout autre objet qu'il aura perdu :
» vous ne le laisserez pas sur votre chemin , comme
)) vous étant étranger , parce que c'est le bien de
» voire frère. »
Il est dit dans V Exode : a Si vous voyez l'ane de
ïi votre frère ou de voire ennemi tombé sous la
» charge , n'allez pas plus loin sans l'avoir relevé. »
Et dans les Proverbes : c( Délivrez ceux qu'on mène
» à la mort, et faites tous vos efforts pour faire rendre
» la liberté à celui qui l'a perdue : ne vous excusez pas
» de le faire en disant que les forces vous manquent;
)) celui qui sait tout connaît les vôtres mieux que
» vous ; il n'y a rien de caché pour celui qui peut
» sauver votre âme, et il rendra à chacun selon ses
)» œuvres. »
(( Délivrez, dhVEcclésinstey de la domination
» de 1 homme orgueilleux celui à qui il est fait quel-
» que injure. y>
« Si quelqu'un , dit saint Jean , a des biens de ce
» monde, et que, voyant son frère en nécessité, il lui
( -'fi )
)) ferme son cœur el ses enlrallles, comment l'a-
» mour de Dieu demeurerail-il en lui ? » Ces biens
dont parle l'apôtre ne sont pas seulement l'argent ,
mais encore tout ce qui peut être appliqué comnie
remède aux souffrances de l'iiumanité.
Le droit canon consacre les mêmes principes :
« 11 est permis à tout homme de prêter secours à son
)) voisin pour repousser l'injure, et quiconque, pou-
)) vaut le faire, ne le fait pas, semble approuver l'a-
» gresseur et être son complice. » Saint Thomas
soutient la même doctrine , et est d'accord en cela
avec les décrélales.
Si, d'après ces témoignages, tous les hommes sont
sujets par la loi de nature au devoir de charité ,
à plus forte raison les évêques, les autres prélats et
tous les fonctionnaires, soit civils, soit ecclésiastiques,
attendu que ces organes de la justice se trouvent liés
plus étroitement par la nature même de leur état ,
qui en fait des modèles pour le bien ou pour le mal,
et particulièrement les évêques. En effet, par le
mariage spirituel qu'ils ont contracté avec l'Eglise ils
sont les pères de la famille de leur diocèse ; de même
que les princes, suivant l'expression d'un philoso-
phe, sont établis pour être les gardiens de la justice ,
et , semblables à des tuteurs , n'acceptent pas seule-
ment cet emploi, mais promettent encore de veiller
aux intérêts de leurs pupilles.
Ainsi, les évêques qui négligent de défendre les
opprimés sont responsables devant Dieu du mal
qui leur est fait, et coupables d'un crime aussi grave
que celui des militaires qui laissent prendre par leur
( 'i? )
faute la ville dont la garde leur est confie'e, ou que
celui d'un capitaine de navire qui fait périr par sa
négligence ses hommes et ses marchandises. Mille
autorités irrécusables permettent d'accuser les évê-
ques de tous les abus dont leurs subordonnés se
rendent coupables : « Il n'y a pas de différence ,
» disait le pape Symmaque, entre tuer et laisser
)) tuer; et l'homicide peut être imputé à celui qui,
>j ayant pu l'empêcher, a souffert cependant qu'il
» fut commis. » Ceci s'applique à l'esclavage etaux
autres malheurs des hommes, puisque les erreurs
mêmes ne sont pas excusables , et que c'est les em-
brasser que de ne pas les combattre lorsqu'on le
peut.
D'un autre côté, les évêques doivent prévenir
autant qu'il est en eux les péchés mortels des âmes
qui leur sont confiées ; et comme les Espagnols en
commettent de semblables lorsqu'ils s'emparent des
Indiens pour en faire des esclaves, ils ne peuvent
se dispenser d'exercer à leur égard la correction
prescrite par l'Evangile, en les exhortant à se repen-
tir du mal qu'ils font tous les jours.
Un autre devoir des évêques , fondé sur la Ici de
Dieu , c'est d'empêcher que la tranquillité ne soit
troublée dans leurs diocèses; car ce n'est qu'au sein
de la paix que la religion voit fleurir la saine
doctrine et la bonne morale. Il ne s'agit pas précisé-
ment ici de la paix avec les étrangers , mais de celle
qui doit régner parmi les habitans du même pays ;
or elle est impossible lorsque la haine et le désir de
h« vengeance animent les hommes les uns contre
i
(48)
les autres, parce que la paix n'habite qu'avec la
charité.
La paix n'est autre chose que la concorde bien
organisée : elle ne peut exister, suivant saint Thomas,
sans celte justice qui fait rendre à chacun ce qui lui
est dû. Voilà pourquoi Isaie a dit que tt la paix est
l'œuvre de la justice. ))
Mais comme il est très certain que les Espagnols
ont privé et privent encore tous les jours injuste-
ment les Indiens de leur liberté , il est impossible
qu'il n'en résulte pas de l'irritation dans les esprits ,
des désirs de vengeance, et d'autres maux qui tuent
la charité et éloignent la paix , parce qu'ils sont une
violation perpétuelle de la justice. Les évéques ne
doivent donc rien espérer de leur zèle pour les âmes
tant qu'ils n'auront pas obtenu que la justice soit
administrée d'une manière impaitiale ; et c'est ce
qui les met dans la nécessité de demander au roi et
à son conseil ce qui leur semble indispensable pour
le bien et le salut des hommes.
Les évèqnes doivent à Dieu un compte très par-
ticulier des îlmes non seulement de leurs diocésains
d'ui:i ordre inférieur, mais encore de tous les magis-
trats et même des princes et des rois; car ils ne sont
pas moins que les autres les sujets des évéques dans
l'ordre spirituel : ceux-ci ne peuvent donc se dis-
penser d'instruire le roi des Indes de tout ce qui se
passe, et d'en demander le remède pour n'avoir pas
à répondre au tribunal de la Divinité du mal qu'il»
auraient permis.
Dieu commande aux évéques d'une manière si
(49)
expresse de se dévouer au service des Indiens escla-
ves, que rien dans le monde ne saurait les en dis-
penser, quand même leur sollicitude les exposerait
à la mort- Notre divin législateur nous dit que a le
bon pasteur donne sa vie pour ses brebis » ; et il nous
a donné Fexemple de ce sacrifice afin que nous
l'imitions.
C'est ce qui est cause que saint Paul ordonne à
un évèque d'annoncer la vérité non seulement à
temps , mais encore à contre temps ; de prier, de
supplier, et même de reprendre et de menacer. En
effet, si une brebis du troupeau vient à se perdre
faute d avoir employé ces moyens avec le zèle con-
venable , l'évêque ne pourra point alléguer pour sa
justification qu'elle a été dévorée , parce qu'il devait
prévoir le danger et veiller avec soin sur elle.
Ainsi donc , quelque péril qu'il y ait pour les évê-
ques des Indes occidentales de perdre la vie par
les persécutions des hommes nombreux, puissans et
riches qui retiennent injustement les Indiens dans la
servitude, Dieu leur a imposé l'obligation d'élever
une voix forte et puissante contre leur injustice et
leur tyrannie devant le roi et le conseil des Indes ,
jusqu'à ce qu'ils aient obtenu des ordres du souve-
rain pour faire cesser l'esclavage des habitans de
l'Amérique, et acquis la certitude qu'ils ont été com-
plètement exécutés par la mise en liberté des Indiens,
et leur entier retour à leur indépendance primitive.
II.
(6o)
SIXIÈME
MÉMOIRE.
Sur la QUESTION de savoir si les rois ont le pouvoir
d'aliéner leurs sujets, leurs villes et leur juri-
diction.
AVANT-PROPOS.
De toutes les nccessiiés politiques auxquelles les
rois puissent soumetire leurs peuples , la plus grave
et la plus funeste c'est de séparer du domaine de
leur couronne , et d'aliéner en faveur d'un maître
particulier , des portions de territoire avec leurs
Labilans , tantôt par voie de vente , de donation ou
de délégation, tantôt à titre de concession ou de pri-
vilège. Cette question est si impoilanle qu'elle con-
duit à examiner si les rois possèdent légitimement
un pareil droit , et s'ils peuvent licilement etvali-
dement en uscr,soild'une manière, soit d'une autre,
à l'égard de leurs sujets.
Ce qui donne lieu de traiter cette matière c'est le
fréquent usage des aliénations de la part des mo-
narques ; il est devenu un des moyens ordinaires de
leur politique , quoiqu'il n'y ait rien de plus onéreux
ni de plus nuisible pour les peuples.
Il s'est trouvé des hommes qui, pour plaire aux
courtisans et aux autres flatteurs des princes , ont
( 5i ^
entrepris de prouver que cej sortes de donations
étaient permises, et qui ont appelé à leur secours des
titres ou des prétextes pour les justifier , sans Caire
allcnlion aux suites niallicurcuses qu'elles ont pour
les peuples. Ils ont dit qu'elles peuvent avoir lieu :
1». Lorsque le monarque veut récompenser le
mérite qui s'est dévoué non seulement à sa fauiille ,
mais encore au bien de l'Etat, où l'on ne doit janinis
laisser les vertus puldiques sans honneur , d'après
la maxime qui fait un devoir aux rois de reconnaître
dignement par les honneurs , les richesses cl les
emplois , les services rendus à la nation , suivant la
pensée d'un grand maître en politique, le philosophe
Aristote(i).
2°. Lorsqu'il s'agit de doter des églises , des
temples, des monastères , ou d'autres étahlisscmens
religieux et de piété , attendu que le droit canonique
reconnaît le prince luibile à faire de semblables
aliénations. (2].
5". Lorsque la cession des villes , des forteresses
et des territoires a lieu en faveur des grands de
l'Etal qui ont bien servi la patrie; parce que celle;
accunntlation de ijchesscs , de splendeur et de pou-
voii- dans ces sujets rend l'auiorilc du prince plus
respectable au dehors et au dedans, par réclat dont
elle environne Je trône, et qu'elle met ces premiers
c.iojcus dans une position si avantageuse que non
seulement ib ne songent jiuiais à conspirer contrô
11^ Ailslotc, Clhirotum cap, V.
(2) CI». I , Derernm uermulaUone , (!;iiis les Dtcrtitjici
(50
la souveraineté , mais qu'ils s'intéressent à sa con-
servation , en confondant par l'union la plus utile
leurs intérêts avec les siens.
4*. Lorsqu'un roi , ami de son peuple , songe à
prévenir le mal que pourrait faire tel de ses succes-
seurs indigne de régner. 11 serait possible, en effet,
qu'un mauvais prince rendît son peuple malheureux
par sa tyrannie ou par le poids des impots, sans
qu'il se trouvât personne dans les classes infé-
rieures en état de prendre fait et cause pour les
opprimés. En pareil cas il est utile pour la nation
de compter parmi ses citoyens des hommes puis-
sans par leurs honneurs , leur autorité , leurs ri-
chesses et leurs domaines, et par conséquent assez
forts pour s'opposer à l'oppression , et pour obliger
le souverain à marcher droit dans les voies de la
justice , sous peine de voir le peuple s'insurger, et
placer sur le trône le grand qui aura pris sa défense.
Or ce moyen de se délivrer d'un tyran n'existe-
rait pas s'il n'y avait des hommes élevés par le prince
à ce degré de puissance, maîtres d'un certain nombre
de villes, commandantà des vassaux, et jouissant des
droits et des honneurs attachés à cette haute condition .
5°. Lorsqu'il y a nécessité urgente , comme, par
exemple , si le roi a fait vœu de se rendre en pèle-
rinage à la Terre-Sainte ou ailleurs , de manière à
se voir engagé dans des dépenses considérables ^
auxquelles il ne puisse satisfaire sans aliéner quelque
ville ou des droits dépendans delà couronne (i).
(i) Chap. Licct , rt r hap. Magnœ , de /'otn.
( ^3 )
6°. Lorsque le roi a promis de céder la seigneurie
de quelque ville pour favoriser la fondation d'un
monastère , parce que ce cas est approuvé par le
droit canon , comme on le voit au sujet de la com-
mune de Roselles en Catalogne , donnée à ce titre
par Jacques l*"" , roi d'Aragon (i).
7°. Lorsque le souverain veut indemniser ceux
de ses sujets qui ont consumé leur patrimoine à son
service dans des guerres légitimes, l'Etat n'ayant pas.
d'autre ressource pour s'acquitter envers eux (2).
8°. Lorsqu'il s'agit d'exécuter les dernières vo-
lontés du monarque défunt , père du roi régnant ,
ce moyen étant le seul praticable , et avoué d'ail-
leurs par les lois et les canons (3).
9*. Lorsque cette mesure est commandée par le
droit de la reine, et qu'elle est autorisée par les
lois (4).
10°. Ijorsque le moment est arrivé pour le prince
d'assigner une dot à ses sœurs, ou d'établir ses frères
d'une manière digne de leur rang et de leur qualité
d'infans du royaume.
11°. Parce que la raison semble assurer ce droit
au monarque , attendu que l'aliénation d'une com-
(i) Chap. Abbate , au titre De sententiâ et re judicatd , au texU
tles Décrétalcs. — Chap. Ad apostolicœ , tit. De donatiotiibus ,
dans les Décrctalcs.
(2) Loi 1^* , Dere militari , liv, XII du Code.
(3) Cliap. Licet, tit. De ^oto. — La dernière loi , et l'authentique
Posita , tit. De fidei commissis , dans le Code.
(4) La loi Dotiationes , (it. De Donat. inter virum etutnrem , danv
le Code.
(54)
mune avec ses habilans n'est qu'une manière de
délésfuerle gouvernement avec tomes sescliar^es et
ses avanlagcs , et que celle mesure dépend du sou-
verain, qui peut s'acqtii:icr des devoirs de l'admi-
nistration par Iiii-nienio eu par quelqu'un de ses
sujets ayant la qualité de prince , de duc , de mar-
quis, de comlL' , de vicomte , de baron ou de sei-
gneur, tout ce qui se Diit au nom du souverain étant
reconnu par la h.i comme fait | ar lui nicnie , qinji-
que son autorité n'agisse pas alors ijumétliatemcnt.
12", Parce que si les honmies sont libres par le
droit de nature , et si l'on ne peut ni les vendre ni
les écbanger , les donner ou les aliéner , cela n'est
vrai qu'autant qu'on les considère en eux-mènies ,
isolés et sans rapport avec les autres élémens de
l'ordre social ; mais (pie celte iiidépendance n'existe
plus lorsqu'ils ont conunencé à faire partie d'un
enseiuble composé de différentes cboses : en consé-
quence , par l'aliénation d'ime ville , d'un bourg ,
d'un village , d'un bameau , d'un cbraeau ou d'un
fort, avec leurs terres, leurs titres de juridiction ,
leurs babitans et leurs appartenances , les liomnies
sont cédés avec les droits qui en dépendent, tels que
ceux de patronage et de seigneurie.
iS". P.irce que, suivant le sentiment de Bar-
ibolect d'autres jurisconsidles, les roisontla faculté,
pour l'bonneur de la dignité royale , de disposer
librement d'une partie de leur royaume lorsque
celte aliénation ne prive point l'Etat d'une cbose es-
benlielle à son bonbeur, et ne peut avoir de dange-
reuses conséquences; or il résdlle de ce principe
(55)
qu'ils peuvent céder, au titre qui leur convient le
mieux , des villes , des sujets et des droits de ju-
ridiction , lorsque la prudence leur permet de le
faire sons porter un notable préjudice au bien de la
nation.
j4'' Piucc que cette politique est conforme aux
maximes do TEcriiure sainte , où nous voyons que le
roi Salomon cède une portion de son territoire au
roi de Tyr , en écbange de l'or et du bois que ce
prince lui a fournis pour la construction du temple
du Sciijncur et du palais des rois de Juda , ainsi
que du salaire des ouvriers qu'il lui a envoyés pour
travailler à ce grand ouvrage (i).
i5'. Parce que, si le roi n'avait point le droit
dont on vicMit de parler , pour en jouir dans les cir-
constances détenuinées , le trône perdrait de sa
splendeur, et la royauté de l'influence dont elle a
besoin afm de remplir au dehors et au dedans de
l'Etat sa noble destination.
Voilà les motifs que certains politiques appellent
des causes d'une urgente nécessité pour soutenir
que, dans le cas où l'une d'elles vient à se faire sentir,
les rois et les princes peuvent aliéner des villes, des
bourgs et des villages , avec les droits de juridiction
et les privilèges de seigneur , malgré le serment
qu'ils ont fait à leur avènement de conserver l'in-
tégrité de leur territoire , et de n'en céder aucune
partie , parce que , disent-ils , cette promesse est
(i) Ati 3" liv. des Rois , chap. 9.
(50)
condiùoimelle , et ne s applique point aux circons-
tances où le bien de 1 Etat oblige le prince de faire
autrement ( i ).
Ces publicistes bornent toujours les conséquences
de leur principe à ce qu'il ne puisse être appliqué
lorsque la nation doit en recevoir un dommage con-
sidérable ; or cette restriction suffit pour rendre
incertaine la légitimité de toutes les aliénations.
Je me propose de détruire radicalement tous ces
doutes , en faisant voir l'absurdité d'un pareil droit.
J'établirai avant tout quelques principes d'une vérité
incontestable; j'en déduirai ensuite des conséquences
importantes , et enfin je ferai voir combien le sys-
tème ou l'opinion contraire à celle que je combats
est susceptible de démonstration.
MÉMOIRE.
PARVGUAPHL PRLMIER.
De la liberté naturelle de Vhomme.
Au commencement du monde l'homme, la terre
et tous les êtres étaient par le droit de nature libres,
allodiaux , et étrangers à toute servitude.
(i) Cliap. Ad apostolicœ , lit. De Donation. — Cliap. Quiereta ,
tit. De jurejur. — Loi Vnica , tit. Nemùii licet ab. empt. recedere ,
dans le Code. — Loi Licon , De manumission. , dans le Code. — Loi
Cùm ad felicissimam , et la ,«uitc De quitus muneribus , dans le Codo
— Loi MuUi , tit. De Naufr. non excus. , dans le Code. — Loi ./ube-
mus, tif. De sarr. ecc/es- . dans le Cod«.
( ^1 )
A l'égard de l'homme , la raison et les lois du
droit civil reconnaissent cette vérité. L'espèce hu-
maine ayant partout la même nature raisonnable ,
Dieu n'a pas voulu qu'un homme naquît le sujet d'un
autre , mais qu'ils fussent tous égaux , parce que ,
suivant saint Thomas , l'essence de la faculté intel-
lectuelle n'est point une chose relative d'un homme
à im autre , mais un être moral , absolu , essentiel ,
et nécessairement propre à chaque individu (i ) ; en
sorte que la liberté individuelle est un droit accordé
par Dieu même , comme attribut essentiel de
l'homme , ce qui en fait le principe et le fondement
du droit naturel (2).
La servitude n'est pas un don de Dieu , ni un
attribut naturel de l'homme ; elle ne doit son exis-
tence qu'à des causes accidentelles : jamais sans
elles l'espèce humaine n'eût vu des esclaves dans
son sein ; de là la maxime qui fait de la liberté une
qualité essentielle , et de l'esclavage un pur acci-
dent (3).
11 résulte de ce principe que lorsqu'il se pré-
sente dans la pratique des doutes à l'égard de la
liberté ou de la servitude d'un individu , celui-ci
est censé libre tant qu'il n'est pas clairement prouvé
qu'il a été , qu'il est et qu'il doit être esclave , puis-
que dans le doute la présomption est favorable à
(1) Saint Thomas, liv. II, Sententiarum , dist. 44» q"<"'t- '•
rt. 3.
'a) Can. , Jus iiaturalp , rlist. i.
''3; Aris(ote, liv. II, PI.; mi-. — Saint Tlujni.is , lis, q- ;J j ait. i.
(58)
ce que le droit naturel a établi relativement à Tat-
îribut essentiel de riiomme , qui est la liberté pri-
miiive.
Le serment de fidc-lilo et la fidélité elle-même
sont une espèce de scrvlludo , suivant plusieurs
sois , dans ce sens que le droll d'imposer cette sorte
de dcj)endancc est une violalion de la liberté : aussi
nid n'est réputé vassal ni soumis au service d un
aulre lionnne tant que le titre du vasselai^^e n'est
pas fondé sur le fait et sur le droit , d'une manière
et d'après lies preuves incontestables.
On entend par bonmie libre celui qni jouit de
la faculté d'user de son libre arbitre comme il
]'enicnd , en disposant de sa personne , de ses biens,
de ses actions et de ses droits sans être soumis à
la nécessité d'ea obtenir la permission d'un aulre
homme.
Toute défense, soit perpétuelle , soit temporaire ,
est opposée à la liberté ; donc , tant qu'elle n'existe
pas , rien ne doit être présumé défendu : aussi a-t-on
dit que l'homme de bien ne perd jamais sa liberté ,
parce que , d'après saint Paul , aucune loi n'a été
imposée au juste.
PARAGRAPHli II.
De la liberté primitive des choses.
Au commencement du monde toutes choses
étaient libres , les terres , les champs et ce qu'ils
produisent , parce que tout participait au droit
commun de la loi naturelle. L'Ecriture sainte semble
(59)
nous le dire lorsqu'elle nous apprend que Joseph ,
devenu minisire de Pharaon , rendit lu terre iribu-
tairc , en supposant qu'elle ne rélall pas aupara-
vani.
Ainsi, los terres ni les autres choses n'étaient
alors sujettes à aucun trihnt ni à aucune servitude
d une es[)èce parliculièrc ; et quiconque veut nous
persu.ider qu'il jouit de qne!([ue droit à cei égard
doit nous })rOv'iver son liire , aiiendu qu'une telle
]>rélenlion n'est pointdc celles qu'on admet quelque-
fois gratuilenienl.
Les choses , libres , furcnl communes quant à leur
usai^^c, parce qy.e Dieu en avait ainsi disposé en
faveur des honnnes. La propri^-lé particulière com-
mença par roccnpatlon; et Jes chosej y)rop!"es on
personnillcs ciaieni aliodiales, c'est à (lire libres ,
de fianc-alleu , exemples de toute rétribution à l'é-
pjard d'un autre que le tenancier, attendu que Dieu
seul en était le maître, el les avait accordées aux
hommes qui les occupaient, (i)
D'après cette considération _, la liberté est d'une
nature si élevée qu'elle ne peut jamais se perdre
par prescription : au contraire, la servitude a un
caractère si différent , que lors même qu'elle est
devenue légale elle se perd par l'interruption du
droit d'usage, parce qu'il est de la nature des choses
de retourner à leur premier état de liberté.
(i) Deutcronomc , chap>. IV.
( f^v> )
PARAGRAPHE HT.
Du droit quont les rois sur les terres devenues
propriétés des personnes particulières.
11 n'y a rien de fondé sur le droit dans la pré-
tention que les empereurs etles rois pourraient avoir
de se donner pour les maîtres des provinces , des
villes et des terres de leurs états, ou des objets appar-
tenant au domaine particulier des habitans. Coti-
formément à ce principe, ceux-ci, en tant que pos-
sesseurs de ces choses , ne sont pas vassaux des rois,
mais seulement leurs sujets; car les princes ne jouis-
sent que de la juridiction ou puissance sans souve-
raineté, etles particuliers sont soumis à l'autorité
royale non pas précisément comme possesseurs de
terres, mais d'après la loi, et rien de plus.
11 y a une distinction essentielle à faire entre la
propriété des choses et la juridiction ou puissance
souveraine sur les choses. Celle-là peut être allo-
diale, de franc-alleu, libre, exempte de toutes ser-
vitudes et de tout tribut entre les mains du proprié-
taire particulier, sans cesser néanmoins d'être léga-
lement sujette de la puissance qui régit, de l'autorilé
cl delà juridiction souveraine.
La sujétion des choses au pouvoir qui gouverne
est la cause qui a fait généraliser la maxime politique
qu'un empereur est maître de tout le monde, el
qu'un roi est le souverain de toutes les choses qui
sont dans son royaume.
Mais ceci ne doit s'enlcnHre que de ce qui est
( <'l )
relatif à rexerclce delà puissance souveraine, et non
à ce qui concerne la propriété particulière allodialc
(les terres.
Les expressions dont les empereurs et les rois ont
couturue de se servir en disant mon empire , mon
royaume, etc., et qui semblent indiquer la pro-
priété de l'empire ou du royaume, ne signifient
autre chose que la souveraineté, la puissance, la
juridiction et l'autorité suprême pour gouverner, et
non un droit de seigneur et de maître , ni la pro-
priété des objets dont on parle.
Quiconque voudrait persuader aux hommes qu'il
possède sur une terre certains droits de propriété ,
quoiqu'elle ait un autre maître, serait tenu de les
prouver, ces droits n'étant pas susceptibles d'être
reconnus sans preuves , soit qu'il s'agisse de fief, de
cens, de tribut, ou de redevance de toute autre es-
pèce. Pour établir une telle prétention, les titres de
roi, d'empereur ou de souverain ne suffisent pas,
car les droits de cette nature ne sont pas incom-
patibles avec la ID^erté allodiale et de franc-alleu
du propriétaire particulier.
La souveraineté et la propriété sont deux objets
distincts : la souveraineté n'embrasse pas plus la pro-
priété, que la propriété n'implique la souveraineté;
elles ont chacune leur essence et leur but particulier.
A la première appartient le droit de gouverner ; la
seconde dispose et jouit librement, quoique soumise
a la puissance qui régit.
Le possesseur est censé propriétaire s'il n'v a
preuve d'usurpation. Nul ne peut en exiger le cens,
(6. )
le droit d'emphyl^ose, l'impôt, une pension ou
toute auire redevance, sans avoir fait preuve d'un
titre : la qualité de souverain ne suffirait pas , car
le pouvoir d'établir rinipôl sur la propriété ne peut
être la conséquence de la souvcramcié.
Les choses qui constituent la propriété particu-
lière ne sont point soumises à la souveraineté directe
et disposante des empereurs, des rois ni des princes ;
leur droit n'est que la facuhé et l'obligation de
protéger et de défendre celui du propriétaire con-
tre l'invasion et le vol par fraude ou par violence.
Il y a dans certains étals des babitans qui sont
vassaux et bommes liges du roi, c'est à dire qui se
sont soumis à une dépendance plus particulière de
la personne du roi, r' ' ne obligation plus positive
de le servir, de le suivre et d'exécuter ses volontés :
tels sont les comtes palatins, les ducs, et d'autres
dignitaires. Mais le pouvoir que les souverains exer-
cent sur ces bommes ne change point la nature de
la souveraineté à l'égard des autres membres dé
l'état , et malgré la dépendance où ils sont de la
souveraineté pour les choses d'administration , rien
ne leur impose la domination particulière du prince.
L'Hosilensc a voulu prouver , contre l'opinion
générale des docteurs, qu'au prince aj^panient la
propriété de tous les biens et efïetsde son royaume,
à cause de son éminente soiiueraineté , et que par
conséqiicnt il peut transférer la propriété particu-
lière, avec ses droits, de celui qui en jouit à tout
îmtre individu de son choix.
T./Hostiense a peut-être soutenu la doctrine dont
(63 )
je parle dans ce sens que le prince souverain pour^
rait croire user d'un droit ve'riiable en donnant à
quelque membre du corps politique la propriété
d'im autre individu; et alors celte acquisition, faite
par le nouveau possesseur, aurait le même son, d'a-
près la loi, que celle d'un bien illégalement vendu
par un possesseur illégitime à une autre personne ,
laquelle, appuyée sur un litre qui paraîtrait juste,
pourrait le posséder par erreur, mais de bonne foi
et comme lui appartenant', jusqu'à ce que le temps
eût établi par la prescription le fondement de sa
possession légitime.
Mais si l'Hostiense a voulu nous persuader que
le prince souverain possède en celle qualité le droit
inhérent à la souveraineté de disposer des biens
apparlcnant au domaine particulier des sujets, il est
tombé dans une méprise capitale, contraire à l'o-
pinion la plus commune des hommes insfriiits dans
la matière; de même que lorsqu'il a avancé cette
autre errciu' plus grave encore, et aussi opposée à la
raison naturelle qu'au droit divin, que la venue du
Messie a fait perdre aux infidèles qui ne l'ont point
reconnu tous leurs droits à la propriété des biens
de la terre , pour les faire passer entre les mains des
chrétiens (i).
Voilà ime doctrine erronée , très pernicieuse , sub-
versive de l'Ecriture sainte , de l'opinion des pères ;
opposée à la pieuse couUime de l'Eglise ; provoquant
(i) Chap. qiiod mperhia . de Voto , et ce que dit l'Hostiense on
cet uadroit.
( G' )
les rapines, les guerres injustes, d innombrable»
liomicides et tous les genres de crimes. D'après
toutes ces raisons , nous établissons que cette pro-
position est hérétique , et combattue par un grand
nombre de savans.
C'est dans saint Thomas que nous trouverons la
véritable doctrine sur celte matière ; il dit que le
souverain est le maître de toutes les propriétés en
ce sens qu'il est tenu de les bien gouverner , et non
pour s'en emparer ni les donner à d'autres (i).
PARAGRAPHE IV.
Conventions constitutionnelles sur les contri-
butions.
Aucune charge , aucune servitude , aucun travail
ne peuvent être imposés au peuple sans son consen-
tement préalable et volontaire.
L'homme ayant partagé dès l'origine la liberté
commune à tous les êtres, il s'ensuit que toute sub-
ordination des hommes à l'égard d'un prince , et
toute charge imposée sur les choses , ont dû com-
mencer par un pacte volontaire entre le gouvernant
et les gouvernés. Il résulterait de la supposition
contraire que la puissance gouvernante du souve-
rain et l'imposition des tributs sur les choses au-
raient été établies tyranniquement, par des moyens
violens et opposés au droit naturel , attendu qu'il n'y
a rien de plus contraire à la raison, à la justice et à
(i) Saint Thomas , dans s.i Somme , liv. XTT , art. i5. — De i-e^t-
iiiiiie principuin , opnsc. ao.
( 65 )
IV'quité, que de priver le possesseur, sans son con-
senlement et d'une manière aibilraire , de la tota-
lité ou même d'une partie des choses qui sont à lui.
C'est ainsi que les lois anciennes et les hommes
qui les ont expliquées sont d'accord sur ce point,
que l'e'lection des rois, des princes et des magistrats,
ei 1 autorité dont ils sont investis pour gouverner et
pour établir l'impôt, doivent leur origine à une
détermination libre des peuples qui en ont voulu
1 établissement pour assurer leur bonheur.
Les lois civiles et les droits qui en dérivent com-
mencèrent après la fondation des communes, et
lorsqu'on eut institué les grands et le?, petits magis-
trats, et les autres officiers subalternes préposés à
l'exécution des mesures administratives. Le peuple
romain délégua toute sa puissance au prince ; mais
il ne le fit que pour lui imposer l'obligation de gou-
verner , nous laissant ainsi l'exemple et la preuve la
plus démonstrative que la volonté libre de la nation
est l'unique cause efficiente, le seul principe immé-
diat et la véritable source de la puissance des rois
et des princes.
Il n'est pas moins évidejit que la nation , expri-
mant librement son vœu, fut aussi la seule véritable
cause finale et l'objet de cette transmission de pou-
voir , puisqu'elle n'eut recours à ce moyen qu'afin
d'assurer l'avantage ou le bien de tons, sans qu'on
puisse en conclure qu'elle ait seulement pensé, en
faisant cette communication, à renoncer à sa liberté,
à se soumettre à la domination d'un autre ni à ce
que le concessionnan-e put jamais imposer des charges
II. 5
(66)
et des contributions sans le consentement de ceux
qui devaient les supporter , ni rien ordonner qui fût
contraire à l'intérêt général.
Au moment où la nation délégua celle portion de
sa puissance au souverain , il n'y eut ni transaction
écrite ni contrat signé pour constater explicitement
ce qu'on venail de faire , parce que dans toute con-
vention ce qui est conforme au droit, à la nature
de l'acte principal et à l'objet que les mandataires
se proposent, c'est à dire à leur intérêt, est toujours
censé dit et reconnu . Il y eut donc ici des réserves
naturelles non exprimées par les hommes, comme
de conserver intacte leur indépendance individuelle
et celle des choses , leurs propriétés, et le droit de
n'être soumis qu'avec leur consentement préalable
à la privation de leurs biens et à l'établissement des
impôts.
IjCs peuples ont existé avant les rois et les magis-
trats. Alors ils étaient libres, et se gouvernaient
comme ils l'entendaient. Ceci suppose la nécessité
de certaines dépenses communes, et de certains biens
assignés pour y pourvoir. Lorsqu'ils résolurent d'ê-
tre gouvernés par des rois , ils cédèrent ces biens ou
d'autres équivalens à leurs nouveaux chefs, qui de-
vaient en employer le produit à acquitter les frais de
la communauté, et, si la masse en était insuflisante,
en demander d'autres; car la concession que le peuple
faisait du pouvoir dans celte circonstance était sans
préjudice de son ancienne liberté. La disposition
dont je viens de parler fut aussi appliquée à l'entre-
lien du prince et de sa famille.
( fj? )
I j'aui^nientallon des fonds destines à ces dépenses
est une chaii^e ])onr la communauté ; aussi appar-
tient-il aux parties intéressées de l'accorder : nou^
trouvons encore ici la règle du droit naturel , et une
nouvelle preuve que les peuples n'ont jamais entendu
déléguer au prince la facidté d'imposer des contri-
butions. Tel est le sentiment de saint Thomas (i).
Saint Raymond de Pégnafort, dans sa Somme
morale , et beaucoup d'autres docteurs, ont prouvé
la même doctrine. Us regardent comme certain et
incontestable, d'après les raisons que je viens d'ex-
poser, que les rois et les princes ne peuvent jamais
exiger plus d'impôts que leurs prédécesseurs ou
eux-mêmes n'en ont obtenu par une convention
expresse ou tacite des peuples qui les firent rois, ou
des habitans qui leur ont succédé et qui les repré-
sentent, parce que les premières contributions ne
furent exigées par les rois qu'après avoir été libre-
ment et volontairement consenties par le peuple.
PARAGRAPHE V.
Limites de la puissance juridictionnelle des rois.
La puissance juridictionnelle des rois n'est point
illimitée; elle ne peut avoir que l'étendue qui lui est
nécessaire pour faire le bien , et jamais une exten-
sion capable de la rendre funeste aux nations.
(i) Saint Thomas, aa , 2% q. 6 , art. 7. _ Et dans sa l.tfre i la
«Uichosse flp Drahanf , opwsr. ;> i.
(68)
Tous les membres de l'Elat sont sujets , saus pré-
judice de leur liberté, à laquelle ils n''onl jamais cru
renoncer. Tous sont soumis à la puissance juridic-
tionnelle du roi ; aucun ne l'est à la personne , car
ici la soumission est toute pour la loi.
C'est en vertu de cette disposition du contrat
social que tout prince souverain est investi de la
puissance coërcitive contre tous les individus de la
nation , non pour l'exercer arbitrairement , mais
conformément aux lois , ainsi que l'établit Aristote
dans son Éticjue (i).
C'est dans ce sens que doivent être entendues cer-
taines expressions que les rois font mettre dans les
décrets, dans les lettres et dans les autres actes
émanés de leurs cabinets : ils y appellent les peuples
leurs sujets. Cette formule, ainsi interprétée, se con-
cilie fort bien avec la liberté des citoyens, qui n'ont
jamais été des parties intégrantes du domaine du
prince , mais seulement des sujets de la loi.
Sénèque fait allusion dans une de ses tragédies à
ces rapports du roi et des sujets , en disant qu'il n'y
a pas de plus grande ni de meilleure liberté que de
vivre le sujet d'un roipieux , c'est à dire juste.
Saint Tliomas disait aussi , en partant du même
principe politique , que les rois et les princes ne
peuvent prendre le nom de maîtres des états , mais
seulement celui de directeurs , de préfets et d'admi-
nistrateurs du gouvernement public.
(i) Aristotclps , Ethicorum, lib. m , rh. i? , et liv. V , ch. 9.
Il suit de là que les biens assignes à l'entretien
du monarque ne sont pas sa proprie'ié personnelle
mais celle de la dignité royale.
Conséquemment à ces principes, la gli>îe du canon
Moïses (i) déclarait que l'éleciion nationale devait
porter tous les rois sur le trône , quoique la couti^jg
eût consacré l'hérédité.
Il y a d'autres canons qui indiquent une sorte de
mariage virtuel entre le roi et son royaume , comme
la religion nous en fait voir un entre Févéquc et son
église , à l'imitation du mariage institué par Dieu
même dans le paradis terrestre , entre l'iionnne et la
tomme (2).
PARAGRAPHE V[.
2^('& obligations d'une ville à Végard des autres
cités du royaume.
Lorsque le roi ou le prince possède plusieurs
royaumes ou • plusieurs villes indépendantes les
unes des autres , si un de ces royaumes ou une
de ces villes a la guerre à soutenir ou quelque cala-
mité considérable à essuyer , ce n'est pas un devoir
de justice pour les autres de lui prêter secours et
main forte , mais seulement une convenance d'é-
quité et une règle de fraternité de le faire.
Concluons de là que le prince pourra se dispen-
ser de prendre la défense de la ville attaquée toutes
1) Causa 7, q. i. — La note sur le chap. Intellccto de jurcjnr
'■?) Canon Sicut, eh le canoa in npifj\is, Causa 7,7 i .
( 7o)
les fois que celte exj)é«iillon sera trop onéreuse, d'a-
près raxiome vul,vr^ire que charité bien ordonnée
commence par soi-même. Suivant Aristoie , tout
citoyen do^ se dévouer au bien de la cité , et la dé-
fendre"^ tous ses moyens; mais, afin de mieux rem-
pljr ce devoir , il ne peut ni ne doit s'employer pour
d'autres villes si ce dévouement expose la sienne à
quelque danger , ou lui cause quelque dommage.
Toute ville comprise dans un royaume en faitpar-
lie intégrante , et doit défendre le corps moral dont
elle est membre ; de même que nous voyons retran-
cher la main , le pied ou quelque autre partie du
corps pour conserver la vie de l'individu : cependant
le devoir qui commande ce sacrifice à une ville pour
tout un royaume est beaucoup moins rigoureux
que celui qui lie l'habitant à la cité , parce que c'est
ici sa véritable patrie , au lieu qu'un royaume ne
peut être considéré comme la patrie d'une ville.
Il peut exister une ville sans royaume; mais tout
citoyen suppose une cité. L'habitant trouve dans
une ville toutes les ressources de l'existence sociale ;
mais dans le fond d'un désert tout viendrait à lui
mafiquer : c'est ce qui rend ses obligations envers la
cité dont il est membre beaucoup plus rigoureuses
que celles qui sont imposées à la cité à l'égard du
corps moral. du royaume, sans lequel l'existence
civile lui serait encore permise.
Si l'obligation d'une ville à l'égard du royaume
était la même que celle d'un citoyen envers la cité ,
elle ne pourrait se dispenser d'essuyer toutes les per-
les et de courir tous les dangers, même celui de sa
» •
( 71 )
propre raine , afin de sauver le royaume ; de la
iriême manière que le citoyen est obligé de s'expo-
ser à tout, et jusqu'à perdre la vie, pour la défense
de la cité. Mais il est incontestable qu'aucune ville
n'est obligée de consentir à sa destruction , quoique
ce sacrifice soit nécessaire au salut commun , c'est
à dire à celui du royaume, parce que son existence
civile n'est pas liée aussi étroitement avec celle du
royaume que celle du citoyen avec la conservation
de la cité.
C'est la nature qui grave elle-même cette disposi-
tion dans l'ame des hommes en leur inspirant
beaucoup plus d'afï'ection pour la cité qui les a vu
naître que pour le royaume en général. La com-
numauté d'im certain nombre de citoyens réunis
dans une seule et même enceinte prend un intérêt
l)ien plus vif à la défense du lieu qui les lassemble
qu'à la défense des autres cités de la grande famille
ou du royaume ; chacun considère sa propre ville
comme une mère-patrie , et le royaume comme un
aïeul ; plus la paienté est grande , plus l'amour
s'accroît, et cette différence en établit une dans les
devoirs que les citoyens ont à remplir.
PARAGRAPHE VII.
Obligations e^'un royaume à Fegard (Viin autre.
Les liens et les rapports dont je viens de parler ,
connue exislans entre la cité et le royaume, existent
aussi , mais bien plus laibles et bien plus éloignés,
entre deux roy.'umes distincts et indépcndans l'un
M
de Tautre, quoique soumis à uu même roi. Celle
vérité est trop évidente pour avoir besoin de
preuves.
Nous avons dit que la cité n'est pas tellement in-
téressée à la défense de l'Etat en j^énéral qu'elle
doive se soumettre aux plus grandes calamités , et
consentir même à sa ruine complète pour sauver le
royaume.
Les liens qui unissent deux royaumes ayant en-
core moins de foice , on en concluera avec raison
qu'aucun des deux pays n'est obligé, par un prin-
cipe de justice , de venir au secours de l'autre :
j'ajoute qu'il n'y est pas même engagé par un pur
motif d'équité lorsque les secours demandés peu-
vent être une cliarge trop pénible pour lui.
11 peut arriver que le royaume auquel des secours
sont demandés soit riche , puissant, et en état de les
fournir sans trop charger ses hàbitans ; en pareil
cas 1 équité et les lois de l'association font un devoir
de ne pas les refuser : seulement il est une maxime
que les rois ne doivent pas oublier dans celle cir-
circonstance ; c'est que leur devoir essentiel dans
le gouvernement du royaume est de faire le bonheur
de leurs sujets ] or ils ne l'accompliraient pa*
s'ils employaient arbitrairement les ressources d'un
royaume pour assurer le bonheur d'un autre.
(75 )
PARAGRAPHE VIll.
Nullité des ordonnances royales qui sont contraires
à r intérêt du peuple.
11 n'est pas permis à un roi ni à un prince souve-
rain , quelque étendue que soit leur puissance , de
rien ordonner ni de rien établir relativement à l'in-
térêt général du royaume, au préjudice et contre
rintérèt du peuple, sans en avoir préalablement ob-
tenu l'autorisation du peuple lui-mêine : toute opé-
ration de ce genre doit être considérée comme
nulle de droit si elle est faite sans cette indispensa-
ble condition.
iSous avons vu que le peuple fait les rois , et que
le bonbeur du peuple est la cause finale de leur
existence. Il ne les établit pas pour être malheureux
par leur gouvernement , mais afin d'en retirer tout
le bien possible. Si donc les rois agissent contre l'in-
térêt de la communavité , tout ce qu'ils font est en
opposition directe avec le droit des gens; car ce
n'est pas pour nuire aux peuples, mais pour en ac-
croître la prospérité, que des pouvoirs leur ont été
délégués pour gouverner.
L'objet que les hommes se proposèrent en établis-
sant la royauté fut de faire régner au milieu d'eux
la paix et la justice ; d'y voir naître l'émulation de
la vertu au profit du bonheur commun^ avec le
secours des lumières et des talens dont ils environ-
uai'iit le monarque, et d'êiro défendus au dehors
et an dedans contre leurs ennemis.
( 74 )
Si les rois commandent dans l'esprit de ces diffé-
rentes intentions des peuples , ils n'abnsenl pas des
pouvoirs qui leur ont été délégués ; mais si leurs
ordres blessent l'intérêt conunun de quelque ma-
nière que ce soit , ils sont donnés sans autorité légi-
time , et contre l'intention de ceux qui fondèrent
la royauté.
La liberté est le plus grand bien dont un peuple
puisse jouir ; ses droits sont violés toutes les fois
qu'un roi, sans consulter son petjple , ordonne ce
qui doit blesser l'intérêt général -, or , conmie l'in-
tention des sujets ne fut pas d'accorder au prince la
faculté de nuire , ses opérations doivent être con-
sidérées comme injustes et comme expressément
nulles.
PARAGRAPHE IX.
Du prince comme sujet de la loi.
JjC roi, le prince ou le gouverneur d un royaume
ou de toute autre association , quelque grande que
soit leur autorité , n'ont ni la liberté ni le pouvoir
de commander arbitrairement ; ils ne doivent rien
ordonner qui ne soit fondé sur les lois politiques.
Ces lois n'ont pas été faites pour l'intérêt particu-
lier des gouvernans ; elles n'ont dû avoir pour base
que l'utilité générale des gouvernés ; les législateurs
ne les établirent que pour préparer et pour fonder le
bonbeur des nations , et non pour que les liommes
en fussent les vils esclaves.
fiC roi n'a donc pas le pouvoir de nen comman-
(75 )
der qui soit contraire au bien public, parce qu'il n'a
d'autorité que comme ministre de la loi , et jamais
comme organe d'une volonté individuelle : voilà
pourquoi les rois ne sont ni des dominateurs ni des
maîtres, mais des administrateurs légitimes des na-
tions. C est ce qu'indique le nom même de roi , qui
leur a été donné parce qu'ils dirigent selon la loi ,
qui est le y éùidihle directeur. Soumis à cet ordre po-
litique , le peuple en obéissant conserve toute sa li-
berté , puisque ce n'est pas à la volonté d'un liomme
qu'il obéit , mais à l'économie même et à la disposi-
tion de la loi.
Personne n'a le droit d'établir une chose dont il
ne peut dispenser , car dispenser est moins qu'éta-
blir. Lors donc que l'autorité légitime a Dut les lois
<jue réclame le bien public , le roi ne peut excepter
personne de l'obligation d'exécuter ce qu'elles com-
mandent; autrement il agirait contre l'intérêt gé-
néral , et son décret serait nul comme atteint d'il-
légitimité : encore moins lui sera-t-il permis de faire
des lois de son autorité privée , ou de gouverner
arbitrairement. Saint Thomas avait donc raison d'é-
crire qu'un roi ne peut rien établir ni rien comman-
der qui soit contraire à l'intérêt commun de son
royaume , et que ce qu'il ordonne au préjudice de
la nation est nul par défaut de légitimité (l).
Aucun souverain n'a le droit de vouloir ce qui
est considéré comme impossible ; or l'impossible
(i; Piinia sfciiinl.T, (( ioo,art. S, .t ilans 1;» snlulinn <1("^ li"i-
arcnnims contraires. ,
c'est 1 opposé de ce qui esl jui;é nécessaire : ce der-
nier caractère est celui des préceptes divins et natu-
rels , parce qu'on pense qu i) est nécessaire de s'v
conformer ; et cette qualité a fait appliquer le nom
d'impossible à son contraire. C'est en ce sens qu il
est dit que le roi ne peut être parjure, ni voleur, ni
adultère. Le droit naturel et le droit divin comman-
dent à ceux qui gouvernent de faire le bonheur des
peuples , et d'éloigner tout ce qui peut leur nuire.
Les rois le promettent avec serment , d'où il suit
qu'ils n'ont pas le pouvoir de porter atteinte aux in-
térêts des peuples sans leur consentement.
Tout ce qu'un roi se permet contre le bien-être
de sa nation esl une violation de l'ordre naturel éta-
bli par Dieu même pour assurer la félicité commune
parmi les hommes ; et si le peuple s'y soumet malgré
le dommage qu'il en reçoit , il le fera par la crainte
de la force qui le menace , mais jamais volontaire-
ment, parce que personne ne peut recevoir avec
plaisir le mal qu'on lui fait. Ainsi celte crainte du
peuple et l'appareil menaçant du prince impriment
uu caractère de nullité à tout ce qui paraît con-
senti^ en sorte que les suites pourront en être fu-
nestes , suivant ces paroles du prophète Ezécliiel :
« Que le prince ne s'empare pas par violence de
» l'héritage de la ville ni des biens qui sont entre
)) les mains du peuple , de peur que la ville ne soit
» ruinée si chaque habitant s'éloigne du champ de
» ses pères (i). »
(ty EECchirl . oh. (fi.
( 77 )
PARAGRAPHE X.
Preuves des principes du paragraphe précèdent.
La vérité des propositions contenues dansle paragra-
phe précédent peutse prouver par l'Ecriture-Sainte :
elle est remplie d'anathèmes contre les oppresseurs
de la liberté des peuples et contre les rois qui font le
malheur des nations: les plus remarquables sont ceux
que Dieu fait lancer contre la violence qu'Achab et
Jézabel ont exercée sur Nabot en lui enlevant sa
vigne , quoiqu'ils lui en aient fait remettre le
prix (i).
C'est aussi par une conséquence des mêmes prin-
cipes que l'apôlre saint Paul, en même temps qu'il
menace d'user de la puissance spirituelle qui lui a
été accordée , déclare qu'il ne l'a reçue qu'à condi-
tion de ne pas s'en servir pour détruire y mais pour
édifier en faisant le bien , et non le mal (i)^ comme
l'explique saint Thomas.
La même maxime se trouve dans les saints canons :
ils déclarent que les princes ne peuvent faire aucune
aliénation au préjudice du peuple (3).
(i) Liv. des Rois , chap. 12 et i!\. — Liv. III , ch. 31.
(2) Saint Paul, cp. 2 aux Corinthiens, ch. 10 et dernier.
(3) Ch. Quando et le ch. Intellecto , tit. De. jurejurando.
(7«)
PAKAGRAPHE XI.
Lte roi est sans autorité pour' disposer des biens du
peuple.
Un prince , lors même qu'il est souverain , n'a pas
le pouvoir de donner ni de livrer les propriétés ou
les droits du peuple , ni d'en transiger sans le con-
sentement préalable des sujets.
Ceci n'est qu'une conséquence premièrement de
ce que nous avons déjà dit : en effet, nul ne peut
céder ce qui ne lui appartient pas; or les biens
du peuple ne sont pas la propriété du prince.
Secondement des justes limites que nous avons
assignées aux droits du monarque pour mettre le
peuple à l'abri de l'usurpation ; troisièmement des
principes établis dans le neuvième paragraphe, sur
la nécessité où est le roi de demander et d'obtenir
le consentement de la nation pour l'établissement de
nouvelles lois; quatrièmement du jugement même
du pape Innocent dans le chapitre Quia pie rique du
titre de l'immunité des églises ^ où il est dit que si
jamais un prince souverain, fùt-il empereur, ordon-
nait sans cause légitime que la possession des
choses passât des uns aux autres à certaines époques,
une semblable constitution devait être considérée
comme nulle, tant dans le for de la conscience que
dans le droit politique. C''estceque soutiennent aussi
une foule de décrétâlistes qui font autorité; parce
qu'en supposant même qu'un empereur ait la puis-
sance sur le monde entier, il ne s'ensuit pas
( 79 )
qu'il puisse disposer des biens des sujets, sur lesquels
il n a pas le moindre droit de {»ropricté.
Cette doctrine s'applique également aux biens pos«
sédés par les infidèles qui sont soumis aux rois
cbrétiens, parce que les propriétaires en jouissent en
vertu du droit d'occupation, qui esL le plus ancien
de tous.
Le roi n'ayant pas le pouvoir de faire des lois qui
1 autorisent à dépouiller de leurs propriétés les mem-
bres de la conmmnauté, ni de les donner à d'autres
sans le consentement de ceux qui les possèdent, il
s'ensuit rigoureusement qu'il n'a pas non plus le
droit de s'en emparer et d'en disposer par lui-même;
donc si un roi convient avec un autre, dans un
traité de paix , que les perles occasionnées par la
i^uerre à des sujets des deux états resteront sans
indemnités , et si les parties lésées sont sans moyens
pour en obtenir, le traité est liul , et les sujets ont
droit d'action contre ce qui s'est fait, les deux
princes ayant disposé de ce qui n'était ni possédé
par eux ni soumis à leur puissance , ainsi que l'éta-
blissent et le prouvent les canonistes et beaucoup
d'autres écrivains.
PARAGRAPHE XII.
De V aliénation des communes et de leur juridiction.
Nul roi ou prince souverain n'a le pouvoir de
donner, de céder, de permuter, de vendre ni d'a-
liéner, de quelque manière que ce soit, les cités,
les villes, les villages, les bameaux, \es châteaux.
(8^)
les foils, ni enfin aucinie communauté d'habitans
de son royaume , ni de transiger ou de traiter de
route autre manière du domaine de ces objets ,
sans avoir obtenu le consentement des sujets qui
doivent être aliénés. Si le prince signe un pareil
contrat sans avoir rempli cette condition , il pèche
mortellement; son acte est nul de droit, et ne pro-
duit d'autre effet que de l'obliger en conscience à le
révoquer et à rétablir les choses dans leur premier
état.
Pour que cette vérité devienne encore plus cer-
taine , il convient de savoir que tout prince souve-
rain a, comme tel, dans ses états quatre espèces de
biens.
La première espèce porte le nom de juridiction ou
de puissance. Ce bien est un pouvoir sur le civd et
le criminel ^ accompagné du droit simple et mixte de
commander; il est aussi ancien que la royauté : son
origine se trouve dans la volonté même des peuples
qui ont jugé à propos de le confier aux rois. Mais
lorsque celte délégation est faite c'est du monarque
que découlent, comme de leur source , toutes les
autres juridictions; le prince nomme aux places,
donne les commissions, confie les emplois, et c'est
encore à lui qu'aboutissent, comme à un centre com-
mun, les recours et les appels que 1 exercice de ces
fonctions rend quelquefois nécessaires.
La seconde espèce est celle des biens fiscaux, c'est
à dire de ceux qui appartiennent en propre et di-
rectement à l'état , à la nation , à la république ou
au royaume en général, puisque le fisc est le sac où
(8i )
sont déposés les rentes, les prodiiils et les autres pro-
ihs qui reviennent au public. A cette classe appar-
tiennent les chemins, les rivières, les canaux, les
mers, les ports, les mines, les salines et les autres
objets de cette nature : on peut y joindre les biens
qui sont, non au roi, mais à la couronne, et ceux
qu'on nomme communaux. L.es uns et les autres re-
lèvent du monarque sous les rapports administra-
tifs, mais ne sont point sa proprie'té.
La troisième espèce comprend les biens patrimo-
niaux que le roi possède comme particulier, et qu'il
a acquis avant son élection au trône, ou depuis qu'il
est souverain, comme les autres babitans, par héri-
tages ou par contrats d'aquisition, avec le fruit de ses
économies ou de ses victoires sur les infidèles, à
qui on a justement fait la guerre.
Les biens de la quatrième classe sont ceux de pro-
priété particulière des sujets , sur lesquels le prince
exerce une puissance de protection et de gouverne-
ment, mais qu'il ne peut régir en maître, ni directe-
ment ni indirectement , ni comme administrateur.
Quanta la première espèce de ces biens, le prince
n'a pas le droit de l'aliéner par vente, par donation
m d'aucune autre manière : s'il le fait , il pèche
mortellement; il est tenu de réparer les torts qui s'en-
suivent , et son acte est nul de droit , sans quïl ait
d'autre moyen de le rendre légitime que de le faire
approuver par les sujets qui en ont souffert. Ceux qui
ont acquis une telle possession pèchent aussi mor-
tellement , et ont 1rs mêmes devoirs à remplir à
l'égard de ceux qu'on a dépouillés.
"• 6
(82)
Celte doctrine est fondée sur des motifs incon-
testables. Personne n'a le droit de disposer de ce
qui ne lui appartient pas , ou dont la loi ne lui per-
met pas de faire un usage arbitraire : s'il le met à
la disposition d'un autre , il y a là nullité juridique,
infraction criminelle à une loi , et responsabilité
pour les suites du délit. La juridiction est dans ce
cas , puisqu'elle est un bien commun dont l'admi-
nistration médiate ou immédiate est la seule partie
que la nation ait déléguée à son roi en la plaçant
hors de la sollicitude des citoyens , qu'elle a dispensés
de toute intervention à cet égard par le fait même de
sa confiance dans le souverain : c'est ce que prouvent
un grand nombre d'anciennes lois romaines , d'après
lesquelles la juridiction n'était pas comptée au
nombre des choses susceptibles de division.
Une constitution impériale défendit expressé-
ment de vendre la juridiction , à cause des abus
graves et multipliés auxquels cette vente donnait
lieu(i).
Les jurisconsultes reconnaissent le danger immé-
diat qui résulte de la vente de la juridiction ; ils se
fondent sur ce qu'il est naturel que l'acquéreur
cherche à s'indemniser des sacrifices pécuniaires
qu'il a faits pour son acquisition en la rendant
lucrative , même par des moyens illicites et propres
à plonger un peuple dans la misère.
Cet abus a fait décider aux canonisles et aux ihéo-
(i) Authentica , Ut judex sine qiin , collât. 2.
(85)
logiens que la vente de la juridiction est un péché
mortel : tel est le senlimenl de Barthole , du Panor-
mitain , de l'Hostiense , et de plusieurs autres an-
ciens. Baldus ajoute que le délit n'est pas moindre
lorsque la juridiction est engagée comme nantisse-
ment , parce qu'elle appartient au droit public, et
non à celui de l'homme qui la vend ou qui la met en
gage. Salluste avait déjà dit qu'on n'achète pas sans
danger la chose qui appartient à la multitude lors-
que c'est une seule personne qui la vend.
PARAGIIAPHE XIII.
Sur le même sujet.
Nous avons dit qu'il n'était pas permis au roi ni
au prince souverain de rien faire ni de rien com-
mander contre les lois du droit divin et du droit
naturel .
Les premières prohibent la vente de la juridiction,
d'après la défense qui nous est faite de ravir le bien
d'autrui contre l'intention du possesseur; attendu
qu'elle n'est pas au roi, mais au peuple seul, qui l'a
primitivement confiée au prince pour qu'il l'exerçât
par lui-même ou par les magistrats , et non pour
qu'il la vendît.
Cette espèce d'aliénation n'est pas moins contraire
au droit naturel , parce que celui-ci, défendant tout
ce qui peut nuire à un tiers , défend aussi par une
conséquence nécessaire une vente qui expose l'ac-
quéreur au danger éminenl de commettre degrande5
(84)
exacrions sur les sujets pour mettre à profit le ca-
pital employé à cette acquisition.
La nature de la société civile n'est pas moins
forte pour invalider de pareils contrats , puisque , les
hommes n'ayant formé la cité que pour l'utilité gé-
nérale , celte condition no serait pas seulement dif-
ficile , mais presque impossible , s'ils étaient con-
traints de vivre sous la juridiction d'un homme qui
n'aurait accpiis son droit qu'à prix d'argent , puis-
que de part et d'autre les intérêts seraient récipro-
quement dans une perpétuelle opposition.
PARAGRA.PHE XIV.
Sur la vente des emplois.
Ce que j'ai dit jusqu'ici me conduit à examiner
s'il est permis au souverain de vendre les emplois.
Comme il 3^ en a un grand nombre d'espèces , j'en
ferai remarquer quelques unes avant d'aborder la
question.
Les uns sont accompagnés du droit de juridiction,
ou d'un autre genre de pouvoir applicable au gou-
vernement bon ou mauvais du peuple ; tels sont
ceux de corrégidor , d'alcade , de régldor , d'al-
guazil , d'administrateur des renies de l'Etat , et
quelques autres de la même espèce. Ceux-ci ne
peuvent être vendus , parce que l'acquéreur ou ses
représentans successifs pourraient en abuser contre
la nation , laquelle n'a pu déléguer au prince ses
droits et ses pouvoirs pour qu'il en fît un si mauvais^
usage.
(85)
D'autres emplois n'ont pas la même importance
que ceux que je viens de nommer ; telles sont les
places de majordome du palais , de chambellan du
roi, d'e'cuyer ^ de veneur, etc. , qui font partie de
la maison du prince et de sa famille , et dont les
titulaires ne peuvent faire , ijénéralement parlant ,
aucun tort au corps politique. Le roi a la faculté de
les vendre ou de les aliéner à perpétuité , bien qu'il
soit peu digne de la dignité royale de le faire , ainsi
qu'une loi du Code l'établit avec beaucoup de raison.
Quelques auteurs accordent au prince le droit de
vendre les emplois de la première classe , pourvu
que ce soit à des sujets dignes de sa confiance ; mais
ils n'ont pas vu combien cette disposition condition-
nelle doit être illusoire dans la pratique : il est néan-
moins facile de se convaincre que les hommes qui
visent à ces emplois ont pour but d'arriver à la
fortune , et qu'ils ne peuvent réussir que par les
exactions qu'ils commettront impunément. En vain
prouverait-on que les premiers titulaires seront des
hommes de bien ; qui pourrait dire qu'ils seront un
jour dignement remplacés?
Lorsque le prince vend les emplois il fait tort à
son peuple et aux membres les plus distingués de la
communauté , lors même que 1 etfet de cette vente
ne doit pas s'étendre au delà de la vie de l'acqué-
reur. Les uns sont indignement traités^.', car on
leur refuse la justice distributive , qui les appelle
aux emplois selon leur mérite ; et l'autre n'est pas
moms lésé , puisqu'on ne permet point qu'il soit ad-
ministré , régi et jugé par les hommes qui s'en se-
(86)
raient le mieux acquittés , et qu'à leur place on met
des individus contre lesquels la manière dont ils
sont parvenus aux emplois et l'usage présumé qu'ils
doivent en faire permettent d'élever les plus
justes réclamations.
Rien de plus élevé ni de plus noble en soi que la
profession de juge ; mais sa vénalité la dégrade et
l'expose au mépris et à l'infamie, car on ne peut se
persuader qu'elle soit le prix du mérite et de la
science, mais plutôt de l'intrigue et de la cupidité ;
la manière dont cet emploi est conféré fait oublier
le respect qui est dû à la juridiction et à l'autorité ,
et produit par conséquent un des plus grands maux
qui puissent affecter l'état moral de la nation.
En vain dirait-on que cette vente n'en est pas une,
et que l'argent donné par le titulaire représente
seulement la somme illimitée des honoraires de l'em-
ploi, et jamais la valeur de \sl j uridiction y c'est là
une de ces subtilités métaphysiques qui ne méritent
que le mépris. En effet, qui ne voit que l'homme
qui donne son argent pour se procurer un emploi
de juge ou de gouverneur ne sacrifie son capital
qu'avec l'intention de le faire profiter , et que pour
y réussir il se permettra toutes sortes d'injustices,
surtout à l'égard des faibles et des sujets sans pro-
tection ? Confier à un homme avide l'exercice d'un
pouvoir légal , c'est mettre un glaive entre les mains
d'un frénétique.
Il faut convenir, à la honte du siècle, que mal-
gré l'évidence de ces vérités les emplois se vendent
publiquement.
(«7 )
PARAGRAPHE XV.
Sur le même sujet.
Le roi qui vend les emplois pèche niorlellenieni
contre la juslice commutative et distribiilive, et
contre les devoirs de son état.
Il pèche contre la justice commutative , parce
qu'il reçoit un argent qui ne lui appartient pas. La
nation, qui l'a fait roi, lui a assigné des biens et des
revenus suffisans pour soutenir l'honneur et la di-
gnité royale, et pour l'entretien de sa personne et
de sa famille ; il doit s'en contenter, et, s'ils ne suffisent
pas, faire un appel à la générosité nationale pour
qu'ils soient augmentés, au lieu de s'en procurer par
des moyens aussi pernicieux qu'illégitimes.
Il doit compter au nombre de ses devoirs de
donner à son peuple des juges et des magistrats
intègres et éclairés ; mais , s'il vend les places , il
n'envoie que des hommes qui, au lieu d'apporter
au milieu des administrés une honorable léputa-
lion, toujours si nécessaire, y sont déjà redoutés
comme des avares et d'impitoyables concussion-
naires.
Il pèche également contre la justice dislributive,
car il est tenu de confier les places aux gens de
bien, suivant le degré de leur mérite ; or, en les ven-
dant, non seulement il manque à son devoir, il
laisse encore dans l'indigence un grand nombre de
familles dont les chefs pourraient les honorer par
leurs lumières et leurs vertus.
(HH)
Enfin, il manque aux obligations de son état,
puisqu'en recevant la couronne il a solennellement
promis de gouverner avec justice , de faire de l'intérêt
public l'objet essentiel de son gouvernement, sans
égard pour les intérêts privés, et par conséquent d'ac-
corder riionneur des emplois aux citoyens les plus
capables de les remplir, ce qui est incpmpatible avec
la vente des fonctions publiques.
D'un autre côté, on peut assurer que le prince
n'a pas reçu du peuple le droit de vendre les places,
et s'il en vient cependant à cette mesure il est cer-
tain qu'il est la première cause de tous les péchés
qui seront commis par l'acquéreur dans l'exercice
de ses fonctions.
Suivant saint Thomas (i), le prince doit réparer
les torts qui résultent de cette aliénation des places.
Les canons établissent la même règle à l'égard de
celui qui confère des bénéfices ecclésiastiques à des
gens indignes de les posséder (2) ; et elle ne s'appli-
que pas moins aux rois qui vendent les emplois
qu'aux administrateurs des choses saintes.
Tout ce que nous venons de dire s'applique éga-
lement au prince qui abandonne les emplois à quel-
qu'un de ses courtisans avec la faculté de les vendre,
de les affermer ou de les faire remplir par d'autres,
attendu qu'ici les conséquences en sont les' mêmes
que dans les cas précédens.
(i) Secunda «ecnndœ, q. 6a , ait. 4 et;.
^t) Ch. Si culpa, de injurii}
(89) '
PARAGRAPHE XVI.
Suite du même sujet.
Les acquéreurs d'un emploi public donnant au-
torité ou juridiction sur le peuple pèchent mortel-
lement , parce qu'ils contribuent d'une manière
active au péché du vendeur ; et les dispositions juri-
diques qui soumettent à des peines les injustes ven-
deurs ne sont pas moins sévères à l'égard de ceux
qui achètent ce qu'ils savent ou ce qu'ils doivent
savoir n'être pas susceptible d'être vendu. Cette règle
est fondée sur ce que les qualités d'acquéreur et de
vendeur ont entre elles les mêmes rapports que les
actes d'achat et de vente.
Ni l'acquéreur ni le vendeur ne peuvent alléguer
pour leur justification que ces sortes de ventes et
d'acquisitions sont consacrées par l'usage. La pra-
tique qu'ils font valoir n'est ni ne peut être une
coutume ; le nom qui lui convient est celui d'abus
et de corruption. Elle est désavouée par la raison ,
parce qu'elle produit les inconvéniens et les maux
dont nous avons parlé ; elle est injuste, parce qu'elle
nuit ail peuple et aux individus de cette classe les
plus estimables ; elle est tyrannique , parce qu'elle
prend sa source dans l'abus du pouvoir et de la force
des rois ; elle est surtout atteinte de nuUité , inca-
pable d'acquérir jamais le caractère de loi , parce
qu elle n'a pas élé expressément consentie par le
peuple, et qu'il est d'ailleurs impossible de supposer
qu'il l'ait tacitement approuvée, attendu qu'elle est
(9")
formellemenl subversive de ses inléi éls, et en oppo-
silion avec l'objet même qu'il s'est proposé lorsqu'il
a fondé la royauté.
PARAGRAPHE XVll.
De V aliénation des biens de VEtat.
Voyons maintenant ce qu'il faut penser de la se-
conde espèce de biens soumis à l'administration du
roi, et que dans notre division nous avons appelés
fiscaux. Le prince ne peut les vendre , les donner
ni les aliéner d'aucune autre manière ; mais il dispose
de leurs produits pour lui-même ou pour ses créa-
tures. Il pécherait mortellement en les aliénant , et
serait obligé de représenter la valeur des pertes et
des dommages qui auraient été la conséquence de
ces aliénations.
Le roi n'est que l'administrateur des biens de
l'Etat ; or un administrateur n'a pas le droit de
vendre sans l'autorisation du maître.
Les lois considèrent le prince souverain comme
le père commun des citoyens ; or un père n'a pas
le droit d'aliéner le bien de ses enfans, excepté
dans certains cas particuliers, et suivant des restric-
tions déterminées.
D'autres lois regardent le prince comme l'époux
de la république, gouvernant sous le litre de roi f
or on sait que l'époux ne peut aliéner les biens de
sa femme sans son consentement.
Le prince ])eul être comparé , dans ses rapports
avec les biens de l'Etat, au prélat ecclésiastique à
( 91 )
l'égard de ceux de son église; or celui-ci ne pour-
rait les vendre de son autorité privée, parce qu'il
n'en est que le procureur, et non le maître.
S'il est défendu au prélat de renoncer de lui-
même au droit de poursuivre ceux qui font tort à
son église, comme il est dit dans un canon (i) , la
même loi est imposée au prince pour les cas où les
biens de l'Etat seraient envahis ou aliénés, attendu
que d'une usurpation à l'autre l'Etat finirait par
être dissous lui-même si ces envahis semens étaient
tolérés .
Des lois impériales défendent de vendre ou de
donner les terres dont il a été disposé en faveur des
soldats qui gardent les frontières de l'empire (2) :
cette disposition s'applique à tous les autres biens
du fisc.
La prescription ne peut avoir lieu à l'égard de
ces biens d'après la disposition expresse du droit.
Or, là où la prescription n'a pas lieu, la vente ni
aucune autre espèce d'aliénation ne peuvent être
définitives, à cause du mal que la communauté en
souffrirait et de l'intention qu'elle a eue de l'éviter.
PARAGRAPHE XVIII.
Sur les exemptions en matière d'impôts.
Le roi ne peut, sans cause légitime, exempter
de la contribution annuelle les sujets qui ont cou-
(i) cil. Co/iK/jgù , de senteutià exconumiDicat.
(■'.) Lois I et 3, De fund. , limit. , dans le Code
( 9^ ;
tume de la payer au trésor public , ni céder les pos-
sessions et les terres llniitrophes du royaume, ni les
places d'armes situées sur la frontière, ni les fonds
de terres qui en dépendent et qui ont été assignés à
l'entretien des troupes qui la défendent , ni enfin
en dispenser les fermiers d'acquitter le prix de
leurs fermages.
Toutes ces remises appartiennent à celle nom-
breuse classe d'aliénations qu'une loi autbenliquedu
Code frappe de nullité , en plaçant hors de la pres-
cription les objets dont il vient d'être parlé. Or , si
l'acquisition en est déclarée nulle, peut-on douter
que la concession ne le soit égalenienl? (i)
Si le roi ne peut dispenser de l'obligation de payer
ces rentes, encore moins pourra-l-il accorder à de
simples particuliers l'exemption des tributs , car
il s'agit encore ici d'une aliénation des biens de
l'Etat.
Cette immunité ne saurait être accordée à titre
de noblesse par le roi , attendu que ce serait au dé-
triment du peuple , et qu'il n'y aurait pas une seule
faveur obtenue par les nobles qui ne fût une lésion
pour les autres membres de l'Etat.
Ces faveurs du prince blessent toutes les règles de
l'équilé naturelle. Lorsque chacun acquitte sa part
des charges publiques^ l'impôt paraît doux à tout le
monde; mais si le peuple paie tout pendant que les
nobles ne paient rien, elles paraissent insupportables,
(i) AutlRTilka, Nf.queminor ,neque J(rmina> -—\.o\ , htf empli)
teiith. de fund. patiiin., dans le Code.
( 95 )
et sont une espèce de (létrissiire pour les cuUivaieurs
et pour les autres contribuables.
Le prince doit veiller à ce qu'aucun sujet n'en-
vahisse les droits d'un autre ; donc il ne perniettr a
point qu'une charge de l'Etat qui doit être repartie
entre tous les habitans ne pèse que sur un petit
noîTibre : or cet inconvénient aurait lieu si le roi
pouvait exempter de l'impôt une partie des sujets.
L'essence du privilège c'est de s'exercer aux dé-
pens d'un tiers sur des objets qui devraient être
soumis au droit commun ; or c'est ce qui arrive
lorsque le prince, par un privilège particulier, dis-
pense un de ses sujets d'acquitter sa part des con-
tributions.
PARAGRAPHE XIX.
Les nominations doivent être gratuites.
Le prince ou tout autre administrateur souverain
d'un état est obligé, en vertu du droit naturel , de
confier sans rétribution et gratuitement les emplois
publics , tant ceux de l'armée pendant la guerre
que ceux de l'état civil pendant la paix.
Le prince doit conserver à chaque employé qui
n'est lié par aucun cas particulier tous les hono-
raires et émolumens attachés à son emploi ; il a même
le droit de récompenser celui qui fait bien son de-
voir en prenant sur le fisc les fonds destinés à cet
usage, à condition néanmoins que celte mesure ne
soit qu'éventuelle , et ne puisse acquérir le caractère
<1e perpétuité.
(9" )
Ces différentes propositions ont pour fondement
l'obligation imposée au roi de faire tout pour le bien
général ; or celle tâche serait difficile à remplir si
la nomination aux places n'était pas gratuite.
Quoique le droit de nommer aux emplois n^aug-
mente pas les revenus du prince, il ne peut cepen-
dant se dispenser de l'exercer , soit pendant la guerre
en nommant les chefs militaires pour la défense de
l'Etat, soit pendant la paix et même dans la première /
circonstance , en choisissant pour l'administration
de la justice des gouverneurs et des juges capables
de servir 1 Etat . i
PARAGRAPHE XX.
Des propriétés patrimoniales du prince.
La troisième classe de biens que nous avons indi-
quée dans la division du douzième paragraphe est
celle des h\en?> patrimoniaux .
Le roi peut légalement aliéner les choses qui lui
appartiennent comme simple membre de l'Etat ,
c'est à dire ses biens patrimoniaux , soit qu'il en ait
hérité de ses ancêtres, soit qu'il les ait acquis de ses
propres deniers et par des moyens étrangers à ce
qui régit l'administration générale et les intérêts du
peuple. Toutefois ce genre de pouvoir peut devenir
dangereux , et il est bon de le restreindre.
Le droit que nous accordons au souverain de ven-
dre ses propriétés ne souffre aucune difficulté, parce
qu'il serait absurde do placer un roi dans une condi-
( 95 )
lion pire que celle d'un simple citoyen, qui dispose à
son gré et comme il l'entend de ce qu'il possède.
Mais la restriction que nous croyons utile de
mettre à la faculté qu'a le prince de vendre son pa-
trimoine nous semble nécessitée par la prudence.
Luc de Pegna voulait qu'il lut reçu comme maxime
politique qu'un souverain n'a pas le droit d'aliéner
son patrimoine. Quoique nous n'admettions pas cette
dis[- osition , nous conviendrons cependant que si
un prince donne tout ce qu'il a pour paraître libéral,
il sera exposé au risque de donner ensuite les biens
de 1 Etat pour conserver sa réputation de générosité.
Cassiodore trouvait de graves inconvéniensàce qu'un
roi fût sans propriétés, et Cicéron fait remarquer
qu'un riche qui a été prodigue peut devenir un
ravisseur, (i)
PARAGRAPHE XXI.
Des propriétés des citoyens.
La quatrième classe de biens dans un état com-
prend ceux qui appartiennent aux individus mem-
bres de l'association. Le droit du prince sur ces
biens se réduit à les protéger par une administration
juste pendant la paix, et par une défense rigoureuse
en temps de guerre.
Si le prince ne peut aliéner les cités, les villes, les
communes, la juridiction ni les impôts, attendu que
la propriété ne lui en appartient pas, à plus forte
raison ne pourra- 1 il pas disposer des propriétés des
(i) Cassiocl. Varias. , lib. i, op. ly. — Ci<\ lil>. dcO/Oic-
( 'fi )
citoyens, puisqu'il est conforme à la raison natu-
relle que les hommes, en établissant les rois, leur
aient cédé encore moins de puissance sur les biens
particuliers que sur les biens communaux.
PARA.GRAPHE XXII.
De l'aliénation du royaume.
Le roi n'a pas plus d'autorité pour céder ou pour
démembrer le royaume que pour aliéner tous les ob-
jets dont il a été question jusqu'ici.
Une loi de Jean II, présentée aux cor lès de Val-
ladolid en 1442? déclare nulles toutes les aliénations
de villes, de villages et de commîmes du royaume.
Le royaume est un corps moral. Or, de même
qu'on ne peut amputer au corps physique un de ses
membres à moins que ce ne soit pour lui sauver la
vie , de même aussi nul retranchement ne peut ni
ne doit être opéré dans le royaume sans un motif
réel et incontestable de nécessité.
Si le roi pouvait aliéner valldement une partie du
royaume, quelque petite qu'on la suppose, il s'ensui-
vrait que les divisions en pourraient être aliénées les
unes après les autres , et qu'ainsi le royaume le se-
rait lui-même, attendu que le droit d'en céder la
dernière portion ne serait pas moins réel que celui
par lequel on aurait cédé la première.
En vain dirait-on qu'mi roi conserve son royaume,
bien qu'il en retranche une partie; car qu'importe
que le nom do royaume soit conservé à un pays , si
le prince l'affalbilt au point de le faire mépriser de
ses voisins ? Or ce malheur politique pourrait arri-
( 97 )
ver s'il avait la prcloiuluc racuke d'y faire la moindre
division.
Il n'y aurait pas moins d'inconvénient si le nrincc;
aliénait des coninmnes en laveur de sujets de la
puissance royale, attendu que l'afraiblissement du
pouvoir politique en serait la conséquence inévita-
ble, et qu'il pourrait même arriver que certains su-
jets devinssent plus riches et plus pulssans que le roi
lui-même, ce qui rendrait extrêmement difficile la
libre administration de la justice et des autres objets
qui intéressent le bien général du royaume. Les
maîtres d'un grand nombre de communes devien-
nent ordinairement arrogans, despotes et audacieux;
la désobéissance aux lois et au prince ne leur coûte
rien, et ce crime reste impuni, parce qu'on regarde
oonime dangereux de poursuivre les coupables ; ces
mêmes hommes se liguent quelquefois pour résister
en commun à la puissance royale , et il en résulte
des guerres civiles qui font à l'État un mal incal-
culable.
Saint Paul nous dit que le pouvoir émané de
Dieu a été donné pour édifier, et non pour détruire.
Concluons de là que les rois n'ont pas celui d'aliéner
des communes; car ceci ne serait pas conserver,
gouverner , administrer ni améliorer l'état du
royaume, ce qu'exprime implicitement le mol édi-
fier, mais l'affaiblir, le dégrader, et même Fanéaniir.
Le roi est l'âme politique du joyaume , pour eu
soutenir la vie, comme l'âme humaine entretient
celle de l'homme : si au lieu d'augmenter sa vie, sa
santé et ses forces, l'âme oie au corps de son sang • si
7
(9« J
elle est cause que ses humeurs se vicient, nori scuIq-
meni elle ne remplit pas sa noble destination natu-
relle, qui est de conserver le corps, mais, en travaillant
dans un sens tout à fait contraire, elle opère sa des-
truction.
Le roi est un père de famille. S'il abandonne le
gouvernement d'un grand nombre d'affaires à diffë-
rens sujets, sa charge en deviendra, il est vrai, plus
légère; mais il ne remplira pas le devoir qui lui est
imposé de veiller à tout ce qui intéresse le bien de
ses enfans; et s'il en résulte des malheurs publics,
c'est à lui-même qu'ils seront justement imputés :
c'était, il y a plus de deux mille ans , l'opinion d' A-
ristole, et saint Augustin l'a professée sous le règne
de l'Evangile.
Saint Thomas compare les fonctions d'vin prince
à celles d'un pasteur , qui ne peut ni ne doit confier
la garde de son troupeau à des subalternes , quoi-
qu'ils soient soumis à ses ordres : il s'ensuit, à
l'égard d'un roi, que le pouvoir d'aliéner des com-
munes de son royaume lui a été refusé, lors même
qu'il s'agit de ne les donner qu'à des membres de
l'association dont il est le chef (i).
(i) Ordonnancos de Castillc , loi 3'^ , liv. 5, tit. 9. — Saint Paul,
♦ pit. u aux Corinthiens , cli. i3. — Saint Augustin, De la cité de
Dieu,\iv. 19, ch. iG. — Saint Thomas, De Jie§. piinc. , Viy. x,
ch. 1 , vers la fin. — Aristotc, Ethicorum , liv. 18.
( 99 )
PARAGRAPHE XXIII.
Du consentement de la nation.
Le roi n'ayant pas la faculté d'aliéner par lui-
jnênie le royaume ni aucune de ses parties, il s'agit
de trouver dans le consentement de la nation des
moyens légitimes de le faire lorsque le bien de l'Etat
ou une grande nécessité politique en font sentir
l'utilité.
C'est dans ce sens qu'il faut entendre l'opinion de
Juan Andres et celle de quelques autres auteurs ,
lorsqu'ils soutiennent qu'un roi peut faire des dona-
tions pour une juste cause; car lors même que cette
circonstance se présente, si la nation ne lui trouve
point ce caractère, et qu'elle refuse au roi le pou-
voir de faire l'aliénation, celle-ci est nulle si le prince
prend sur lui de l'ordonner.
On trouve dans les décrétales plusieurs chapitres
où il est dit que le roi a besoin du consentement de
la nation pour exempter des sujets de l'obligation de
payer l'impôt, pour faire dans le système des mon-
naies des cbangemens qui attaquent les intérêts na-
tionaux, et pour beaucoup d'autres choses qui n'ont
pas autant d'importance que l'aliénation d'une ville
du royaume. Juan Andres convient que si un roi fai-
sait une concession de territoire sans le consentement
de ses habitans, ceux-ci auraient le droit de récla-
mer au tribunal de la nation contre cette mesure.
Le Panormitain déclare aussi que, sans le consen-
menl dont il s'agit ici , le prince ne peut disposer
( loo )
ni des biens ni (ies droits du royaume , parce qu'ils
ne sont pas sa propriété , mais celle de la couronne,
dont il ne jouit que pour administrer d'une manière
conforme à la justice et à la raison.
C'est par une conséquence de ce principe qu'à
la mort d'un roi, d'un comte ou de tout autre digni-
taire souverain , le royaume , le comté ou la princi-
pauté passent chacun entre les mains d'un seul
héritier , quoique le possesseur défunt ait laissé
plusieurs enfans , parce qu'il n'a pas eu le droit de
partager entre eux ce corps moral que nous nom-
mons l'Etat , et que les habitans sur lesquels il a
régné sont intéressés à ne pas voir multiplier le
nombre des înaîtres qui doivent les gouverner.
PARAGRAPHE XXIV.
Des inféodations.
11 résulte encore de ce qu'on vient de dire que
tout engagement de territoire à titre de fief par le
prince serait une violation de lois de l'Etat. Les
décrétalistes et d'autres auteurs qui ont traité cette
matière reconnaissent que le possesseur d'un fief
n'a pas le droit de le transférer à un autre sans
le consentement des sujets , ceux-ci n étant pas
obligés de reconnaître le nouveau seigneur quand
son titre de succession ne leur paraîi pas légitime.
Le fief est considéré comme une partie essentielle
de l'empire , du royaume ou de la principauté; or,
puisque le prince ne peut aliéner ni villes , ni
villages , ni cliateaux , ni aucun autre objet consi-
( ^Ol )
dérable de l'Elal , il s'ensuit , à plus forie raison ,
qu'il n'a pas le pouvoir de démembrer un fief qui
entraîne avec soi le vasselage des habitans des terres
inféodées.
PARAGRAPHE XXV.
Suite du même sujet.
Beaucoup d'aviteurs, qui ont traité des ficfs , sou-
tiennent la doctrine que je viens d'exposer ; ils se
fondent sur la nature même de la dignité royale.
L intérêt de celle-ci, disent-ils, est d'accroître
les forces du royaume autant que le permettent la
justice et une sage administration ; mais il n'y a
rien de plus contraire à la sagesse d'un roi que de
rendre l'Etat moins fort et moins puissant , et c'est
cependant ce qui arrive lorsqu'il engage à titre
de fiefs des communes et d'autres portions du
territoire.
Pour ren^lre plus sensible la nullité de l'inféoda-
tion , on se fonde également sur ce que le donataire
du fief est coupable de mauvaise foi ; car il n'a pu
ignorer qu'il acquérait illégalement , puisqu'il n'a-
vait pas pour lui le consentement des habitans in-
féodés , condition indispensable de la légitimité de
■'On acquisition.
PARAGRAPHE XXVI.
Objections et réponses.
La doctrine que nous venons d'exposer , })arti-
cidièremenl celle des quinze premiers articles, a été
( '02 )
combattue par quelques auteurs ; je vais exposer leurs
argumens et y répondre.
Premier argument.
11 est juste de récompenser les services importans
rendus au roi ;, surtout lorsque l'Etat en profite. —
Ceci est incontestable ; mais ce n'est point avec des
villes ou des communes, ni en créant des vassaux, qu'il
convient d'acquitter cette dette nationale j il suffit
d'accorder des biens meubles , des pensions ou
d'autres avantages de ce genre, avec le consentement
des sujets et sans nuire à l'Etat. L'usage contraire ,
suivi en Espagne , ne prouve rien ; il tient à une
cause extraordinaire, qui est l'expulsion des Maures
de la péninsule ; mais loin de nuire alors au royaume,
il multiplia les actions héroïques qui mirent fin à
celte longue guerre. Les circonstances n'étant plus
les mêmes , les choses ont dû rentrer dans les limites
du droit naturel.
Second argument.
Les rois sont obligés d'avoir et de doter des églises,
des hôpitaux et des établissemens de charité, et nous
voyons que ceux d^Espagne l'ont toujours fait en
leur donnant des terres , des villes et des vassaux ,
d'où l'on peut conclure qu'on a toujours regardé
comme un des attributs de la dignité royale de pou-
voir faire de semblables aliénations. — Nous avons
répondu à cette réflexion dans ce qu'on vient de lire.
A l'époque de la conquête de l'Espagne sur les
Maures , le loi , et les autres chrétiens qui s'empa-
( io5 )
rèreiil et lesièrent maîtres des coiniauiies , pou-
vaient en disposer à leur gré , parce qu'ils les
avaient acquises dans une juste gueire contre les
infidèles. Mais la situation du royaume est Lien dif-
lerenle aujourd'hui ; la seule doctrine fondamentale
qu'il soit permis de professer , c'est que le prince
est sans autorité pour disposer en faveur des églises,
des hôpitaux et des autres établissemens semblables,
des communes et des sujets de l'Etat. On prétend
s'appuyer sur l'opinion commune qui reconnaît dans
les princes le droit de fonder des églises et de doter
des monastères pour le salut de leurs âmes et la ré-
mission de leurs péchés. . . Mais , lorsqu'ils s'imposent
de pareils devoirs , c est avec leurs biens propres
qu'ils doivent les acquitter, et non avec ceux du
royaume, comme le prouvent les lois des Partidas.
On fait valoir aussi quelquefois le chapitre des décré-
lales qui autorise un prélat à aliéner des biens de son
église... Mais il est évident qu'il ne s'agit ici que des
aliénations par voie d'échange , qui se font avec le
prince , lorsque l'intérêt commun le demande ,
comme , par exemple , lorsque le fonds ecclésiasti-
que est voisin du palais du roi et peut convenir à sa
commodité (i).
PARAGRAPHE XXVII.
Troisième argument.
Les services rendus à l'Etal méritent la reconnais-
(i) Loi ^ , tif. |6 , rarlida2. — Cli. i , De reriint pcrnutlaiione.
( 1^4 )
sancc des princes , ainsi que nous l'avons observé.
Mais celle vérité ne prouve rien contre noue doc-
trine , car ils peuvent conférer pour cela les titres
honorifiques de comte , de marquis et de duc , et
y joindre des récompenses en argent et d'autres biens
meubles ,• mais jamais des immeubles ni des droits
de la couronne , parce que cette aliénation, au lieu
de rendre la nation plus respectable aux yeux de ses
voisins , produirait nn eftét tout contraire en mon-
trant sa faiblesse.
rAKAGllAPHE XXVIII.
Quatrième argument.
Nous avons reconnu que . si un roi gouverne mal
ses sujets , et les rend malheureux par des exactions
devenues insupportables , il est quelquefois possible
de trouver un remède à sa tyrannie dans la pro-
tection et l'autorité des grands qui environnent le
trône , et nous en avons conclu qu'il devait y avoir
des sujets de cette classe avoués par l'association po-
litique, et qui prissent en main dans certaines cir-
constances la défense du peuple contre les entrepri-
ses de ses tyrans. Mais répétons qu'il n'est pas
nécessaire pour cela que les grands soient seigneurs
feudataires de villes , de communes et de châ-
teaux , et qu'il sufïit pour l'objet dont il s'agit qu'ils
aient beaucoup de fortune et do représentation ,
qu'ils occupent les grandes places , et qu'ils soient
considérés dans TEtat pour leur savoir et pour leurs
vertus morales et politiques. Ces qualités suflironf
pour les faire craindre et respecter du monarque.
Si, au contraire, ils devenaient maîtres et seigneurs,
on pourrait craindre de voir se renouveler parmi les
grands ces ligues cruelles qui , au lieu d'avoir pour
objet le bien de l'Etat , ne font couler le sang que
pour augmenter la puissance de ces ambitieux, aux
dépens du véritable pouvoir légitime , qui périt
souvent avec le royaume au milieu des combustions
politiques.
PARAGRAPHE XXIX.
Cinquième argument.
Nous ne regardons pas comme un litre plus légi-
time , en faveur de l'aliénation d'une portion du
territoire et des habitans du royaume , la décision
d'un pape insérée dans le chapitre VI du litre
(le Koto des décrétales. Le souverain pontife y di-
sait que le roi de Hongrie était obligé de se croiser
et de passer en Palestine à la tête d'une armée , parce
que , son père ayant promis d'y aller et n'ayant pu
le faire , il s'était engagé à exécuter lui-même ce
voyage.
Il est certain qu'une pareille expédition ne pou-
vait avoir lieu sans de grandes dépenses , toutes à la
charge de l'Etat ; mais il ne s'ensuit pas rigoureu-
sement que le roi CLit la faculté d'aliéner des villes ,
des communes , leurs droits et leurs biens immeu-
bles, puisque l'argent qu'il pouvait lever dans son
royaume était suffisant pour cela.
El remarquons que si la levée de ces sommes
( io6)
était très onéreuse au royaume , le roi n'était point
obligé d'accomplir son vœu , parce que tout le
monde sait que, lorsqu'il y a une juste raison de pré-
voir que l'accomplissement d'une telle promesse por-
tera de grands préjudices à un tiers , sa violation est
censée permise.
PARAGllAPHE XXX.
Sixième argument.
Nous ne trouvons pas plus de force dans les rai-
sonnemens de nos adversaires lorsqu'ils font va-
loir une résolution d'Innocent IV , tirée du cliap. III
du titre de Sententiâ et re judicatâ , de la collec-
tion du Sexte des décidé taies.
Il est vrai que dans cette pièce on tient pour va-
lide la donation que le roi d'Aragon a faite de la
commune de Roselles , et qu'il est seulement ques-
tion de savoir si elle doit l'emporter sur une autre
qu'on suppose avoir été faite par le même prince au
monastère de Pobl«t, qui semble l'avoir passée à celui
de Bonifaz.
Mais il faut remarquer que la commune de Ro-
selles avait été conquise depuis peu sur les Maures
par le roi donateur , et nous avons déjà reconnu
que la règle générale ne s'applique point aux villes
ou villages qui ont été soumis dans une juste guerre
contre les infidèles. Nous avouons que le roi pou-
vait les aliéner dans de telles circonstances ; mais
les temps sont changés , et nous sommes soumis
aujourd'hui à la raison primitive de la nature des
( ^«7 )
choses. Les conmiunes sont au royaume , ei non au
roi ; celui-ci , n'étant pas le propriétaire de l'un , ne
peut dans aucun cas disposer des autres.
PARAGRAPHE XXXI.
Septième argument.
On veut tirer parti de l'obligation où est le prince
d'acquitter la solde des gens de guerre , et de se
procurer tous les objets nécessaires pour la défense
de l'Etat.
Mais c'est bien à tort que l'on en conclut que le
roi peut aliéner des villes , des villages , des châ-
teaux, des juridictions , des droits ou des biens im-
meubles de l'Etat. C'est à lui de pourvoir à ces
divers besoins avec les fonds qui sont dans le trésor,
et , si ce qu'il y en a ne suffit pas , de faire un appel
à la nation , qui en votera de nouveaux après en
avoir reconnu la nécessité.
Si la détresse générale ne permet pas de satisfaire
aux besoin?^ de l'Etat de la manière que je viens
d'indiquer, il en appellera à la sagesse de la nation,
qui songera elle-même au salut commun , après
avoir mis la pairie sous la protection de Dieu , qui
ne refuse jamais son secours à celui qui l'implore
avec une foi vive au milieu de ses dangers.
PARAGRAPHE XXXII.
Huitième , neuvième et dixième argumens.
Le huitième argument se réduit aux motifs qui
( ïo8 )
semblent autoriser le roi à doter des églises, des
monastères , des hôpitaux ; mais nous y avons déjà
répondu dans l'examen que nous avons fait du
second et du cinquième argument.
Quant à la neuvième et dixième objection , nous
convenons qu'un roi doit être investi de la faculté
d'assurer le douaire de son épouse d'une manière
digne de celui qui donne et de celle qui reçoit ; mais
il n'est peut-être pas impossible au prince de rem-
plir cet objet avec les biens immeubles provenant de
son propre domaine , sans qu'il y ait nécessité de
rien séparer des biens de l'Etat j et si celui-ci a quel-
que chose à fournir, c'est dans ses biens-meubles
qu'il faut le prendre , et lorsque la nécessité en a
été reconnue.
Si, pour donner à l'état de la reine cette représen-
tation qui doit la distinguer de toutes les autres
femmes, il paraissait convenable de lui assigner
pour dot des villes, des villages, d'autres lieux et des
forteresses, je ne serais pas éloigné de penser que
le roi peut faire deces sortes de dispositions pour un
temps déterminé et sans consulter le peuple, pourvu
néanmoins que le royaume ne doive pas en éprouver
de dommage considérable.
J'applique ce principe aux égards que la nation
doit à l'héritier présomptif de la couronne, parce
que sa condition est à peu près la même que celle
do la reine.
Quant aux autres enfans du roi, à ses frères et à
urs, je pense qu'il doit suffire que le prince
isslgne des rentes annuelles sur les fonds
ses^urs, je
régirait leur i
( '^9 )
qui appartiennent à l'Etat , et même sur les siens
lorsqu'il en possède.
C'est ainsi que , dans la sainte Ecriture, nous
voyons qu'Abraham donne à ion fils premier né ,
Isaac, tous ses biens, tandis qu'il ne fait aux autres
que de simples legs (i).
Une loi du Dcutéronome (2) veut que l'aîné re-
çoive une portion double de celle des autres enfans;
donc ceux-ci recevaient une portion du domaine
paternel.
Toutes ces assignations doivent se faire avec le
moins de surcharge possible pour l'Etat, parce que,
suivant une loi romaine , les honneurs et les dignités
d'un seigneur ne doivent jamais être incommodes ni
onéreux pour les sujets (5).
Si le roi veut en user avec cette modération, il
pourra doter de la même manière non seulement les
enfans qu'il aura eus d'un premier lit, mais encore
ceux d'un second et d'un troisième mariage, en
œspectant néanmoins les droits de primogéniture.
Ces droits sont fondés sur la volonté de Dieu
même. Nous lisons dans l'ancien Testament qu'Ado-
nias, fils aîné de David, se plaignit à son père des
efforts que faisait Betzabée pour faire tomber la cou-
ronne sur la tête de Salomon ; et il est certain que
ce ne ftit que par une disposition mystérieuse de la
volonté divine que Salomon fut appelé à régner
(1) Gcnt'se, cil. 2.).
(2) Chap. 21.
(3) Foy. les deux ilcrnitrcs lois de Stal. et l'mag. , clans le Code.
H
( lio )
malgré les droits d'Adonias, premier né de la famille
royale (i).
Les droits du fds aîné à la couronne sont fondés
sur l'esprit d'un grand nombre de textes du droit ca-
nonique et du droit civil ; la raison a même consa-
cré ce principe en inculquant à tous les hommes
qu'il est juste que les plus jeunes obéissent et por-
tent du respect aux aînés, et que plus la possession
est ancienne, plus le droit est légitime, indépendam-
ment de la force qu'il peut encore recevoir d'un
grand nombre d'autres maximes que je crois inutile
de rapporter.
PARAGRAPHE XXXIII.
Onzième argument.
D'après la règle du droit commun, ce qu'un
homme fait faire par un autre est censé fait par lui-
même. Quelques personnes tirent de ce principe la
conséquence que le prince peut déléguer la juridic-
tion et l'autorité administrative des villes , des com-
munes et de leurs habita ns, sans cesser de les gou-
verner, parce qu'il sera représenté par ceux qui
auront obtenu de lui leurs titres d'acquéreurs ou de
donataires.
Mais il est impossible d'appliquer ce principe du
droit aux choses dont l'administration nécessite et
appelle un agent spécial , lelies que le gouverne-
(i) La Grni-so, di. 27. — DruUronoine, th. 21. — Rcgum lib. 3
liap. o.
( ïïl )
nient des communes et de lenrs habitans par le
roi.
Jamais les peuples ne se persuaderont qu'ils sont
govivernés par le prince s'ils cessent de se voir sous
son autorité immédiate ; car alors ils obéiront à plu-
sieurs maîtres, et supporteront de nouvelles charges.
Les hommes n'ont élu des rois qu'avec l'intention
particulière de tirer de celle sorte de gouvernement
des avantages qu'aucun autre ne pouvait leur pro-
curer ; et ce qui le distingue de celui d'un père ou
d'un pasteur, c'est que, le dernier ayant sa source
dans la nature , le soin peut en être confié, au lieu
que celui du prince a pour origine la volonté même
des hommes , qui l'ont préféré à tous les autres.
PARAGRAPHE XXXIV.
Douzième argument.
11 n'est pas difficile de répondre à ceux qui disent
qu'il y a des choses hors de vente , ou inaliénables
par elles-mêmes , qu'on peut cependant vendre ou
aliéner lorsqu'elles font partie d'un tout suscepti-
ble lui-même de subir celle condition.
Les églises, disent-ils, les tombeaux, le droit de
patronage et d'autres du même genre, ne sont point
commerçableSjCt cependant, lorsque la propriété uni-
verselle d'un pays vient à être vendue avec ses terres,
ses fontaines, ses rivières, ses eaux, ses montagnes ,
ses chemins , ses bois, sa cliasse , sa pêche et ses au-
tres droits, actions et objets, soit matériels, soit spiri-
tuels, dépendans de ses limites, il est bien entendu
( "-O
que l'église esi aussi aliénée avec son droit de patro-
nage, surtout lorsque cette vente est littéralement
stipulée dans le traité.,
On conclut de là que si un roi cède à un empereur
ou à quelque autre souverain, et même à toute autre
personne d'un rang inférieur, un territoire déter-
miné, renfermant des villes, des villages, des por-
tions de communes , des châteaux et des maisons ,
avec des habitans libres ou serfs, la juridiction et
la puissance administrative sur les hommes francs,
et la propriété directe des hommes et des terres de
condition serve, sont censées transmises à l'acqué-
reur.
Je réponds qu'il y a une différence essentielle entre-
un roi et tout autre individu lorsqu'il s'agit d'un
contrat de cette nature. Lorsqu'un particulier, pos-
sesseur d'un territoire tel que celui qu'on suppose ,
le vend ou le transfère, cette propriété est un tout
relativement aux objets qui la composent; mais elle
n'est qu'une partie à l'égard d'un royaume, et il n'y a
ici aucun changement dans la nature des choses ni
dans la condition des personnes , parce que 1 une et
l'autre continuent d'être soumises, comme aupara-
vant, à un particulier et au souverain; et s'il y a des
serfs de la glèbe dans le territoire , c'est parce qu il
y a eu de leur part, ou du côté de leurs pères , sou-
mission libre à ce régime, la loi laissant à chaque
homme toute liberté à cet égard. Mais si le roi alié-
nait une partie de son tout qui, est le royaume, il
changerait la nature des choses et la condition des
personnes ; en la cédant à un souverain 11 démcni-
(,.5)
brcrail le royaume el ferait un tort considérable à
sou peuple ; et en la transférant à un de ses suiets
il nuirait aux habitans, parce que, sans perdre l'auto-
rité qu'il a sur eux , il leur imposerait celle d'un nou-
veau maître.
Il est donc impossible de rien opposer de solide
à la doctrine d'après laquelle si un roi cède quelque
partie de son royaume , comme nous voyons que
certains princes l'ont fait , il nen résulte pas que
les habitans deviennent par cela même les vassaux
du nouveai- maître , car malgré cette mesure , qui
n'est que de fait , ils continuent d'être aussi libres
qu'auparavant.
PARAGRAPHE XXXV.
Treizième argument.
De ce que le savant Bartbole et quelques autres
jurisconsultes ont avancé que le roi peut disposerdes
choses de son royaume , certains auteurs en ont
conclu en faveur du système que nous réfutons-
mais cette conséquence mérite encore moins de
nous arrêter.
Nous avons déjà dit , et il convient de répéter ici
dans quelles circonstances , jusqu'à quel point et
à quelles conditions l'exercice d'un pareil droit
entre les mains du prince peut être juste et rai-
sonnable.
Si on prétend ne l'appliquer qu'au libre emploi
des biens patrimoniaux du roi , ou des immeubles
acquis pendant une guerre juste contre les infidèles ;
II. 8
( iiO
à celui des biens meubles du royaume ou des renies
assignées à la reine el à l'héritier présomptif du
trône , cette opinion peut être admise comme vraie,
pourvu néanmoins que son application n'ait rien de
funeste pour l'Etat.
Mais si on entend comprendre dans ce système
l'aliénation même des villes , des communes , des
châteaux , des habitans , de la juridiction , de la
puissance administrative et des emplois publics ,
des terres et des droits perpétuels du royaume , je
déclare que celte opinion est absolument fausse , et
ne mérite que le mépris. Au resle , c'est par respect
pour le nom même de Barthole que je fais cette
distinction.
PARAGRAPHE XXXVI.
Quatorzième argument.
La cession faite par Salomon à Hiran , roi de
Tyr, d'un certain nombre de villes, n'est guère plu?
concLante en faveur de l'opinion que je combats.
Une peut être question dans le texte de TEcriturc
sainte que de l'abandon des revenus et de l'usufruit
de ces communes jusqu'à l'entier acquittement des
vingt talens d'or que Hiran avait prêtés à Salomon,
et du prix des bois de cèdre qu'il lui avait fournis
pour la construction du leniple cl de son palais (i).
(i) Liv. 3 des Rois , ch. 9.
( n5 )
PARAGKAPHli XXXVII.
Quinzième argument.
JLiiiiii , la dernière objection cojilre h^ ])rii)cipos
((ue je défends , et que j'ose à peine citer, c'est que
l'autorité royale est réduite presque à rien, et par
conséquent avilie , si on ote au prince le droit de
iaire de ces aliénations.
Il y a ici ignorance ou calomnie. La di-nité d'un
roi ne consiste pas à usurper des droits dont il n'est
que l'administrateur. Investi de tout le pouvoir
nécessaire pour bien -ouverner et pour rendre son
royaimie beureux , qu'il remplisse celle belle desti-
nation , elle respect des peuples en sera la récom-
pense.
NOTES DE M. LLORENTE.
L'ouvrage extrêmement curieux qui précède ne fut pai
publié par]'auteur en iSSz , dans la ville deSéville, avec les
autres mémoires qu'il avait composés en faveur des Indiens.
Il n'est pas très connu enEspagne , puisque Nicolas Antonio
a l'article des œuvres de notre auteur, prouve qu'il ne le
connaissait pas; car il se contente de dire, à la fin de son
article: « Don Thomas Tamayo, dans sa collection de
>. livres espagnols , cite un ouvrage qui passe pour être de
» notre auteur , sous le titre Utrum rrges , jure aligna, sub-
.. ditos à regid corond alicnare possint. » Ce titre diffère
beaucoup du véritable, que voici: « Quceslio de impera-
( i^G )
tûrid ual regia puicslatt' ; un vidtlicet reges vel principes ^
jure aliquo vel titulo, et salvd conscientid, cives ac sub-
dilos siios à regid coronà alienare , et alterius domini
particularis ditioni subjicere possint? »
C'est sous ce titre que l'ouvrage de Las Casas a été publié
en latin par Wolfang Griessteltor , et dédié , dans la ville de
Spire, le 22 mars 1671, << au noble et magnifique seigneur
» Adam de Dietriclistein , baron libre et béréditairc de
i> Hollemburg , Finkeslein et Talberg , et grand cbambellan
» de l'empereur; ambassadeur de l'empire près la cour
» d'Espagne ; président suprême de la cour des illustri,s-
■•> simes arcbiducs d'Autriche, Rodolphe et Ernest , très
» augustes enfans de l'empereur. »
INolre éditeur avait accompagné le baron allemand en
Espagne, etavait été attaché pendant cinq ans à l'ambassade,
ce qui lui avait permis d'acquérir la connaissance d'un grand
nombre de savans ouvrages, entre autres d'un Traité du
très illustre et très docte Barthélenii de Las Casas , ayant
pour objet d'examiner si les rois et les princes ont le droit
d'aliéner les biens de leurs états.
Le savant M. Grégoire, ancien évêque de Blois, a cité
dans son apologie de l'évêque de Chiapa deux autres édi-
tions du même ouvrage, l'une in-4", publiée àTubingen en
1025; et l'autre, sous le même format, à léna en 1678.
L'édition que j'ai eue sous les yeux est in-folio; il s'y trouve
un ouvrage publié à Francfort-sur-le-Mein en 1701, par
l'imprimeur Chrétien Genschius, et divisé en six parties,
sous le titre de Jus Domaniale : c'est une collection de
traités de droit public, composés par difïérens auteurs.
Je n'ai pas cru devoir m'assujettir à traduire chaque mot
ni même chaque phrase de mon auteur, parce que l'état
actuel des lumières et le bon goût qui règne en eussentrendu
la lecture peut-être impossible. Le fond de la doctrine de
Las Casas est singulièrement remarquable; il n'y a pas un
esprit éclairé qui n'en doive convenir. Malheureusement
cet homme célèbre y paie le tribut au mauvais goiit sco-
lactique, couuniiji à la plupart des éciivaius de sou temps,
parliculièremcnt à ceux qui avaient appris dans les univer-
sités d'Espagne la philosophie et la théologie d'après les
principes d'Aristote.
Il vivait dans un siècle oii l'on déférait aveuglément à
l'autorité nominale des écrivains fameux; de là ses nom-
breuses citations de Barthole , de Baldus , de Cino, d'Azon ,
d'Oldrad , de Juan Andres, du Panormitain, et d'une foule
d'autres auteurs qui ne convaincraient personne aujour-
d'hui, parce que l'esprit méthodique qui distingue notre
siècle soumet tout à l'analise et à ses conséquences rigou-
reusement déduites.
Las Casas entasse ailleurs dans son traité des fragmens
du Digeste , parce que les lois en étaient fréquemment con-
sultées. J'ai cru devoir élaguer de ma traduction tous ces
passages, ainsi que ceux des auteurs nommés, parce qu'ils
n'auraient servi qu'à embarrasser l'exposition de la doctrine
fondamentale de l'auteur,et à la faire confondre quelquefois
avec ses accessoires.
Si j'ai conservé quelques citations des canons des textes
de l'Ecriture sainte, des pères , des lois civiles et des philo-
sophes , c'est parce qu'elles m'ont paru s'appliquer à propos
au sujet de Las Casas , et rentrer dans le domaine d'une sage
érudition ; au reste , j'ai cru même alors devoir les tirer de la
suite du texte pour les porter en notes au bas des pages.
Enfin , je publie une traduction libre de Las Casas avec
l'intention de rendre la lecture de cet auteur plus suppor-
table pour notre temps; mais j'en garantis la fidélité, parce
que j'ai mis le plus grand soin à conserver les propositions
de l'auteur, et à ne lui rien faire dire d'étranger à ses
opinions.
C'est pour lui conserver cette exactitude qui j'ai reproduit
jusqu à la division de l'ouvrage en trente-sept paragraphes ,
car je ne doute pas qu'elle ne fût rejelée aujourd'hui comme
défectueuse si ce traité était à composer; mais l'inconvé-i
nicnl n'était point assez grand pour faire oublier tout ce que
( "8 )
sou excellente rloclniio offre on général de cuneux el d'in-
téressafct.
Mal»é ces qualités si remarquables , il faut avouer que
l'auteii^était loin de posséder toutes les vérités philosophi-
ques etpolitiques qui sont aujourd'hui généralement répan-
dues. Je lai fait observer eu parlant de ?es trente propo-
sitions sur la puissance du pape, et la même remarque
s'applique à la question qui précède.
Las Casas s'est proposé comme difficulté contre sa conclu-
sion la doctrine de plusieurs chapitres du droit canon.
Pour y répondre victorieusement il lui suffisait de dire
qu'elle ne prouve rien , puisque Rome seule s'en est servie
pour établir sa double souveraineté sur toute la terre, et
qu'elle est condamnée jusqu'aux portes mêmes de Rome. Il
pouvait appuyer sa réponse sur des passages incontestables
de l'Écriture sainte , oii Dieu ne refuse pas seulement au
successeur de saint Pierre tout pouvoir temporel , mais lui
fait encore le commandement exprès d'être soumis aux
empereurs et aux magistrats , sans jamais perdre de vue que
cette déférence lui est commandée avec plus de rigueur
qu'aux autres chrétiens , pour que l'exemple de son humilité
soit profitable à tout le monde.
Quant aux autres argumens , tués du texte même des
Jois , Las Casas pouvait les réfuter en établissant hardiment
que toutes les lois qui furent promulguées par les empereurs
romains et recueillies dans le Code Justinien , ou dans les
autres répertoires , ne prouvent autre chose que la volonté
absolue de ces princes , qui oublièrent (ce que Las Casas a
bien prouvé) que le peuple ne leur avait pas conféré par la
loi regia plus de pouvoir qu'il n'en fallait pour faire régner
la paix et la justice , bien loin de leur avoir permis de dis-
poser des terres de l'empire et de celles de ses habitans.
C'est encore de la même mamère qu'il aurait pu et dû
combattre les conséquences qu'on prétendait tirer des lois
espagnoles et de leurs commentaires; car on n'en peut con-
clure .Tutre chose sinon qu'j» l'époque nii ces lois furent en
( '^9 )
vigueur l'opiniou dominante reconnaissait dans les rois de
Léon et de Castille , de Navarre et d'Aragon , le pouvoir de
céder, d'échanger et de vendre les villes , les villages, les
communes , les hameaux , les châteaux, et les terres avec
leurs habitans , et que ces princes savaient s'en servir au profit
de leur despotisme . Mais l'erreur n'est plus à craindre depuis
que la propagation des lumières par l'art de l'imprimerie a
dévoilé aux hommes l'origine de l'autorité des rois , et la
direction que celle-ci doit prendre pour n'être plus en oppo-
sition avec l'esprit qui l'a fondée.
Enfin, après avoir prouvé qu'un roi n'a de pouvoir légi-
tnne que celui que la nation lui a délégué, il n'est plus
question que d'examiner s'il faut ou non qu'il y ait une cons-
titution écrite. Quant au premier point , il suffit pour le
juger de lire et de comprendre le texte littéral que je viens
de traduire: à l'égard du second, je ferai remarquer que
la raison naturelle nous avertit qu'on ne peut admettre
comme possible la délégation d'un pouvoir capable de faire
le malheur des hommes. Or , qui pourrait nier qu'une sem-
blable calamité ne soit !a conséquence de l'aliénation des
communes et de leurs habitans ?
Nous n'avons pas besoin de l'ouvrage de Las Casas pour
nous convaincre de cette vérité ; mais il ne laisse pas pour
cela d'être infiniment précieux, car il est honorable pour la
vérité elle -même d'avoir été défendue par un personnage
aussi distingué par sa sagesse et sa sainteté , à une époque
et dans un royaume ou il fut probablement le seul appui de
ses droits auprès de Charles-Quint et de Philippe II , les deux
despotes les plus puissans de la terre et les ^lus jaloux de
leur autorilé absolue.
( ■=")
Lettre de don B. de Las Casas à don Barthélemi
Carranza de Miranda , plus tard archevêque
de Tolède , résidant en Angleterre avec le roi
Philippe, dans Vannée /555 ; sur le projel
qu'avait formé le gouvernement de rendre les
commanderies des Indiens perpétuelles.
Mon très révérend et très affectiomvé père.
Le 20 juillet de la présente année j'ai reçu
d'Antoine Caret la lettre de Votre Paternité du
6 juin précédent. Ce retard d'un mois et demi m'a
singulièrement contrarié, car, quoique j'eusse écrit
depuis assez longtemps et fort au long à Voire
Paternité (comme au père Juan), et tout ré-
cemment encore par l'occasion de Balthazar Gar-
cia , procureur de l'île Espagnole , si elle me fût
plus tôt parvenue j'aurais répondu sans perdre un
jour aux articles que vous y avez traités , et qui
sont tous de la plus grande importance. Je sais bien
que j'en ai déjà écrit à Sa Majesté et à vous-même ,'
mais je dois reconnaître que mes péchés et ceux qui
ont été commis dans les Indes m'ont rendu indigne
de me faire entendre (romme il convenait , et je ne
puis douter que ce ne soit pour nous punir qu'une
chose si évidente trouve encore des contradicteurs ,
et est enveloppée de tant de ténèbres.
Avant de répondre au contenu de votre lettre je
dois satisfaire le besoin que j'éprouve de m'expli-
quer avec vous siu- quatre points essentiels. Premiè-
( ^^ï )
rcmcnl , je vous pile , au Jioiu de noire Dieu , de
considërer cl de persuader au roi que Faffaire des
Indes, sur laquelle Sa Majesté est sur le point de
prononcer , mérite la plus ijrande attention par son
extrême gravité , et doit avoir, soit pour le bien ,
soit pour le mal temporel , les suites les plus sérieu-
ses qui puissent intéresser un prince chrétien et
même un infidèle, et qu'à l'égard du bien ou du
mal spirituel , il n'y en a pas qui doive être ou plus
funeste ou plus salutaire à son âme; que Dieu est
certainement attentif à ce que l'on va faire , et qu'il
attend la décision du roi pour le juger digne ou de
châtiment ou de récompense.
Secondement, j'engage Votre Paternité à ne point
renoncer au dessein qu'elle a formé depuis long-
temps avec le secours de Dieu de s'opposer de
toutes ses forces à ce qui se trame en Angleterre
contre le repos du Nouveau- Mon de, parce que si
elle réussit il y a à espérer qu'on ne fera pas plus
mal en Espagne, et que les choses en resteront là.
Je dis qu il est de la plus grande importance que
Votre Paternité empêche qu'il ne soit rien décidé en
Angleterre ni en Flandre , afin que , lorsque l'empe-
reur ou le roi seront arrivés ici , l'Es[)agne entière se
lève et s'entende avec elle-même pour cette grande
affaire , et que l'on s'en occupe devant Sa Majesté
avec toute la sagesse et la maturité de la plus sérieuse
délibération. Comment ne pas tenir pour suspecte
et douteuse , et même pour téméraire , la résolution
que le roi pourrait prendre sur les affaires des Indes
en Angleterre, où Sa Majesté n'est entourée que
( 122 )
«.le trois ou qu:ilie personnes, qui diriijeutàlavéril»^
sa conscience , mais cjui ne sont , il faut bien le dire ,
que des hommes connne nous , sans privilège pour
ne pas se tromper lorsqu'il s'agit de la perte irré-
parable d'un immense pays , de ce Nouveau-Monde
ou les générations d'hommes étaient pour ainsi dire
accumulées les unes sur les autres , et dont les fai-
bles restes disparaissent tous les jours , victimes de
la tyrannie et de la cruauté des Espagnols, sans
qu'il y ait personne pour écouter leurs plaintes -et
j)Our les protéger , et pendant qu'au contraire tout
se prépare pour mettre à jamais leur sort entre les
mains de leurs plus grands ennemis? N'est-ce pas
un grand malheur que les conseillers qui accompa-
gnent le roi n'aient aucune connaissance du droit
ni du fait , et qu'ils ne veuillent pas s'en rapporter à
cet égard au conseil spécial que le roi a chargé de
cette affaire, et qui s'en occupe sans relâche , éclairé
par les rapports et les aiUres documens qui lui par-
viennent d'Amérique ? Ce comité ne connaît-il pas
mieux les règles et ce qu'il convient de proposer que
ceux qui sont avec Sa Majesté, et à qui l'ignorance
presque totale où ils sont de ce qui se passe permet
si peu de travailler utilement pour elle? S'il se com-
met quelque erreur dans cette grande circonstance ,
pourra-t-on alléguer le prétexte d'une ignorance
invincible? 11 y a plus de soixaiue ans que ces mal-
heureux Indiens sont volés , tyrannisés et massacrés
parles Espagnols ; il y vn a (Quarante quef empereur
lègneen Espagne, et cepcnidant il u'a jamais opposé
que des p:\lHaii("' m lant de misères , depuis que \o
( Ï25 )
suis revenu en Europe démasquer les tyrans et dé-
truire leurs raensoni,'es. Et où veut-on en venir
avec ces apparences et ces démonstrations d'un zèle
si mal entendu , du fond de l'Angleterre et de la
Flandre, où nos rois semblent avoir oublié quils
ont un royaume d'Espagne à gouverner ? Je pense,
mon révérend père , que faire le bien comme on
l'entend serait un grand mal aux yeux des hommes,
et une abomination devant Dieu. Je suis assuré
qu on ne fera rien de bon à cet égard en Flan-
dre ni en Angleterre , et que Dieu , dont la justice
est aussi véritable qu'infaillible , ôtera les Indiens
aux rois de Castille si l'on voit se réaliser les des-
seins des grands coupables qui leur donnent de
pareils conseils, sans savoir ce que conmiandent le
service de Dieu et celui de leurs maîtres, qui ne pensent
que parleur tête, et qui ne voient que par leurs yeux ;
car il est écrit : Regnum à gente in genteiri trans-
fertur propter injustltias , injurias et contumelicis^
ac diversos dolos. Or , dans quels lieux de la terre
a-t-on vu et voit-on déplus grandes et de plus nom-
breuses injustices que dans les provinces du Kou-
vcau-Monde? Quel peuple s'est jamais montré plus
calomniateur, plus méchant, plus cruel et plus
trompeur que l'Espagnol au milieu des Indiens? Qui
a moins respecté jusqu'ici le sexe, l'âge et les con-
ditions parmi la race humaine que les Castillans chez
les peuples les plus innocens du Nouveau - Monde?
Que Sa Majesté oi Son Altesse renoncent à six ou
sept millions qu'ils espèrent se procurer aux dépens
de kl vie e( de l'iimc des Indiens pour fournir aux
( '^4 )
besoins de la couroanc d'Espai^nc, el alors on inoL-
Ira moins d'ardour en Angleterre et en Flandre à
consommer la ruine des rois des Tndcs. Et de quel
droit imposerait-on à de malheureux opprimés , qui
n ont aucune espèce de biens sur la terre , ces tri-
buts d'argent arrosés de larmes pour acquitter les
dettes des rois d'Espagne et celles de leur couronne?
Ils n'ont plus qu'à gémir et à demandera Dieu jus-
tice et vengeance contre nos souverains, dont l'auto-
rité et même la volonté inexcusable ont favorisé ,
depuis la découverte du Nouveau-Monde , leur des-
truction par les guerres les plus injustes , et dont
l'horreur a surpassé tout ce qu'on a jamais vu chez
les nations barbares , et au milieu des animaux les
plus féroces. Depuis ce temps-là a-t-on rien imaginé
de plus horrible et de plus déplorable que ce par-
tage qu'on nomme commanderies , qui assimile les
hommes aux bêles , et qui en a fait périr plus de
vingt millions sans foi et sans sacremens? Les rois
pensent-ils à ce qu'ils font lorsqu'ils reviennent au
projet de perpétuer les commanderies , dont l'effet
inévitable sera de consommer la ruine des Indes, et
d anéantir jusqu'aux dernières traces de leur popu-
lation ?
Mon révérend père, quel homme prendra sur lui
et aura le courage de détromper nos princes catho-
liques, et de leur faire entendre qu'ils ne possèdent
pas la valeur d'un réale dans les Indes qu'ils puissent
faire lever en conscience , en tolérant comme ils
font et même en autorisant cx|)ressément des me-
sures qui vont détruire les misérables débris des
( ^^5 )
races itulleiinei 'lans la nouvelle capiivilé qu'on leur
pn'pare , et qui sera le tenue fatal de tant d'autres
oalaslrophes ? Mais continuons.
Troisièmement, que Votre Paternité veuille bien
considérer que tous ceux qui proposent des mesures
dans les affaires des Indes n'ont pas pour objet de
mettre un terme au mal qu'on leur fait , mais seu-
lement de déguiser les excès des hommes qui ont
promis des millions au roi , soit parce qu'ils se sont
aveuglés dans leur présomption , soit parce qu'ils
ont espéré en avoir leur part , ou en faire jouir leurs
parens , leurs amis et leurs créatures. Voilà de
grandes difficultés à vaincre si Votre Paternité veut
proposer le bon remède. Comme les ennemis des
Indiens n'ont que des moyens injustes , condamnés
par toutes les lois et désavoués par la raison , ils
vous flatteront pour vous séduire et vous gagner ;
mais je supplie Votre Paternité de se tenir pour
avertie et d'être bien sur ses gardes.
Quatrièmement , Votre Paternité n'aura point
oublié ce qu'elle a elle-même souvent professé dans
ses chaires en traitant de la prudence , d'après les
principes du philosophe grec dans le sixième chapi-
tre de ses Etiques. Il y avance ce principe , que si
la fin qu'on se propose dans les choses est excel-
lente , l'erreur contraire à cet égard est ce qu'il y a
de plus funeste. Or la fin pour laquelle on a pris de
si fausses mesures à l'égard des Indiens a été incon-
testablement la cause la plus active de leur destruc-
tion, et c'est elle qui agit encore en Angleterre pour
achever son ouvrage. La fin qui a porté les rois de
( 1^6)
Casùlle à enireprendre avec justice quelque chose
sur les Indes , n'est-ce pas la conversion et le salut
de ces peuples, ainsi que leur bien et leur prospérité
spirituelle et temporelle? J'espère que Votre Pater-
nité répondra qu'on n'a pas dû se proposer une autre
fin , car elle l'a écrit dans une autre circonstance à
une personne qui l'avait consultée sur la conduite
qu'elle devait tenir dans les Indes.
Oui , la faculté qu'-a le roi d'envoyer dans les
Indes des Espagnols , de chercher à y jouir ( et non
à s'emparer^ de l'autorité et de la juridiction sur les
rois du pays; celle qu'on reconnaît dans les sujets
de Sa Majesté de se transporter et de rester dans les
Indes , d'y prendre différentes mesures , de s'y éta-
blir et d'y administrer les provinces , tout cela ne
doit être considéré que comme un ensemble de
moyens destinés je ne dis pas à procurer des avan-
tages au roi et aux Espagnols, mais à fonder et à
assurer le bien spirituel et le bien temporel des In-
tliens , sans qu'il doive en résulter la moiildre perte
ni le plus léger préjudice à aucune des nations
indiennes.
Si l'on prétend s'emparer , pour enrichir le roi
d'Espagne , des immenses royaumes qui composent
les Indes , et de cette multitude presque infinie
d'êtres raisonnables qui ont formé des cités et des
associations bien mieux organisées que les nôtres,
sauf la connaissance de la vraie foi qui leur manque ;
si , dis-je , on veut s'en servir d'instrumens pour
l'acquisition des trésors qu'on destine aux rois de
Castille, pour la fortune et la domination des Espa-
(J.7)
gnols , je tiéclcue que celte erreur détestable ,
lyrannique et digne de l'enfer , sera frappée d'ana-
îlième par la raison naturelle et humaine, et surtout
par la philosophie chiélienne ; et, en supposant
même que tout put se faire sans tort ni dommage pour
les Indiens , ce qui me semble impossible, il suffirait,
pour faire rejeter ce système comme indigne d'hom-
mes justes et raisonnables , de considérei' dans quelle
opposition choquante on va se placer avec celte lu-
mière naturelle dont les maximes sont si différentes.
En effet, quel bouleversement de toutes les idées,
et quelle horreur n'est - ce pas de vouloir faire des
intérêts du roi , de la fortune et de la grandeur des
Espagnols , l'objet de cette odieuse combinaison ,
sans même songer à Dieu ! et de prétendre que la
totalité de ces nations serve à jamais , connue un
troupeau de brutes , à celle fin criminelle , ainsi
que la chose a lieu depuis que , pour le malheur de
l'Espagne , on a découvert et occupé le Nouveau -
Monde ! Si Ton persiste dans ce système , verra-
i-on de bon œil en Angleterre et en Flandre sou-
tenir la maxime que le moyen peut devenir la fin.,
et la fin le moyen ? Je m'en rapporte à cet égard
à Votre Paternité.
Répartir les Indiens entre les Espagnols comme
on l'a fait jusqu'ici , et comme le roi d'Espagne le
fait encore en Angleterre ; les donner d'après le
système qui a été suivi en faveur de don François
de Mendoza, de don Juan de Alagan, dont je
raconterai plus loin l'histoire , et de Alderete , c'est
prendre la fin pour le moyen , et le moyen pour la
fiii. Je n'inJicjLierai pas pour Je moment les autres
vices de celte opération , parce que je me reserve de
le faire plus lard ; je me borne ici à une seule con-
sidération , qui est le mal que l'on a fait aux âmes
des Indiens : en effet , les Espagnols ont dépeuplé
des milliers de lieues de pays qui regorgeaient d'ha-
bitans , et c'est le partage qu'on en a fait qui a causé
cette ruine immense.
Je dis des milliers de lieues ; et en effet , la
destruction s'est étendue sur plus de trois mille lieues.
J'insiste sur ce fait parce que Votre Paternité dit
dans sa lettre qu'il n'a pas péri autant de monde que
je le dis. J'avoue qu'il n'y a pas lieu de s'étonner
que ce que j'affirme passe pour incroyable, puis-
que l'Esprit saint fait dire à Habacuc : il est arrivé
de notre temps des choses qu'on ne croira point
lorsque le récit en sera fait. 11 me semble que ces
paroles n'ont été inspirées que pour marquer l'épou-
vantable destruction de la race humaine dont nous
avons été les témoins, et qui est due en si grande
partie au partage que l'on a fait des Indiens. C'est
une chose véritablement déplorable que depuis
quarante ans que je dénonce les massacres commis
sur les Indiens à nos rois , à nos princes et à leurs
conseils , en prouvant que tout le monde s'est rendu
tyran par de semblables exécutions , on n'ait encore
rien fait pour vérifier la chose , afin de me confondre
si j'en impose, et de me faire subir la honte d'une
rétractation.
Croyez cependant , mon père , qu'on voit encore
fumer le sang des Indiens qui naguère remplissaient
( 1^9 )
de i^n-ands royaumes Les meuruiers de tant
d'hommes vlveiil encore Les archives de nos
rois sont rempHes de procès , de rapports et de mille
aulrcs témoignages qui tous attestent ces sanglantes
exécutions Ils prouvent que des millions d'In-
diens vivaient tranquilles dans l'île Espagnole, qui est
plus grande que l'Espagne ; dans celles de Cuba et
de la Jamaïque, et dans plus de quarante autres, où
tout a été mis à feu et à sang dans une plus grande
étendue de terres que celle qui sépare l'Espagne
du royaume de Perse Et pendant que je vous
écris cette destruction continue , et la tyrannie
triomphe , et devient permanente par le système des
répartitions Le Nouveau-Monde est partout
en feu ; tout y périt Quel homme , s'il n'est
insensé , osera me le nier et dire le contraire ?
Ainsi, que Votre Paternité ne s'imagine pas que
je donne dans l'exagération en qualifiant de grands
tjrans les hommes que je dénonce : tant pis pour
les coupables , et puisse le remords atteindre ceux
qui ont péché ! Si le nom de tyran , qui n'inquiète
peut-être guère ceux qui l'entendent , n'avait été
pour moi un moyen , bien faible à la vérité , de
répression pendant quarante ans , la tyrannie serait
devenue tellement à la mode cju'elle n'eût été qu'un
véritable jeu d'enfans pour les oppresseurs. Il y a
environ quinze jours qu'un membre du conseil
des Indes, épouvanté de ce que l'on sait maintenant
sur la situation de l'Amérique et de la résolution
qu'on veut prendi e , me fit craindre les jugemens
de Dieu en me reprochant de ne pas faire la moitié
Ji. 9
( .3o )
de mon devoir , puisque je n'appelais pas vingt fois
par jour la terre entière à mon aide , et que je n al-
lais pas , le bâton à la main et la besace de men-
diant sur le dos, jusqu'en Angleierre, réclamer
contre les tyrans ,• car c'était à moi que Dieu avait
confie cette entreprise charitable et difficile. Qu'au-
rait-il dit s'il avait tout vu comme moi pendant
soixante ans ?
Revenant à mon premier objet , je dis qu'il faut
envisa^^er de bonne foi les conséquences du partage
des Indiens entre les mains des Espagnols. On verra
qu'il en est résulté l'extinction totale de cette race
dans des régions immenses , et que c'est inutilement
que des milliers de lois , de cédules , d'ordres , de
menaces et de peines ont été employés pour ar-
rêter ces affreuses dévastations , el que cette incon-
testable vérité devrait suftire pour ne pas prolonger
un seul instant de plus l'odieux brigandage qu'on
semble vouloir perpétuer.
J'ai dit tout à l'heure que les rois d'Espagne ont
le droit de jouir et non de s'emparer de l'autorité su-
prême sur les rois naturels des Indes, parce qu'ils
ne peuvent parvenir à être quelque chose dans le
Nouveau-Monde que par le chemin que Dieu a lui-
même indiqué dansPEvangile, et que notre Rédemp-
teur a suivi pour l'instruction de son Eglise et des apô-
tres qui ont fidèlement observé ses saintes maximes ;
c'est à dire en montrant un esprit de paix et de
mansuétude, et en faisant connaître aux Indiens le
but qu'ils se sont proposé et le motif qui leur Aiit
envoyer d'autres hommes au milieu d'eux, et en ré-
( j3i )
glant avec tant de sagesse la conduite de leurs délé-
gués que les naturels ne puissent leur supposer
d'autres intentions, ni croire surtout qu'ils sont venus
pour tromper, pour voler, ou pour répandre le
sang.
S'emparer de l'autorité suppose des efforts violens,
tels que la guerre , le pillage, l'incendie et le meur-
tre , moyens par lesquels on a commencé et poursuivi
jusqu'à présent la conquête des Indes. L'attaque en-
traîne aussi avec soi des obstacles qui rendent la fin
plus difficile, et qui peuvent même l'empêcher ; or ,
agir contre la fin, c'est agir contre le bien; çui des-
truitfinemdestruit omne honum : telle est l'opinion
de nos philosophes. C'est ainsi que l'usurpation a
heu, et que l'ordre naturel se trouve renversé
puisque la fin devient le moyen, et Je moyen la
lin ; et voilà, mon Père, comment hs rois peuvent
abuser de leur puissance (i).
Votre Paternité suppose qu'il n'est question ici ni
d'échanger ni d'acheter ou de vendre des Indiens, et
que tout se réduit à bien administrer le pays, à
assurer des récompenses à ceux qui ont bien servi
(i) Abulitur potcstate siLi <o n cessa scn traditâ , et proindè etc.
undè qiiodillarum genfiiiin, irnô fidci ampliandae ac cccicsi.-c catho-
licae dilatandae piè ac providè constitntiim est in corura odium
dispendiutn et excidium versiim est, contra jurisrommunis regulam,
qiire dicit : Quod favore quorumdam constilutum est, qiiibusdam ad
1,-Esionem quorum nohimus inventnm videri ; ac alibi : NiiJla iuris
ratio ant cquitatis benignitaspatitur j lUquoe salubriter pro ufilitatc
bominuin introdncitur, quànos duriore interpréta tione centra com>
nu)dum ipsorum producamus ad sevcritntein. His ergo suppositis, ad
Vcstr.-c Patcrnilalis siipposita sernio attenfns crt.
( i32 )
Dieu et le roi, et à payer le salaire des hommes pré-
posés au maintien de la religion. Mon Père , rap-
pelez-vous ces paroles de l'Ecriture : Cette voix est
bien la voix de Jacob y mais ces mains sont celles
d'Esaii. Je parie de deviner de quelle mine cet or
est sorti, et dans quel creuset cet or a été fondu. Vous
ne savez donc pas avec quelle adresse on vient à
bout dans les Indes de vendre cent fois les lots
d'Indiens échus dans les partages? Lorsqu'un de
ces tyrans que je dénonce veut revenir en Espagne,
après avoir amassé beaucoup d'argent et tourmenté
longtemps les Indiens, il vend ce qu'il a de pro-
priétés ou de fonds de terre, de bétail, de jumens et
de chevaux. Si la valeur en est de trois à quatre mille
castillans , l'acquéreur en donne dix, douze, quinze
ou vingt mille, et il spécifie dans l'acte public de vente
que telle ou telle propriété a été cédée par le ven-
deur pour la somme de On se garde bien de
parler d'esclaves; cependant c'est la comraanderie
qui est ici l'objet essentiel du contrat : le nouveau
commandeur entre en possession affamé et altéré du
sang de ces malheureux innocens. Que Votre Paternité
juge si cet homme se contentera de se rembourser
par leur travail de ce qu'ils lui auront coûté. Voilà
de ces marchés qui se font chaque jour et à toute
heure : or les juges que le roi envoie dans le pays
en sont instruits; mais ils dissimulent ou permettent
même secrclement ce trafic, dont ils partagent quel-
quefois les bénéfices.
On ne traite pas mieux les Indiens qui se sont
engagés comme domestiques libres ; on les vend pour
( i33 )
seivir à titre d'esclaves ; mais c'est sur la chemise
même que ces malheureux ont sur le corps que le
marché s'établit, et c'est pour quarante à cinquante
castillans qu'elle est cédée. Voyez, mon Révérend
Père, s'il est possible de pousser plus loin le mépris
de la loi naturelle et divine, et de cette justice que
Sa Majesté est obligée de faire rendre aux Indiens !
C'est ainsi, mon Père , que les Espagnols qui soutien-
nent qu'il faut vendre les Indiens en imposent à Son
Altesse et à Sa Majesté, en palliant par de fausses
raisons le système qu'ils proposent. Ils diront qu'on
ne veut employer que des moyens fort innocens
pour assurer et faire valoir l'autorité du roi dans les
Indes, ce qui revient à livrer pour toujours les mal-
heureux Indiens à leurs bourreaux. Ces tyrans paie-
ront au roi six ou sept millions la première fois; mais
Dieu sait ce qu'il en sera la seconde, la troisième ou
la quatrième année.
Quelle plus grave offense un prince chrétien
pourrait-il commettre contre Dieu et contre sa loi?
Quel outrage et quel mépris concevra- t-on qui
soient plus dignes d'être punis en ce monde et
en l'autre ? Croyez-vous , mon Père, que ce com-
merce infâme ne soit pas connu de Dieu parce
qu'on a soin de le déguiser? Les gens d'église et de
.robe peuvent-ils l'i^morer? Je serais bien étonné
qu'un tel artifice eût échappé à Votre Paternité. Ce
n'est pas par des moyens de cette espèce qu'on réus-
sit à conserver le genre humain ; ils doivent au con-
traire hâter le jour de son entière destruction.
A l'égarddu secondmotifallégué par Votre Pater-
( i54)
iiité ou par ceux qui affectent un grand zèle pour le ser-
vice du roi d'Espagne, et qui consiste en ce que le
régime adopté pour les Indes assure le salut de ses
hahilans, et la récompense des Espagnols qui auront
bien servi Dieu et le roi , c'est là , mon Père , une
autre illusion singulièrement pernicieuse. Je prie
Dieu qu'il ne permette pas que Bartliélemi Las Casas
au jamais aucune part, grande ou petite, à ce que
les Espagnols s'imaginent faire de méritoire pour
Dieu et le roi dans les Indes, ni à rien de ce qu'ils
pourraient entreprendre de semblable dans quelque
partie du monde que ce soit.
J'ai dit et protesté plusieurs fois, en parlant à
son Altesse; je dis et je proleste aujourd'bui devant
Sa Majesté (afin de détruire une grande erreur de-
venue dominante dans leur esprit) que c'est en
conscience, etcommesi j'allais paraître devantDieu
pour être jugé , que depuis le jour où l'Amérique
a été découverte les Espagnols y ont commis , contre
les intérêts temporels , contre le salut et l'honneur
des rois de Castille, les plus grands excès dont ses
sujets puissent se rendre coupables à l'égard de leurs
princes; et si la religion chrétienne pouvait permet-
tre que tous ces monstres fussent mis en pièces, ce
châtiment serait encore trop faible pour venger les
Indiens du mal qu'ils leur ont fait. Que les rois d'Es-.
pagne cessent donc de croire qu'ils ont quelque
chose à accorder comme récompense à ceux de leurs
sujets qui sont passés en Amérique , et qui ont eu
part 9 la conquête de ce pays; car je soutiens que ,
de quelque manière qu'on s'y prenne, on ne voit
( i35 )
pas qu'ils aient mérilé im seul inaravédi; je dirai,
au contraire, que le roi sera rigoureusement puni
pour n'avoir pas châtié ces assassins comme ils Toni
mérilé.
Les rois de Caslille ont une très grande dette à
acquitter envers celui qui a découvert le Nouveau-
Monde ; ils doivent un témoignage de leur recon-
naissance à ceux qui ont su faire respecter la majesté
rovale dans le Pérou lorsque des traîtres s'y sont
révoltés; mais il s'en faut bien que, pour remplir ce
devoir , ils soient obligés de leur livrer les malheu-
reux habitans comme on livre auboucher les plus stu-
pides animaux pour élre égorgés. Si Votre Paternité
jugeait à propos de lire cet article à son Altesse , ou
même mon mémoire tout entier, je la prie de croire
que j en éprouverai la plus vive satisfaction. Je répon-
drai un peu plus loin à ce qu'elle a dit de la néces-
sité de pourvoir à l'entretien des Espagnols qui sont
employés dans les Indes.
Quant à ce que vous pensez de l'urgence qu'il y
a de donner de la stabilité au gouvernement des
Indes pour le spirituel comme pour le temporel ,
afin de prévenir l'entière destruction des races in-
diennes, qui ont tant souftèrt d'une maiavaise admi-
nistration , je réponds d'abord que, si l'on n'y remédie
en effet promptement et d'une manière sûre, les
provinces où il existe encore des Indiens seront
bientôt aussi complètement désertes que les plaines
et les montagnes de l'île Espagnole, où j'ai vu cinq
rois et cinq royaumes plus grands que le Portugal ,
et plus de trois millions d'âmes. Je puis en dire
( i36 )
autant de trois mille lieues de terre dans d'autres
régions , qui ont été, comme je l'ai déjà dit, entiè-
rement dévastées. J'ajoute, mon Père, que la mesure
qui aie moins d'inconvéniens, et qui est le seul remède
applicable à tant de maux, mesure qu'il est, suivant
moi, et, comme je crois en Dieu , de précepte divin
pour les rois de Castille d'employer , même avec le
secours du canon et en sacrifiant tous les avantages
politiques acquis jusqu'à présent, c'est d'arracher
les Indiens au pouvoir du démon, de les rendre à
leur liberté naturelle, et de rétablir leurs princes
légitimes dans tous les droits de la souveraineté.
Je dois m'expliquer ici sur trois objets essentiels.
Le premier, c'est que pour arracher les Indiens à
la domination des Espagnols il faut révoquer les
cédules qui autorisent les commanderies ou les
répartitions d'Indiens : je prouve par plusieurs excel-
lentes raisons que c'est le meilleur moyen de guérir
le mal dont on se plaint : en effet , c'est par ce sys-
tème de partage qu'on a fait périr une foule de
nations. D'un autre côlé, comme l'ambition et l'a-
varice des Espagnols sont deux maladies incurables,
il est impossible de leur permettre plus longtemps
de tuer et de détruire : or on reconnaîtra ici l'im-
puissance des lois et des peines ; l'expérience l'a suf-
fisamment prouvé, et je l'ai démontré par des con-
sidérations de la dernière évidence dans le sep-
tième des vingt motifs que j'ai présentés, et qui sont
en ce moment sous les yeux de Votre Paternité. Je la
supplie instamment de revoir mon mémoire , et de
prendre connaissance du jugement que le conseil
( '3? )
des Indes en a porté. Je lui ai adressé l'autre jour
celle pièce par le procureur de l'île Espagnole, dont
je lui ai déjà appris le nom. Votre Paternité voudra
Lien observer que ce n'est pas Las Casas qui s'exprime
ainsi, et que je n'étais point en Espagne en i529 ,
lorsqu'on y prit les résolutions dont je désire bien
qu'elle soit instruite.
Le troisième objet sur lequel je suis bien aise de
m'expliquer, c'est qu^on n'a eu aucun motif juste et
raisonnable de priver les Indiens de leur liberté, ces
peuples ayant les mêmes droits que tous les autres à
la jouissance de ce bien. Ceux qu'on a partagés entre
les Espagnols sont des hommes de tous les âges et
de toutes les conditions ; des enfans , des adultes et
des vieillards; des malades et des sujets pleins de
force; des grands et des petits; des seigneurs et des
vassaux , tous gémissant dans la plus misérable ser-
vitude , et flétris non seulement par le caprice et
l'insolent despotisme d'un maître commandeur, mais
par les violences de ses propres domestiques, de ses
esclaves nègres , de ses enfans et de tous ceux qui
vivent dans sa familiarité. Chacun se fait un plaisir
cruel de les dépouiller de ce qu'ils ont, et de les faire
trembler; ces malheureux vivent dans une terreur
continuelle, et il n'est pas un de leurs tyrans qu'ils
ne soient obligés de servir comme esclaves : c'est ce
qui arrive surtout lorsque les femmes des comman-
deurs vont s'amuser dans les villages; ils en sont
alors traités plus cruellement que s'ils avaient affaire
à des tigres. On a vu ime de ces Espagnoles, irritée
contre une Indienne, la faire expirer sous ses propres
(138)
coups , quoiqu'elle eût avec elle des esclaves qui pou-
vaient servir sa vengeance.
Je dirai aussi à Votre Paternité que les rois et les
seigneurs naturels sont dépouillés de leurs droits et
de leurs dignités , et réduits à la condition la plus vile
et la plus abjecte qu'on puisse imaginer. Lorsque les
malheureux opprimés n'ont pu acquitter les tributs
dont on les accable , ou s'ils les apportent trop tard,
on n'examine point s'il y a eu impossibilité pour
eux de faire mieux ; on s'en prend aux caciques et
aux seigneurs ; on les meurtrit de coups , on les
accable de chaînes : aussi voit-on que tel roi indien,
qui commandait autrefois à deux ou trois cent mille
sujets, est maintenant réduit à aller couper du bois
dans la montagne, pendant que la reine, sa com-
pagne , va chercher elle-même sa provision d'eau à
la rivière. Les princes et les infants, qui sont autant
que ceux d'Espagne, labourent la terre, non avec
la houe, comme les plus pauvres ouvriers, mais avec
des pieux brûlés à leur extrémité, parce qu'on ne
veut pas leur confier d'autres instrumens pour cul-
tiver la terre et se procurer un peu de pain. Boëce
dit (c que rien ne rend la condition de l'Iiomme plus
misérable que d'avoir vécu dans la prospérité, ))
N'est-ce point assez d'une telle infortune pour les
princes indiens? Faut-il encore leur faire connaître
d'autres douleurs ? Non, mon Père , il n'est plus pos-
sible de rien ajouter à tant de maux; le récit même
en passerait pour une fable dans le royaume d'Es-
pagne.
Je dis encore que la mesure qui a fait répartir les
( i39 )
Indiens entre les Espagnols est un i^rand obstacle à
leur conversion. Je pourrais en donner plusieurs
raisons; qu'il me suflise d'en faire observer trois à
Votre Paternité. Premièrement , Dieu n'a pas de plus
grands ennemis de sa vérité , pendant qu'on veut
prêcher l'Evangile aux Indiens, que les hommes à
qui ces malheureux ont été confiés ou distribués. Ils
s'opposent aux desseins des charitables missionnaires,
et les accablent de malédictions parce qu'ils ont le
courage de dénoncer leurs tyrannies, leurs vols et
leurs cruautés. Les Indiens, qui ne trouvent de pro-
tection que dans ces religieux, leur font connaître
les tyrans, qui sont alors forcés de comparaître devant
les tribunaux, et dénoncés au roi d'Espagne s'ils
refusent d'obéir. Mais telle est la faiblesse des moyens
de répression employés contre eux , que tout le
monde semble se jouer de la vie des Indiens : la per-
sécution redouble; le nombre des victimes augmente,
et les zélés missionnaires sont écartés par adresse ou
par violence des lieux où les commandeurs ont établi
leur domination. Il n'y a pas longtemps qu'un res-
pectable religieux de Saint-François, de la province
de Guatiniala, ayant menacé un commandeur de la
colère de Dieu et delà justice des mbunaux , celui-
ci le somma de quitter le pays avant deux heures ,
en lui faisant craindre la mort s'il n'obéissait promp-
tement. Le missionnaire s'éloigna de la province avec
le compagnon de ses travaux apostoliques. La manière
dont ces tyrans remplissent l'obligation qui leur a été
imposée de faire prêcher la foi aux Indiens mérite
d'être connue, afin d^exciler l'indignîtiion. Pour
( i4o )
empêcher les religieux d'entrer sur leurs terres, et
pour faire croire qu'ils ont pourvu à l'instruction des
Indiens, ils font venir un ecclésiastique à qui ils
donnent cent ou cent cinquante castillans pour tra-
vailler à ce saint ministère. Mais, sans pailerdes abo-
minations dont cet homme se rend coupable en ven-,
dant publiquement les sacremens , et des mauvais
exemples qu'il ne cesse de donner, les pauvres Indiens
n'ont pas de plus cruel ennemi; il les dépouille de
ce qu'ils ont, et les tourmente sans relâche tantôt
d'une manière, tantôt d'mie autre, tout en se disant
leur père spirituel, spécialement chargé d'en faire
des chrétiens. Je vous le demande, mon Révérend
Père , serait-ce mentir ou commettre un grand péché
de qualifier tous ces commandeurs du nom de tjransy
qu'ils ont si bien mérité ?
Le second obstacle qui rend la conversion des
Indiens impossible avec le système des comman-
deries , c'est qu'on les envoie dans les montagnes ,
très loin de leurs villages ; ils s'y louent à d'autres
maîtres , et travaillent pendant une partie de l'année
pour se mettre en état de payer le tribut qu'on leur
a imposé ; beaucoup y meurent de fatigue , et il ne
reste pas une heure aux autres pour entendre parler
de Dieu, pour assister à la messe et participer aux sa-
cremens. Que dirai-je delà manière dontleurs femmes
et leurs enfans sont traités ? On les poursuit quel-
quefois comme les tigres, et ils vont expirer loin de
leurs demeures au milieu des champs. Je prends
Dieu à témoin que, passant un jour par une ville avec
un religieux franciscain, le gardien ducouvenlnous
( i4i )
iippritqu'il venait de confesser dix-neuf femmes dont
les maris étaient partis depuis deux ans pour aller
gagner de quoi payer l'impôt, et n'étaient pas encore
revenus. Croyez-vous, mon Père, que l'objet que
Dieu s'est proposé en assurant aux rois d'Espagne
la conquête de l'Amérique, et en permettant que
tant d'Espagnols arrivassent dans ce pays , soit fidè-
lement rempli par ces partages et ces distributions
d'Indiens , si faussement qualifiés de dépôts ?
La troisième difficulté qui s'oppose à la conver-
sion des Indiens , c'est que le système d'oppression
et de cruauté qu'on suit avec eux les rend impies ,
et leur fait blasphémer le nom de Dieu et notre sainte
religion j en sorte qu'à moins d'un nouveau miracle
il est impossible, ainsi que les religieux de Cliiapa
me l'ont écrit, que les Indiens croient en Jésus-
Christ en voyant l'exécrable et manifeste opposi-
tion qu'il y a entre ses maximes douces et bienfai-
santes et la conduite des chrétiens leurs ennemis.
Quel scandale n'est-ce pas encore pour eux de voir
prêcher la foi par quinze ou vingt moines pauvres ,
méprisés, mal vêtus, et réduits à mendier leur pain ,
pendant que la foule de ceux qu'on nomme chré-
tiens vit dans l'opulence, porte des vêtemens de
soie, ne va qu'achevai, inspire partout le respect, la
soumission et la crainte, et fait tout le contraire de
ce que veut la loi de Dieu , et de ce que ses minis-
tres recommandent! Comment, mon Père, les In-
diens croiraient-ils en Jésus-Christ , comment ne
lilasphémeraient-ils pas contre la religion chré-
tienne, après l'avoir jugée horrible, dure, incom-
( 14^ )
mode, irom pense et ivrannique? Aussi sommes-
nous tous portés à croire qu'il n'y a pas parmi eux
de véritables chrétiens , et que la crainte seule les
enf^age à nous dire qu'ils le sont lorsque Dieu, par
un eflet spécial de sa miséricorde, n'a pas fait péné-
trer dans leurs âmes la foi de nos mystères.
J'oppose une sixième considération essentielle au
système adopté à l'égard des Indiens. Les distribu-
tions qui en ont été faites aux Espagnols ont causé
la ruine de leur gouvernement et de leur état poli-
tique et civil. Les dominateurs ayant dépouillé les
princes naturels de leur souveraineté et de leurs
biens , et les ayant réduits à la condition des plus
malheureux de leurs sujets , le peuple ne reconnaît
plus de oiiefs ; il a perdu tout sentiment de respect
et d'obéissance ; et , comme il est persuadé que les
Espagnols n'en veulent qu'à l'or et à l'argent , il
s'abandonne sans retenue à l'idolâtrie et au vice ,
sans que personne soit en état de l'arrêter. Je n'en
dirai pas davantage sur cet article , afin de ne pas
dépasser les bornes que je me suis prescrites ; mais je
proteste à Votre Paternité que tous ces faits sont vé-
ritables, manifestes, et si généralement reconnus qu'il
sera désormais impossible de les révoquer en doute.
Voilà , mou Révérend Père , ce qu'il faut penser
des commanderies qui ont été fondées dans le
Nouveau-]\Ionde , et des partages d'iiommes qu'elles
ont nécessités ; sans confondre surtout cet état de
choses avec ce qui est établi à Calatrava , Alcan-
tara ou à Santiago, dans le royaume d'Espagne. Afin
d'en faire von- en pou de mots la différence essen-
( ^43 )
tielle , je dis que la repartition des Indiens entre
les Espagnols et les commanderies durent depuis
l'année i5o4, et n'ont point cessé d'être contiiiires
au droit naturel et à la loi divine. Une foule de
nations libres , tranquilles , et soumises à des princes
naturels et indépendans , ont été asservies sans cause
léi,àtime par un peuple étranger , plus puissant et
armé ; elles ont du succomber , parce qu'elles n'a-
vaient ni cavalerie, ni poudre, ni canons , ni armes
pour se défendre , et leur défaite a été suivie du plus
dur esclavage pour les caciques et les sei'meurs
comme pour leurs sujets. Elles y gémissent encore»;
l'exercice de toute faculté morale reste suspendu au
milieu d'elles , et la connaissance de Dieu leur est par
conséquent impossible sous le poids des corvées dont
on les accable.
Vodà , mot] Père , les résultats que devaient avoir
et qu'ont eus réellement les commanderies et les
distributions d'Indiens. Que Votre Paternité refuse
de m'en croire si elle le juge à propos , mais
qu'elle me permette au moins de lui citer comme
autorité Fernand Cortès, que la faveur qu'il avait
accordée à ce système fit nommer plus tard marquis
del Valle. Voici comment il s'exprimait dans ses
cédules en accordant les commanderies : a Par la
« présente sont confiés à titre de dépôt , à vous
» Pierre-Manin Aguado, habitant de la ville de
>' San Eslevan del Puerto , le seigneur et les na-
)) lurels des lieux de Taniogueve , de Guancbimar
» et Rancucci, qui ont été occupés par François
)i Ramirez , afin que vous vous en serviez ei qu'ils
( 144)
» vous aident dans l'exploiiation de vos terres , con-
» formément aux ordonnances qui ont été publiées
)) à cet égard , ou qui le seront à Favenir ; à condi-
)) lion que vous aurez soin de leur apprendre les
» articles de notre sainte foi catholique, et que vous
» n'omettrez rien de ce qui sera utile ou nécessaire
» pour y réussir. Fait dans cette ville de San Estevan
» del Puerto, le premier mars i525. Fernand
» Cortès. — Par ordre de sa seigneurie, Alphonse
» de Villanueva. ))
Que Votre Paternité songe un peu aux moyens
que pouvait avoir Martin Aguado pour prêcher la
foi à un peuple infidèle qui n'en avait pas encore les
premières notions. J'en citerai un autre exemple plus
ancien, et qui est arrivé dans l'île Espagnole du temps
du roi Ferdinand , et lorsqu'il ne restait presque plus
d'Indiens sur cette terre désolée.
a Moi , Rodrigue d'Albuquerque , chargé d'ef-
)) fectuer la répartition des caciques et des Indiens
w de cette île de Saint-Domingue , en vertu des
)) pouvoirs qui m'ont été délégués par Leurs Altesses
)) le roi et la reine d'Espagne , et de les remettre
ï) aux Espagnols habitans dudit pays ; avec le con-
y) sentement du seigneur Michel de Pasamonte ,
» trésorier-général de ces îles et de la Terre Ferme,
» je vous confie à titre de dépôt , par les pré-
» sentes lettres , à vous , Nugno de Guzman , habi-
» tant de la ville de Puerto de Plata , le cacique ,
» Andres Naybona , avec son nitayno (i), Jean de
(i) Prince ou seigneur suboiclonnê au cacique, qui a comme lui
des vassaux entièrement soumis à ses ordres.
( 145 )
» Barahona, avec ireiilc-liuit personnes de service
» dont vingt- deux liomnics et seize femmes. Je dé-
» clare que je lui confie aussi , comme dépendant
» du même cacique , six vieillards qui ne sont pas
» pour le service , et cinq enfans qui doivent aussi
» en èlre dispensés ; en outre , je lui remets deux
» domestiques pour l'intérieur de sa maison , dont
)) les noms ont été inscrits dans le procès-verbal de
» visite et de reconnaissance dressé dans ladite
» ville , en présence des visiteurs et des alcades. Je
» les confie à votre garde , afin que vous vous en
)) serviez dans vos fermes et les mines que vous
» exploitez , pour me conformer aux ordonnances
» de Leurs Altesses, à la charge par vous de les
» traiter en tout et toujours suivant ce qui vous y
» est prescrit, et je vous les confie pour toute votre
» vie , et vous autorise à les transmettre à un héri-
» lier , fils ou fille , et pour le même temps , c'est
n à dire tant qu'ils vivront ; bien entendu que
» l'intention de Leurs Altesses n'est point que vous
» puissiez en jouir d'une autre manière , mais que,
» si vous ne vous conformez pas à leurs ordon-
» nances , vous soyez déchu de votre droit , et que
>' ces Indiens vous soient otés. En outre, les devoirs
» de conscience dont vous avez à vous acquitter
» envers eux , tant qu'ils seront h votre service ,
n ne regardent plus Leurs Altesses, mais vous seul'
» et en cas de contravention à ce qui est dit dans
» les ordonnances, vous serez passible de toutes les
» pcmes qui y sont portées. Fait dans la ville de h
» Conception, le 22 décembre i5i4. Rodrigue
"• lu
( "46 )
» d'Alburquerque. — Par ordre dudllseigneurcom-
)) missairc , Alphonse de Arce. »
Si vous saviez , mon Père , de quelle nature sont
ces ordonnances ! Je les ai entre les mains , et leur
impression date de ce temps-là. Elles sont toutes
révoltantes par leur injustice ou par l'impossibilité
qu'il y a de les exécuter ; et quant à celles qui sont
favorables aux habitans, il est constant qu'elles n'ont
jamais été observées. Une de ces dernières porte
que les Espagnols seront obligés de donner les jours
de fêtes et les dbnanches, aux Indiens qui travaillent
dans leurs fermes, douze onces de viande, et les
autres jours de la cassave , sorte de pain fait d'une
racine, outre une certaine quantité d'un autre ali-
ment composé de plusieurs plantes, entre autres
de piment. Croyez-vous, mon Père, que ces subs-
tances fassent bien propres à nourrir des hommes
sans cesse courbés vers la terre, et dévorés par l'ar-
deur du climat? Pensez- vous qu'il y eût beaucoup à
glaner sur les hommes dans unjjays autrefois si peuplé,
et où nous voyons en 1 5 1 4donner vingt-deux hoimnes
et seize femmes , six vieillards et cinq enfans , parce
qu'on ne pourra les faire travailler? Croyez-vous
que la puissance des rois de Castille et les Espagnols
qui sont entrés dans cette île et dans les pays voi-
sins, aient été véritablement utiles à tant de millions
d'âmes , qui brûlent aujourd'hui dans l'enfer ?
Que Votre Paternité apprenne aussi qu'à l'époque
où je me suis occupé des affaires des Indes, chaque
gouverneur a ajouté de son propre chef de nou-
velles dispositions aux cédulcs de partage et de dé-
I
( 147 )
pot concernant les Indiens, non pas pour en chan-
ger la nature, mais pour corriger ou pour adoucir
seulement ce qu'il y avait de trop dur dans les
formes; on dit donc aujourd'hui : Je vous confie,
à vous**^, le cacique de tel endroit avec ses sujets,
afin que vous vous en aidiez dans vos mines et
dans vos fermes. Il fut imaginé un grand nombre
d'autres formules du même genre pour raitiger, au
moins dans les termes, ce que les anciennes disposi-
tions offraient de révoltant," mais l'essence en est
toujours la même, et c'est par elles qu'on a constam-
ment livré sans pitié les Indiens à la merci des Es-
pagnols. On peut dire aussi que cette barbare
coutume est devenue de jour en jour plus invé-
térée , en sorte qu'aujourd'hui les lois , les ordon-
nances , les menaces et les peines mêmes seraient
sans force contre le mal, tant il a jeté de profondes
racines.
Nous pourrions décider, d'après la définition ou
la description que je viens de citer, s'il est vrai,
comme je l'ai avancé, que la mesure du dépôt soit
inlrinsèquementmauvaise, en sorte qu'on ne puisse
la justifier dans aucun cas ni de quelque manière
que ce soit, et s'il n'est pas au-dessus de tout pouvoir
humain de l'établir et d'en faire l'octroi à quelque
sujet. Quant à mon opinion personnelle, je regarde
l'affirmative comme incontestable, et voici com-
ment on peut la démontrer. Le système de gouver-
nement d'un peuple libre est de soi-même et essen-
tiellement mauvais lorsque les membres du corps
( i48 )
politique sont privés sans un juste motif de leur li-
berté naturelle ; or c'est ce qui est arrivé aux peu-
ples indiei^s par la mesure du partage et de la dis-
tribution qui en a été faite aux Espagnols. Des
nations entières ont perdu ce bien, qui est un don du
créateur , sans avoir mérité une si énorme peine, et
on leur a même ôté les terres , l'or et l'argent qu'ils
avaient légalement acquis ; et tout cela n'a été qu'une
conséquence des cédules qui ont fondé et organisé
les commanderies , et des autres raisons de politique
et d'intérêt dont j'ai parlé un peu plus haut. Donc
ces commanderies ou distributions sont injustes en
elles-mêmes. Je ne crois pas cpi il soit nécessaire de
prouver combien était dénuée de toute justice la
manière dont on a procédé à Tégard des Indiens ; car
il est bien évident que ce n'est pas ainsi qu'il faut sou-
tenir la religion et travailler à la répandre dans un
pays idolâtie; elle parle assez clairement d'elle-même
sans avoir besoin des secours violens qu'on lui a
prêtés : on peut même assurer que ces commanderies,
loin d'être un moyen de conversion, ne servent qu'à
exciter la bainedes Indiens contre elle, et à provoquer
leurs blasplièmes. Ce système ne convenait pas plus
à l'amélioration de l'ordre purement terrestre et po-
litique des Indiens, puisque cette forme d'adminis-
tration est une tyrannie manifeste lorsqu'on l'appli-
que à des hommes libres, et qu'il sufîit de dire
qu'elle a tout détruit pour faire voir qu'elle n'aurait
pas même convenu à des animaux.
Secondement, toute forme de gouvernement qui
( 1^9 )
dépouille les princes et les peuples, et les plonge
dans la plus horrible servitude, est essentiellement
injuste et détestable; or tel est le système que je
combats; donc, etc.
Troisièmement, on ne peut regarder que comme
essentiellement mauvaise toute administration qui
met des entraves à la propagation de la foi, qui fait
mépriser la religion, et qui rend odieux à une foule
de nations le Dieu des chrétiens, dont le nom est
blasphémé comme celui d'un législateur injuste et
cruel. Par toutes ces raisons, et par d'autres que j'ai
déjà exposées , il doit paraître évident que rien ne
manque à la certitude de la proposition affirmative
que j'ai voulu défendre.
Il me semble que j'en ai dit assez pour faire voir
qu'il ne peut exister aucun motif ni aucun prétexte
qui engage Sa Majesté à accorder des commanderies,
et que ceux qui en ont acquis n'en jouiront jamais
en sûreté de conscience , et sans avoir à craindre la
juste sévérité des jugemens de Dieu. En vain cher-
cherait-on à excuser ce système en disant qu'en
Espagne il y a des seigneurs et des vassaux- je sou-
liens que cette comparaison est absurde, et qu'elle a
été inspirée par Satan. En eftei , s'il a été fondé de
ces institutions par les rois d'Espagne à une époque
déjà éloignée, et si on les tolère de nos jours, on
n'en doit rien conclure en faveur du nouveau
système , qui eu diffère essentiellement ; car nous re-
marquons que les Indiens ont leurs seigneurs et leurs
rois particuliers , dont Vauioriic n'est [>as moins in-
violable que celle de no.^ rois. C'est ce droit que les
(i5o)
légistes ont spécialement reconnu (i). Voilà pourquoi
la souveraineté de nos rois leur est odieuse. Je dis
qu'elle est presque insupportable, puisqu'on ne
pourrait la justifier que par l'intention que l'on a de
prêcher l'Evangile à ceux à qui on la fait subir , et
que cet objet n'entre pour rien dans la conquête. Je
vous prie , mon Père , de réfléchir sur cette matière,
d'après la règle chrétienne qui ne nous permet pas
la plus légère irrégularité dans nos actes si nous
voulons nous sauver, et de vouloir bien m'averiir
charitablement de mon erreur si vous croyez que je
me trompe.
Je vais prouver maintenant le second point que
j'avais en vue , c'est à dire qu'il y aura bien
moins d'inconvéniens à délivrer les Indiens du joug
et de la puissance des Espagnols. Je suppose d'acord
comme incontestable ce que je viens de prouver , et
ce que vous regardez vous-même comme une vérité
démontrée , c'est à dire que le droit des souverains
de Castille pour se mêler des affaires des Indes , et
la fin qu'ils ont dû se proposer constamment, sans
s'occuper de l'intérêt de l'Etat et de celui des parti-
culiers , ne peuvent avoir d^autre fondement que le
bien soit spirituel, soit temporel des Indiens. Voilà le
but légitime de leur entrée et de leur établissement
dans les Indes , le seul enfin qui doive les guider
dans les actes de leur administration et de leur puis-
sance. Non, mon Père, il n'y a pas à hésiter sur le
(i) Intcrcst, fliscnt-ils, subditorura non habcrc pliiros dominos.
et quôd corumdominiis sit liber.
( i5i )
parti qu'il y aurait à prendre entre les intérêts des peu-
ples indiens et ceux de nos rois et des colons leurs
sujets. Si les intérêts politiques des souverains d'Es-
pagne doivent soufîVir de leur concurrence avec le
bien spirituel el temporel des Indiens, qu'ils soient
sacrifiés , et ne respectons pas davantage dans ce cas
la fortune , le corps et l'âme des Espagnols qui se
sont emparés des Indes. Il est reconnu , par tout ce
qui porte le nom de chrétien , que le salut de l'ame
commande le sacrifice de tout ce qui peut lui nuire
dans l'ordre temporel, et que celte loi suprême a
pour fondement la charité que nous devons à nos
frères. Ce que j'ai dit prouve que l'application de
cette règle doit avoir lieu quand il y a avantage
temporel au péril de l'âme, parce qu il n'a été permis
aux rois d'Espagne et à leurs sujets de s'occuper de
leurs intérêts temporels qu'à condition d'améliorer
l'état politique et, à plus forte raison, l'élat moral et
religieux des Indiens.
Un autre motif de cette préférence que la justice
réclame en faveur des Indiens, c'est que les Espa-
gnols sont en si petit nombre qu'on ne peut conce-
voir que leurs intérêts puissent balancer un instant
ceux des Américains. L'Espagne entière réclamerait
la possession des Indes , que son droit n'en serait pas
moins illusoire, tant la multitude des races et des
nations du Nouveau-Monde l'enij^M^rte sur la popu-
lation de ce royaume.
Il se présente ici une troisième raison ; c'est que
les objets matériels que les colons espagnols possè-
dent sont dans les pays mêmes des Indiens, où ils
( i50
n'avaient pas le thoil tle rien oecuper. Les rois in-
diens pouvaient inconlestablenienl leur en fermer
l'entrée j ils pouvaient les empêcher d'y enlever l'or,
l'argent et tout ce qui a quelque valeur, de la même
manière que le roi d'Espagne peut et doit même
défendre, lorsqu'il le juge convenable, et sans être
obligé d'en rendre compte à personne, de laisser
sortir de son royaume pour la France l'or, l'argent,
les chevaux et d'autres marchandises , et de même
que le roi de France a la faculté de faire des lois pro-
hibitives à l'égard de l'Espagne, pour qu'aucun
objet du même genre ne soit importé de son royaume
dans notre pays.
J'ai dit que la justice doit faire préférer le bien
temporel et spirituel des Indiens au bien temporel
et spirituel des Espagnols , lorsqu'il est impossible de
les concilier l'un avec l'autre. Je conviens que cette
proposition doit paraître extraordinaire à certains
esprits; je vais prouver qu'elle ne l'est pas.
La première raison que j'en donne , c'est que la
conversion et le bien temporel des Indiens étaient
pour les rois de Castille la fin principale qu'ils avaient
à remplir dans les Indes , et le Ibndement du droit
dont ils allaient jouir. Quant aux Espagnols qui s'y
étaient transportés , nos rois n'avaient pas plus à
faire pour eux à cet égard que pour leurs autres
sujets ; car il faut remarquer que ce n'est [)as un
devoir essentiel et rigoureux de prendre soin des
âmes de leurs sujets auliement qu'en établissant
de sages lois pour jnainlenir la paix et les bonnes
mœurs dans l'ordir politique , afin de remplir un
( i53 )
des objets les plus essentiels de la royauté , qui est
de rendre les crimes plus rares et l'amour de la venu
plus commun. La seule obligation réelle et impor-
tante qu'ils aient contractée avec l'Eglise par un
mouvement libre et spontané de leur volonté , c'est
d'employer directement leur puissance , avec un
zèle digne de leur destination , à favoriser le salut
de tant de millions d'ames qui sont dans les Indes ,
toutes prêtes à embrasser la foi en Jésus-Christ, en
envoyant dans tous les lieux de ces immenses pro-
vinces des prédicateurs , des prélats , et tous les
auti'es hommes nécessaires à cette utile entreprise ;
en y faisant élever des monastères , des églises et
des hôpitaux , pour donner au culte chrétien non
seulement tout ce qui lui est nécessaire , mais encore
ce qui doit servir à sa propagation , à sa stabilité ,
à son honneur et à son empire sur les hommes ,
comme à la gloire de Dieu et au salut des Indiens.
La seconde raison que je puis faire valoir , c'est
que , Jésus-Christ étant venu sur la terre pour les
Indiens comme pour les Espagnols , et ayant ré-
pandu son sang pour les uns comme pour les autres,
il faut en conclure que les brebis perdues doivent
être amenées de tous les lieux du monde dans la
bergerie , par un effet de la bonté et de la miséri-
corde divine, qui ne perd point de vue ses prédes-
tinés (i), et que cette économie est d'autant plus
digne de Dieu , que le nombre des âmes à faiie
(i; Ncc ipud ipsiini (vi'ifaf iilln modo acrcpfio pci'îon.'iriim.
( >54)
entrer dans les voies du salut est prodigieux , et
rend pour ainsi dire insensible celui des habitans de
ce petit coin de terre qu'on nomme l'Espagne. On
peut donc croire que Dieu a infiniment plus d'âmes
à sauver parmi les Indiens qu'au milieu des Espa-
gnols , et voilà ce qui semble imposer plus rigou-
reusement aux rois de Castille l'obligation d'agir pour
leur conversion e t pour leur salut.
Enfin , une troisième considération vient à l'appui
de mon sentiment, et détruit toutes les objections et
les raisonnemens contraires. Tout le monde sait que
les Espagnols qui ont passé et qui sont maintenant
dans les Indes ont commis et commettent encore
volontairement mille cruautés sur des nations inno-
centes, qui ne leur ont fait aucun mal. Le nombre de
ces coupables est si grand , que s'il existe en dehors
une poignée de ces Européens qui soit irréprochable,
ce que je n'oserais dire , il serait inutile d'en tenir
compte , d'après l'axiome quod parùm vel quasi
nihil est , nihil videtur esse y or si ces tyrans , aussi
nombreux que barbares, ont mille fois mérité la mort,
il s'ensuit nécessairement que le roi d'Espagne, pour
arrêter, comme Dieu le lui ordonne , les fléaux qui
désolent les Indiens , doit se mettre au-dessus de
toute considération à l'égard des Espagnols d'Amé-
rique , et ne compter pour rien le danger que ces
oppresseurs peuvent courir de perdre leurs biens
temporels et même leurs âmes , afin d'arracher de
leurs mains ces grandes provinces , peuplées de tant
de millions d'èucs inoifensifs dont ils causent tous
les jours la mort spirituelle et corporelle.
( i55 )
D'après ces principes , il est facile de voir quel
parti pre'sente le moins d'inconvéniens ; c'est évi-
demment celui de délivrer ces nations du joug des
Espagnols , quelque dommage temporel qu'il doive
en résulter pour les rois d'Espagne , et même aux
dépens de la vie et du salut éternel des Espagnols ,
puisque tel est le sort auquel ils se condamnent eux-
mêmes par leur propre méchanceté.
On ne peut douter de ce que je viens de dire si
l'on considère que c'est une règle divine , nécessaire-
ment applicable aux affaires humaines, que tout gou-
verneur ou administrateur général puisse tolérer
certains désordres pour en prévenir d'autres plus
grands ; or c'est cette règle qu'il importe d'appli-
quer dans l'affaire présente. Remarquez , mon ré-
vérend Père , que les Espagnols tyrannisent et font
périr les nations indiennes ; qu'ils ont résisté à la
loi, ainsi qu'aux ordres formels de l'empereur , qui
voulait sauver les opprimés, ce que prouvent évidem-
ment ses dernières ordonnances ; que la révolte des
Espagnols contre leur monarque n'a eu pour cause
que l'intention de conserver leur domination tyran-
nique ; qu'ils persévèrent dans le crime en com-
mettant tous les jours des actions qui outragent Dieu,
et qu'ils déshonorent la religion par leur turpitude ;
qu'ils ont précipité dans l'enfer une grande partie de
1 espèce humaine, parce qu'avant d'être immolée par
ces hommes féroces elle n'a pu connaître Jésus-
Christ, ni participer à ses sacremens ; ce qui est pour
moi plus clair que la lumière. Si vous remarquez,
mon Père , toutes ces circonstances , je ne doute
( >56 )
pas que vous ne soyez enfin convaincu qu'au lieu
de perraellre le syslème que je dénonce depuis si
longtemps , il y aura moins de mal à ce que le roi
perde tout son temporel dans les Indes , et les Es-
pagnols leurs corps , et même leurs âmes ; car ils
ont mérité de périr d'abord par le glaive , pour avoir
méconnu l'autorité de l'empereur , et d'être ensuite
précipités dans l'enfer, comme coupables d'habitudes
invétérées dans le mal , puisqu'ils ont les mains tou-
jours teintes de sang humain , et qu'ils continuent
de poursuivre avec une insatiable cruauté l'entière
destruction de leurs victimes.
Enfin , à l'égard du troisième point , qui fait un
devoir de conscience au roi d'arracher le plus promp-
tement possible les malheureux Indiens à la tyrannie
des Espagnols, on ne me pardonnerait pas d'avoir
cru qu'il faut des preuves à Votre Paternité pour la
convaincre. Toutefois, comme il est possible que
cette lettre tombe un jour entre les mains de quelque
laïque , j'en citerai ici quelques-unes qui seront à la
fois des autorités et des raisons, (i)
(i) Isaïc dit : Quocritc judicium, subvcnit.c oppresse, jiidicatc pu-
pillo , defondite viduam, etc. — Saint Jérôme, chap. 21 : Expresse
JJotninus loquens regibus inquit : Judicatemane judicium, et redc-
mite vi oppressum. — Dans le chapitre suivant il ajoute : H.iec dicit
Dominus : Facite judicium et justitiam, et libérale vi oppressum de
manu calumniatoris, et advenam , et piipilhim, et viduam nolite
contristaii neque opprimari inique, etc. — Saint Jérôme commente
ainsi ces paroles dans son 4" livre, en parlant des devoirs des rois,
'i^. q. s. ; Kcgnm oflicium est prcvpriuin facerc judicium et justiliani,
rt libcraro de inanu caluriinianfiura vi oppresses, et pcrrgrinis et
vidnis, quftfariliùs opprimunfuv à potcstalibus, prœhcreauxiliuni. Ef
( »57 )
Je vous prie , mon Père , de vouloir Lien excuser
el me pardonner celte longue digression sur une
matière que personne ne connaît aussi bien que vous.
Enfin, je pense, avec tous ceux qui n'ont aucun inté-
rêt à démêler en Amérique, et qui n'en attendent
rien, que pour mettre fin aux cruautés des Espagnols,
et arrêter la destruction complète de ce pays , le roi
doit user de tous les droits de la souveraineté , ne
ul curam eis prœceptomm Dei majorem injicerct, intulit : Nolite
contristari, ut non solum cripiatis, sed ncpatiamini quiclem ut vcstra
connivcntia, id est, inlcrpietativo conscnsu , negligenlia vel sîmu-
lalionc cvcniat eos ab aliis contristari, etc. Si, inquit, hoc faccretis,
ô reges Juda, tcnebilis pristinam potcstatcm. — Voilà Iclangagcd'un
prophète et de saint Jcrôinc. Le même père de l'Eglise s'exprime de
la manière suivante sur le Tcrset 24 : Exue eos qui ducuntur ad
mortem, et qui trahuntur adinteritum liberarc non cesses. Si dixcris
vires non suppctunt, qui scrutator est omnium, ipse intclligit et
conservatorem animse tuœ nihil fallit , reddctque homini juxta
opéra sua. — On lit aussi ces paroles dans le 4*^ livre de rEcclcsiaste :
Libéra eum qui injuriam patitur de manu superbi ; et dans le 34'^
d'Ezcchiel : Exprobratur à Domino pastoribus et rcctoribus populo-
rum... qui quod infirmum erat non consolidabant, quod œgrotum
non sanabant, quod confractum non alligabant , et quod abjectum
non reducebant, et quod pcrierat non qu.iercbant. Et dispcrsœ sunt ,
inquit, oves mea;, et factœ sunt in dévora tionem omnium bestiarum,
jd est,praedonum et crudclium tyrannorum. Quod si rcx plus et chris-
tianus, legibus utens, impedivct tôt mala tantaque facinora, et vasta-
tionem vehementissimam illius orbis, nccnon purgarc régna il!a tam
scclcslibus injustis et nocivis prœdonibus Iiostibus quidem etjactura
gcntis humani non potest, necesse habct ut armorum providentiâ et
rigorc impcdiat, purgct et tollat. Ferro cnim necesse est ut abscin-
dantur vulnera qune fomentorurn non recipiunt medicinam. Regia
enim majcstas, legibus et armis decorata, ufroque temporc, belloruni
scilicct et pacis, rectè habct populos gubcrnare : quatenùs princeps
in regno non solum legibus calumniarum iniquitates expellat, sed
in hostibus prceliis victor évadât, et fiât tam juris religiosissinius
quàm victis hostibus magnificus triumphatorj ut habctur in proœmio
( i58 )
plus souffrir tant d'horribles attentais, et y exercer
sa puissance non avec la faiblesse qu'il a montrée
jusqu'ici, et en sollicitant pour ainsi dire la sou-
mission à ses lois, mais avec l'appareil d'une armée
et à coups de canon s'il le faut , puisqu'il dispose
d'une force suffisante pour cela. Je dis aussi qu'il
doit y employer tout l'argent qui lui vient des Indes,
parce qu'il n'a pas le droit d'en recevoir un seul
institutionum. Manifestum est cnim quotl si legibus rex inhibere
mala et oppressioncs sive calumnias, subditorum propter inobedien-
tiàm vel potentiam tyrannorum non potcst , tenetur per violentiae
potentiam et vires bellicas etiam personaliter, bello assistendo, et cum
suo periculo illa tollere. Kani si in hoc bcUi certamlue fideliter mor-
tuus fuerit, régna illi cœlestia es. his qui et pbtemperaverint minime
negabuntur. Et propterca. Ecoles. 7 : Koli quercre fieri judcx nisi
valeas virtute iniimpcrc iniquitates, ne forte cxtimcscas f'aciem po-
tentisetponasscandalum in agilitate tua. Virtute^uidem in regibus
armonim quâ possit sibi siibjugaïc superbes et rebelles, ac dissiparc
omne mal'un intuitu suo. — Proverb. 20 : Et ibi dissipât impios rex
sapiens, et incarnat super eos forniceni , id est, triumphat de cis.
Fornix cnim crat arcus triumphalis qui antiquitùs crigebatur \icto-
ri, etc., ut patetlib. 1 Regumctin gestisSaulis.Quod si rexliœcadlii-
bere tenipestivè remédia neglcxerit, scu simulavcrit, profcctô apud
Deum reum tôt malorum et pcrditionis tam impiœ et universalis
effici dubitabit nemo. Mortcm namque langucntibus probatur infli-
gera qui hanc ciim possit non excludit; et error cui non rcsistitur
approbatur, et consentira vidclur errantibus qui ad rcsccanda quae
corrigi debent non occurrit. Et non solùm qui faciunt, scd etiam qui
consentiunt participes judicantur , et libat Domino prospéra qui ab
afllictis pellit adversa ; negligere enim, cùm possit, perturbarc perver-
ses , nihil est aliud quam favcre. Ncc caret scrupulo consensionis oc •
cultœ qui manifesto facinori desinit obviare. Et probat odisse se vitia
qui condemnat errantes; et latuni pandit delinquentibus aditum qui
iungit cum pravitatc conscnsum. Et nibil prodest alicui non puniri
proprio , qui punicndus est de aliène peccato. V. la 83* dist. passim ,
et la 86-.
( i5y )
réal avant d'y avoir extirpé les racines du mal
l>ar l'établissement d'une administration juste et
[Kiternelle.
Deux choses me semblent incontestables. La
première est la nécessité de réduire par les armes
les tyrans qui dominent dans le Pérou ; c'est par là
qu'il est important de commencer, aucune résistance
n'étant à craindre d'ici â plusieurs années dans les
autres contrées de l'Amérique , quoique les Espa-
gnols y aient secoué le joug de l'autorité royale
en comptant sur les secours et la protection des
révoltés du Pérou. Ce moyen est le seul dont on
puisse attendre quelque bien. Après la soumission
des rebelles on rendra la liberté aux Indiens, et
l'on s'occupera de faire succéder l'ordre à la con-
fusion.
Le second objet sur lequel il me paraît impos-
sil^le d'élever le moindre doute , c'est qu'on n'a pas
le droit d'exiger le moindre tribut des Indiens jus-
qu'à ce que l'opération dont je viens de parler soit
terrninée. Ceci est un devoir si impérieux pour le roi
qu'il ne peut y manquer sans pécher mortellement.
11 nous conviendra donc de soutenir que le roi a été
dupe d'un prestige , et que son confesseur le laisse
dans une fausse et trompeuse sécurité. Sa Majesté
entretiendra dans le pays cinq cents hommes de
guerre pour y maintenir l'ordre établi, et il sera
défendu sous peine de mort, à quiconque ne fera
pas partie de cette troupe, d'avoir vme arquebuse à
sa disposition : toute tentative de révolte deviendra
par là impossible. Mais je déclare, devant Dieu et
( i(k) )
(levant les hommes , qiu- si on ne prend le parti de
détruire promptcment, cl de la manière que je viens
d'indiquer , ces traîtres et ces tyrans , le nombre
en deviendra si considérable que lorsque le prince
voudra plus tard suivre ce conseil ses ordres ne
pourront plus être exécutés , et on verra la révolte
prendre la place de la légitimité, parce que Dieu
l'aura ainsi voulu dans sa justice.
Je rapporterai ici un fait remarquable que le saint
archevêque de Florence a cité dans son histoire ,
5« partie, titre 22, chapitre 7. Le pape Martin V, à
la prière de l'empereur Sigismond , envoya un saint
homme, le cardinal N. Julien, en Bohème, avec le
titre de légat , pour convertir les hérétiques qui
commençaient à se montrer dans cette partie de l'Al-
lemagne. Le légat, voyant qu'il serait impossible de
les ramener, en écrivit à l'empereur, et lui conseilla
de les faire périr par le glaive , afin de délivrer
promplement ses Etats de celte nouvelle contagion.
Sigismond refusa de suivre ce conseil ; soit que cette
mesure lui parût trop violente, soit qu'il craignît
d'affaiblir les forces de son ro^^aume , il se flatta d'en
venir à bout avec le temps, et sans avoir recours
aux armes. Mais ces hérétiques se multiplièrent tel-
lement qu'ils formèrent bientôt une armée formi-
dable , avec laquelle ils désolèrent tous les pays qui
n'embrassaient pas la nouvelle doctrine, en sorle
qu'en peu de temps toute la Bohème fut hérétique.
Ce malheur ne serait point arrivé si l'on eiit tra-
vaillé, dès l'invasion de l'hérésie, à en poursuivre les
partisans, comme le légal l'avait conseillé. Vous
( iGi )
voyez, mou PèrO; quelle apj)lic:ilion on peut faire
de cet exemple à la (picsiion des Espagnols révoltés
de rAraériqiie
Votre Paternité osl persiiadée qu'il faudrait divi-
ser le gouvernement des Indes , la partie puremeni
civile appartenant aux oOicicrs du roi, et l'autre aux
évoques. Mais je ne crains pas de dire qu'elle a été
complètement trompée par ceux qui lui ont parlé
de la situation de l'Amérique. Cette division existe
depuis longtemps. L'erreur de beaucoup de monde
consiste à croire que les commanderies et les par-
tages d'Indiens ont été imaginés afin de mettre les
Espagnols en étal de leur apprendre plus facilement
les vérités de notre sainte religion; mais j'ai la cer-
titude que l'homme cpii conçut l'idée de ce plan
en 1 5o4, et que je vis alors dans les Indes , était (on
éloigné d'un pareil dessein. Gjmment aurait-il pensé
à faire prêcher le christianisme par des hommes cor-
rompus et ignorans , qui avaient cux-mémcs besoin
d'être convertis, et qui auraient oppose plus de résis-
tance aux missionnaires que les Indiens , dont l'infi-
délité n'était plus que négative depuis que le cuire
des idoles était détruit à Saint-Domingue, et qui ,
par le fond même de leur caractère, étaient disposés
à une conversion aussi proniptc que facile? L'instruc-
tion chrétienne des îial)iians du Nouveau-Monde
n'entra pour rien dans les vues de l'auteur du sys-
tème ; îl ne songea qu'à procurer aux Espagnols de
1 or et des esclaves , en sacrifiant la liljerté et la vie
de ces malheureux, dont la ruine frappait les regards
de tout le monde, sanscpi'cm fît rien pour l'arrêter,
II. ,1
( i60
parce qu'il eût fallu les rendre à la liberté . et que
la soif de l'or et l'ambition commandaient au con-
traire d'en faire des esclaves. 11 espéra les retenir
dans celte dure condition en chargeant leurs maîtres
de leur apprendre , pour toute religion , la prière
Ave Maria ; et c'est ainsi qu'il se tlattait d'en impo-
ser à ceux qui connaissaient les conditions du partage
des Indiens et de l'établissement des commanderies.
Quel catéchisme, mon révérend Père, que VAi^e
Maria pour des hommes qui ne savaient si ces paroles
signifiaient une pierre ou un bâton, ou quelque chose
de bon à boire ou à manger! Votre Paternité en aura
une juste idée si elle prend connaissance du onzième
des vingt motifs qu'elle a maintenant sous les yeux.
Il en résulte qu'il serait hors de propos et inutile de
vouloir fonder deux sortes de gouvernement dans
les Indes , puisqu'ils y existent réellement ; le seul
objet important c'est de sauver l'honneur de la reli-
gion chrétienne , et l'espèce humaine , près de s'é-
teindre dans le Nouveau-Monde.
Je réponds à la quatrième de vos observations en
disant qu'il faut absolument rétablir dans tous leurs
droits les seigneurs naturels , les rois et les caciques
des Indes, ainsi que tous leurs sujets. Cette mesure
est aussi essentiellement juste et nécessaire qu'au-
cune de celles que les hommes aient jamais propo-
sées , et il est impossible que la loi naturelle et la
loi positive , ainsi que l'ancienne et la nouvelle loi
de Dieu , permettent ou commandent de faire autre-
ment. Je conclus de là ou que les Indiens seront
rendus à la liberté , ou qu'aucune puissance humaine
( i65 )
n'aura droit de légilimer la tyrannie qui pèse sur ces
malheureux , ni d'absoudre les coupables des péchés
horribles qu'ils auront commis. Or, mon Père si
les rois naturels et les seigneurs des Indes doivent
être rétablis dans leur ancienne autorité , et recou-
vrer leur indépendance, ainsi que vous le reconnais-
sez avec tant de fondement , connnent pourrait-on
croire qu'ils aient à fournir au roi de Castille, après
leur rétablissement, les tributs qu'ils payaient à
Montézuma , dont la puissance était au moins égale
à la sienne? S'ils les fournissent au roi d'Espagne, ou
ils les refuseront à Montézuma , ou bien ils les paie-
ront à l'un et à l'autre. S'ils les refusent à leur véri-
table souverain , connnent pourra-t-on dire qu'on a
rendu à celui-ci ses anciens droits , sa liberté et la
disposition des tributs acquittés par son peuple? Et
s'ils consentent à se soumettre à un double tribut
pense-t-on que la loi chrétienne et l'équité naturelle
ne soient point offensées de celte exaction commise
sur un peuple libre? Les lois des empereurs païens
repoussent et condamnent sans restriction cet usage ^
comme opposé à la raison et à la justice naturelle.
Je passe à voire cinquième considération.
Vous dites, dans votre quatrième proposition,
que le roi d'Espagne doit être reconnu pour maître
souverain de toute l'Amérique , afin de ne trouver
aucun obstacle dans l'établissement et la conservation
de la foi cathohque, et que cette raison justifie
pleinement la nécessité de lui payer le tribut comme
à Montézuma ou à tout autre prince.
Quant à la première partie de votre syllogisme,
( ir>i )
jaccortlc que le roi d'EspîJ'^iK! doii cire rccoimu
(îans les Indes pour le chef suprême de Ions les
princes qui rèi^nenl dans ce pays, mais seulement
lorsqu'ils auront été convertis [)ar ses soins charita-
hles à la religion chrétienne; lorsqu'il sera bien
prouvé que c'est volontairement et sans violence que
ce changement s'est opéré ; que , par un traité spé-
eiâi , nos rois auront promis de rendre leiu' souve-
raineté utile aux Américains , à leurs institutions et
h celles de leurs lois qu'on aura pu maintenir , et
que les rois indiens, de leur côté , auront juré avec
lettiTs sujets de reconnaître les souverains de Cas-
tïUe pour maîtres suprêmes , et d'obéir à leurs lois
justes et à leurs ordonnances.
Je viens maintenant à votre conséquence, qui csi
que les Indiens doivent des tributs aux rois d'Espa-
gne. En ne consultant que la loi naturelle , le droit
et la coutume de tous les peuples et de tous les
temps , je dis et je crois avoir prouve que les seigneurs
indiens, en supposant que la souveraineté de nos
princes leur soit utile ainsi c|u'à leurs peuples,
peuvent s'acquitter par l'envoi qu'ils feront chaque
année d'un simple don, qui sera le signe de leur
soumission et le gage de leur reconnaissance. C'est
ainsi que les rois de Tunis ont rempli leurs devoirs
de vassaux à l'égard de l'empereur , avec quelques
chevaux et des présens j et nous savons que les anciens
rois de Caslille n'en recevaient pas davantage des rois
de Grenade , et ne se mêlaient en rien de leur gou-
vernement , malgré le droit qu'ils avalent de le faire ,
puisque ce n'était que par l'injuste Invasion dc^^
( ^65 )
Mauros qu'ils avaient perdu ce ruyaunic. Le dioit
.le l'crapcreur sur Tunis n'élait pas moins inconte»-
• able , ce prince y ayant élevé lui-même sur le tronc
celui qui cnéluil le maître. Noire droit à jouir de la
possession des Indes est bien moins fondé , et si les
rois indiens consentent à céder au nôtre leurs sali-
nes, leurs mineurs et leurs mines d'or et d'argent,
<lont leurs peuples ont formé leur domaine et leur
apanage , il serait fort injuste de ne pas reconnaître
dans ce traité un des plus importans services que
les rois d'Espagne puissent recevoir.
Lorsque les seigneurs indiens auront abandonné
à nos rois les biens que j'ai indiqués , on n'aura pas
la moindre corvée à exiger d'eux ni de leurs sujets.
Il me paraît même évident que ce serait une injustice
«.le s'emparer des revenus et des impôts qiû sont
payés à Moniézuma et aux caciques, et de charger
de deux tributs à la fois les Indiens leurs sujets : au
contraire , ces rois ne peuvent j)as même êirc légi-
timement privés du droit de <lisposcr pour leur ser-
vice de certaines mines qu'ils se seront réservées; et^
à l'égard de celles qu'ils céderont aux rois de Cas-
lille, s'ils en font tirer malgré cela de l'or à leur
profit, ou que leurs sujets les exploitent pour eux-
mêmes , il est juste que le produit leur en appar-
tienne entièrement, et sans qu'on puisse en prélever
le quint pour la part du roi d'Espagne , à moins que
les seigneurs et les peuples indiens n'y consentent
expressément en renonçant à leur droit , et en s'obli-
geant à acquitter ce tribut pour leur nouveau maître.
Mais si les princes ou les peuples du Nouveau-
( i66 )
Monde refusent d'admettre ce régime , comme ils
sont francs et libres par la loi de nature, il n'y a
iii obligation ni contrat qui permette de croire
qu'ils ont cédé et abandonné leurs droits à cet égard ;
je dis même que sans cette concession les mines, les
mineurs et les salines ne seraient pas devenus la
propriété légitime des rois d'Espagne. Ces derniers
avantages, ainsi que les droits d'importation et d'ex-
portation qui leur seront payés par les navires espa-
gnols, et une foule d'autres bénéfices que le fisc
trouvera dans ces provinces, suiîîront et au-delà
pour indemniser les rois d'Espagne des dépenses
qu'ils auront faites pour introduire et conserver la
foi catholique dans le pays , attendu que ni la raison
ni la loi divine ne font un devoir de prêcher aux In-
diens la religion chrétienne avec plus de soin et de
peine qu'à toute autre nation du monde et qu'aux
Espagnols eux-mêmes.
Les dépenses que les rois d'Espagne font ou
pourront faire à l'avenir pour l'établissement des
audiences, des vice-royautés, des gouverneurs et
des autres fonctionnaires administrateurs , n'ont pas
pour objet l'intérêt ni le bonheur des Indiens, qui
sont naturellement bons et pacifiques, parce qu'un
gouverneur leur suffit pour cinq cents lieues de pays,
et que ce n'est pas aux juges espagnols qu'ils ont
affaire , mais à leurs caciques, qui leur administrent la
justice. C'est pour les avoir privés de leurs juges na-
turels, afin de les soumettre aux tribunaux espagnols,
que la destruction de cette race a été marquée par
des progrès si effrayans. Ce n'est pas non plus pour
( i67 )
eux qu'on a établi des audiences , car ils n'en ont
jamais besoin, mais pour les Espagnols, qui ne peu-
vent vivre en paix , et qui ne cessent pas d'être en
procès les uns avec les autres, et de se faire mutuel-
lement tout le mal qu'ils peuvent. Il faut en dire
autant des grands administrateurs et d'une foule
d'autres ministres de la justice. C'est par nécessité
que nos rois ont ordonné qu'il y en eût, et c'est un
motif semblable qui les oblige d'en envoyer tous les
jours de nouveaux pour proléger les Indiens con-
tre les Espagnols, qui les volent, les oppriment et les
font mourir, ainsi qu'il est à la connaissance de tout
le i^ionde , avec un acharnement difficile à conce-
voir. Ces faits déplorables imposent aux rois d'Es-
pagne l'obligation la plus expresse de pourvoir , à
leurs frais, à ce qu'il y ait toujours un nombre
suffisant de juges pour la défense des Indiens, puis-
que l'espèce d'hommes qui franchit l'Océan pour
aller les opprimer, est injuste et vile, cruelle, arro-
gante, et essentiellement portée au vol, aubrigan-^
dage et à l'homicide.
Voilà, mon Père, à moins que je ne sois un in-
sensé , le véritable et l'unique moyen d'acquérir lé-
gitimement l'autorité et la puissance sur un peuple
ou dans un royaume. Je vous prie de vous rappeler
à cet égard les paroles mêmes de Jésus-Christ dans
le lo*' chapitre de l'Evangile de saint Jean. Celui qui
entre par cette porte dans le domaine de "la juridic-
tion, et qui, dans ses rapports avec le peuple, prend
pour règle les principes de la justice, fonde son
droit et son pouvoir sur la loi de Dieu, qui devient
( 1(^8 )
sa garantie; il les fonde sur les lois divines cl hu-
mâmes , en sorte qu'ils ne [encontreront nulle pail
dcsconlradictcurs, et qu'ils acquerront au contraire
chaque jour de nouvelles forces et le plus ferme
appui dans le consentement j^'énéral de la nation.
Quanta celui qui ne connaît d'autre voie , pour s'éta-
blir prince ou monarque, que celle de l'invasion,
vous savez , mon Père , quelle est à cet égard l'opi-
nion du grand saint Léon(j). C'est par cette voie
que les rois de Castille devaient entrer dans les Indes.
Mais ils n'y oui pénétré qu'en forçant toutes les bar-
rières, et depuis leur usurpation le système le plus
fidèlement suivi a été digne de ces commencemens.
A Dieu ne plaise que je prétende inculper ici les
rois d'Espagne; je dis seulement (jue le mal est ar-
rivé par la faute des hommes dont ils se sont servis , et
<|ui les ont trompés. Que Votre Paternité supplée par
ses réflexions à ce que j'omets ici sur les conséquen-
ces possibles de ce <juc je viens de dire, et en sup-
posant que la justice doit seule être prise pour règle ,
et que c'est devant Dieu que tout cela sera un jour
examiné et juge.
Ce serait rendre un grand service au roi de for-
mer entre nous , et avec tous ceux de ses sujets qui
l'aiment sans intérêt personnel et pour lui-même,
(i) Prmcipatus quciu .lul scditio extoisif aut ambitio ocCiipavit,
ttiainsi moiihus aut actilms non ulituclil ( (juaiito luagis si actibiis
et raoribus j;ravisi>imc ollendil), ipsiiis taïucn iuilii siiicst pcrniciosiis
cxcinplo. Et cliincilo est ut l)oiio pciagaiitur oxifn qii.T malo sunt
inchoala principio. L. i, rj. c. c. Pvineipatîis
( ï^9 )
une saillie coalition , nCin d'cclaircr sa conscience et
de détruire les sophismes qui ont surpris la sagesse et
Ja rectitude de son jugement. Le premier eflet de
cette noble entreprise serait d'engager Sa Majesté à
remédier promptement aux maux de l'Amérique ,
et de faire succéder une juste sollicitude à rindifïc-
rence qui enhardit les oppresseurs des Indiens , et
qui prépare, si elle dure plus longtemps, leur
dernière catastrophe.
La sixième pensée de Votre Paternité est qu'il
faut des Espagnols pour gouverner les Indiens , sur-
tout en ce qui concerne la religion. Combien nous
devons demander à Dieu, mon Père, qu'il nous
préserve de tout aveuglement , et des pièges cpie
nous tend la cruelle perversité des tyrans espagnols,
qui n'ont que trop réussi à faire excuser leur détes-
table oppression ! C'est ce dernier motif qui leur a
fait publier que les Indiens-n'ont rien qui les dislin-
gue des brutes, et ceLa parce qu'ils les ont trouvés
, doux et pacifiques , sans chevaux et sans armes de fer
j pourse défendre. Oui , plût h Dieu , je le répèle , que
l'administration civile fût aussi régulière en Espagne
qu'elle l'était chez les Américains , et que l'ordre
n y fût pas plus souvent trouble qu'il ne l'était au
milieu de ces peuples avant l'usurpation !
Dans quelle partie du monde trouverait-on des
peuplades sinon plus étendues, du moins aussi
nombreuses et aussi riches en hommes que dans les
Indes ? Où nous fera-t.-on voir une capitale aussi
grande que Mexico., qui renfermait plus de deux
cent mille habitqns? Y en avait-il comme Tlascala,
( i7<-> )
Mechoacan, Tapaca, Tezcuco, etc., qui faisaient la
force et la gloire de la Nouvelle-Espagne? comme
Guatlmala, Cuzco, et tant d'autres populations où la
société humaine , parfaitement organisée malgré la
multitude de ses membres, vivait dans l'union et le
bonheur ? La politique a pour objet de faire régner
l'ordre entre les états par l'exercice réciproque de la
justice; or comment, sans elle, l'ordre et la jus-
tice auraient-ils régné si longtemps au milieu de ces
immenses réunions d'hommes? Dans ce pays , où
nous avons été conduits par nos péchés et pour
notre malheur , aurions-nous trouvé tant d'hom-
mes dans des villes et des villages , si l'on n'y avait
eu aussi bien que nous le secret d'y fonder l'or-
dre , la paix et l'administration de la justice ? Sans
ces trois conditions , comment pourrait-on espérer
de voir durer une ville , une république ou toute
autre association d'hommes? Vous savez, mon Père,
ce qu'a prouvé à cet égard le philosophe grec dans
ses Ethiques et dans sa Politique , et il n'y a pas un
homme sage qui ne pense comme lui. Les Indiens
n^ont donc pas besoin des Espagnols pour l'adminis-
tration de leur pays. Affirmer le contraire est- ce
autre chose que faire valoir de vains prétextes et des
motifs illusoires, afin de perpétuer dans les Indes
le vol , l'oppression, l'esclavage elles commanderles ?
Je vais plus loin, mon Père, et j'affirme avec vérité que
si on eût voulutout remettre sur l'ancien pied chez les
Indiens , il aurait fallu ne pas laisser un seul Espa-
gnol dans les Indes. En effet, à qui doit-on imputer
la confusion et le désordre qui régnent maintenant
( '7> )
dans ce pays , api-ès l'anëanlisseinenl de ses lois
civiles et municipales , qui avaient toute la perfection
qu'un peuple païen était capable de leur donner?
]N'est-ce pas aux Espagnols, qui ont fait de ces con-
trées le théâtre des plus grands bouleversemens
dont l'histoire fasse mention ? Soyez donc prudent ,
mon Père , et n'ajoutez pas foi trop légèrement aux
discours que le mensonge , l'égoisme et la cruauté
inspirent à quelques personnes.
Quant à ce qui regarde la religion , je dis qu'il
faudrait supposer l'impossible pour tirer parti à cet
égard des Espagnols , c'est à dire admettre qu'ils
resteront en Amérique pour y maintenir l'autorité
du roi d'Espagne , et qu'ils n'y resteront pas , parce
qu'il y aura lieu de craindre qu'ils ae corrompent la
foi et la religion de Jésus-Christ par leurs crimes et
par les exemples de perversité qu'ds y donnent tous
les jours. Qu'ils reviennent donc tous en Espagne ,
à ^exception de ceux qu'on pourra croire dignes de
rester pour enseigner la religion chrétienne aux In-
diens , et les affermir dans les usages et les habitudes
d'un peuple véritablement converti. Je proleste
devant Dieu que cette mesure est indispensable , et
qu'il n'a jamais pu en exister de meilleure ni de plus
convenable au caractère des Indiens. Que Votre
Paternité juge d'après cela si les Espagnols ont été
et s'ils sont encore nécessaires dans les Indes pour
y conserver la religion ; qu'elle veuille bien se rap-
peler ce que j'ai dit pour prouver le contraire.
Et comme ici Dieu se plaît à prouver de plusieurs
manières ce que j'avance, après l'avoir fait tant de
( ï?-^ )
fois depuis ([ue j'ai aLlressé mes piainles au roi , j'ii,
maintenant sous les yeux, une le itie qui n/csl parvc
nue Jcpuis quatre jours do la Nouvelle-Espagne, cl
que je vous envoie par le même courrier. Elle est
d'un vénéiaLlc religieux augustin , de la famille
même de V empereur, et qui a occupé , avant d'entrer
en religion , des emplois considérables à la cour. La
lecture que je vous prie d'en faire vous donnera une
juste idée des commanderies, et de ce qu'il est per-
mis d'en attendre ; de la conduite des Espagnols ,
et des services spirituels qu'ils peuvent rendre aux
Indiens.
Que ceux -là sont peu au courant de la vérité qui
osent prendre sur eux de donner des conseils au
roi sur ce qu'il convient de faire dans les Indes ! 11
faudra qu'ils conviennent d'ime manière ou d'une
autre (car on ne résiste point à la vérité) que non
seulement les Espagnols ne sont d'aucune utilité dans
les Indes , mais encore qu'ils y entravent l'adminis-
tration civile , et qu'à l'égard de la religion , dont ils
se mêlent, il serait impossible de lui faire plus de
tort dans l'esprit des Indiens.
Il n'y a donc plus que l'intérêt des affaires pure-
ment temporelles du roi d'Espagne qui puisse otfrii
un motif suflisant d'employer des Espagnols dans
les Indes j cet ordre de choses est le seul dont les
Indiens puissent profiter, comme cianl une consé-
quence de notre arrivée au milieu d'eux. Mais si
cet avantage qu'ils reçoivent de nous n'est pas tro}!
chèrement payé par le sacrifice de leur sang , de
leurs fortunes cl de leur vie; s'il faut î\^\\ Espa-
( 175 ))
gnuls |)Our iiitlemnilc que l'cspiice hiunaine périsse'
«ont entière dans le Nouveau-Monde , je ne sais plus
^ur quel fondement repose la justice j et je doute
«{u'il existe un seul homme sensé et croyant en Dieu
à qui une condition semblable paraisse raisonnable ;
car, mon Père, puisqu'il a péri et qu'il périt encore
de si grandes multitudes d'Indiens sans foi et sans
sacremens, el que ceux mêmes qui ont été baptisés
maudissent en expirant une religion qu'ils ne peu-
vent juger que d'après le caractère de leurs bour-
reaux, ne sommes-nous pas fondés à demander quel
bien leur ont fait l'arrivée des Espagnols et la sou-
veraine lé du roi d'Espagne ?
Ce que je vient» de dire peut servir à faire trouver
la solution de cette espèce de problème politique. Je
dirai donc que pour le maintien de la puissance de
nos rois dans les Indes il n'est pas nécessaire de favo-
riser ce mouvement général et si vif qui entraîne les
Espagnols vers le Nouveau-Monde , ni de leur per-
mettre d'y rester aussi longtemps qu'ils voudront ; il
suffit que Ton ait dans chaque royaume trois ou
quatre villes d'une étendue el d'une population pro-
portionnée à celle des Indiens du même pays. Gua-
timala forme un royaume d'environ quatre-vingts
lieues ; on y comptait une multitude de villages in-
diens : les Espagnols n'y ont cependant formé que
trois éiablissemens. La ville de Santiago n'a guère
que deux cents habiians; San Salvador, cinquante ;
San Miguel, vingt-cinq. Le royaume de Cbiapa est
presque aussi étendu que Guatimaln , et cependant
la ville de ce nom est la seule (|ui oiTre une popula-
(Ï74)
lion de cinquante Espagnols, si même elle s'élève
jusqu'à ce nombre. Peu d'Espagnols suffiraient donc
pour maintenir l'autorité du roi chez des hommes
nus, pauvres, sans armes, naturellement bons et
pacifiques, et leur entretien coûterait peu si les rois
et les seigneurs naturels du pays cédaient leur droit
sur les mines , les pierres précieuses , les salines , et
sur d'autres objets qui forment aussi en Espagne
une partie des revenus de la couronne, et auxquels
il faut joindre ceux des douanes et une foule de tarifs
qui viendront chaque jour accroître les produits du
fisc, comme je l'ai déjà fait remarquer. Tant d'a-
vantages étant assurés au roi d'Espagne , j'en conclus
qu'il ne peut refuser aux Espagnols qui seront char-
gés de maintenir sa puissance dans les Indes une
partie de ces revenus , afin qu'ils puissent fonder des
établissemens et devenir colons. Or, je le répèle,
ce n'est pas aux Indiens à payer les frais de ces
spéculations, et je puis le prouver de plus d'une
manière.
Premièrement , c'est pour favoriser rétablissement
des Espagnols en Amérique que la souveraineté du
pays a été accordée au roi d'Espagne. Secondement,
c'est le motif qui a porté les princes indiens à lui
faire l'abandon des droits dont je viens de parler.
Troisièmement, on s'est proposé d'arriver au même
but lorsque des mesures ont été prises pour que les
Espagnols s'établissent dans ces beaux royaumes ,
où ils fondent , sur les terres mêmes des Indiens ,
d'immenses héiùtages, des exploitations considéra-
bles et des plantations de toute espèce, dont les
( ,75 )
bénéfices sont énormes , et surpassent infiniment touî
ce que leur ambition aurait pu concevoir et se pro-
mettre. Or qui oserait dire qu'après de si vastes
acquisitions les Indiens , qui se voient dépouiller ^
doivent encore quelque chose aux Espagnols , et que
s'ils trouvent quelques avantages précaires à certaines
spéculations, ils sont obligés de les payer à leurs
nouveaux maîtres? Quatrièmement, les rois de Cas-
tille sont rigoureusement obligés de supprimer toutes
les charges qui pèsent sur les rois indiens et sur
leurs sujets, à cause de l'extrême pauvreté dans
laquelle ilssont tombés, et afin qu'ils ne pensent pas
que la foi leur est vendue, comme ils le croient et
l'ont toujours cru. Ce fut pour éviter ce scandale
que saint Paul travaillait de ses propres mains, afin
de n'être point à charge à ses frères , parce qu'il crai-
gnait, en demandant des secours à ceux qui venaient
l'entendre , de porter préjudice à la religion dans
leur esprit, et d'empêcher le triomphe de l'Evangile.
Ce point de discipline a constamment et sérieuse-
ment occupé l'Eglise chrétienne : Necesse est , dit
un canon du 4' concile de Carthage , ut ab ilUsper-
ditio requiratur quorum , spolia pertimescentes , cl
haptismi gratia et sic àjide se subtraxerunt. Cin-
quièmement, ce qui prouve encore que les Indiens
ne doivent pas être obligés de fournir à l'entretien
des Espagnols qu'on jugera nécessaire de laisser dans
leur pays pour y maintenir l'autorité du roi d'Es-
pagne, c'est cette immense acquisition d'or, d'ar-
gent, de perles et de richesses de toute espèce qu'ils
ont faite dans les Indes, et qui a coûté des tourmens
îiicroyaLlès el la luorl tic plusieurs millions d'AiVic-
ricains, sur une immense ctencluc de pays , où l'in-
cendie et la dévastation continuent peut - être en-
core. Est-ce trop, pour expier tant de crimes, de
ne plus rien demander aux Indiens ?
La dépense que le roi d'Espagne serait obligé de
l'aire pour l'entretien de ces Espagnols serait bien
moins considérable que le prétendent certaines gens,
qui , tout en paraissant s'occuper vivement de l'in-
térêt de noire souverain, nuisent infiniment à la
perception des justes droits qu'il aurait pu établir.
Je dis qu'il en coûUîra peu pour cela , et jo^prie Votre
Paternité de vouloir bien réfléchir sur la raison que
j'en donne , cL de la présenter au roi;, parce que si Sa
Majesté daigne la prendre en considération elle re-
connaîtra qu'elle est véritablement, etd'ane manière
solide , le maître et le roi du Nouveau - Monde.
Qu'elle établisse dans le Mexique trois cents hommes
avec un salaire de trois cents ducats par an; qu'on
leur donne des terres et des montagnes, des eaux ,
et d'autres objets qu'on pourra céder sans faire ton
aux Indiens, et suivant la qualité de ceux qui seront
ainsi gratifiés. Il se trouvera eu Espagne ou en Amé
rique dix raille personnes qui remercieront le ciel
d'avoir obtenu de ces places. Mais surtout que ces
Espagnols n'y soient pas à perpétuité , dans la crainte
qu'ils ne finissent par surprendre et tromper la con-
fiance royale, mais seulement pour un temps limité,
afin de voir le parti qu'on aura pu en tirer, et le
bien qu'ils y auront l'ail. Qu'on leur défende, ainsi
que je l'ai dit, sous peine de mort, d'avoir des arque
( '77 )
husos à leur clis|)osiiion, à moins qu'ils n'exercent
le métier de soldats. Je prétends (jue celle dépense
ne surpassera pas les revenus de dix à douze coni-
manderies.
Quoique les Indiens ne soient pas obligés de la
supporter, on les verra néanmoins donner volon-
tairement de ce qu'ils possèdent pour faire plaisir
aux religieux missionnaires qui les y auront eno^a^és
jusqivà ce que le roi ait réduit les Espagnols à res-
pecter ses volontés. Lorsque cette garnison sera
établie , qu'on rende la liberté aux Indiens : je
réponds que ce bienfait en fera des sujets fidèles ,
prêts à verser leur sang |)our le roi , et qui lui paie-
ront deux ou trois millions de tributs. Quant aux
Espagnols , plusieurs de ceux qui se sont enricbis
s'embarqueront pour revenir en Espagne , après
avoir perdu leurs esclaves indiens ; ils y auront
vendu leurs biens dans l'impossibilité où ils se seront
vus de les ai)porter en Europe. L'acquisition en aura
été faite par d'autres Espagnols , et la population y
gagnera. D'autres ne demanderont pas mieux que
de rester sans qu'on cbange rien à leur condition ,
et c'est ainsi que les Indes se rempliront d'Espagnols
par l'établissement de cette garnison _, qui fera res-
pecter l'autorité du roi. Les irois cents hommes
<lont je parle ne jouiront pas seulement de deux ou
trois cenl s ducats, que le roi leur fera compter; ils
pourront encore mettre à profit cet argent en
exploitant des fermes et des brandies de c(mmierce,
qui ne manquent jamais d'enrichir les entrepreneurs,
à cause de l'extrême fertilité du sol et des autres
II.
12
( '78 )
ressources qu'il pr«isenle. F^es Espagnols façonnés à
ce système sufllront pour maintenir l'ordre depuis
l'entrée de la Nouvelle-Espagne jusqu'à Nicaragua ,
c'est à dire sur une étendue de plus de cinq cents
lieues de pays, il conviendra d'établir une force de
cinq cents honnnes dans le Pérou, après avoir
exterminé par la guerre ou de toute autre manière
les tyrans et les traîtres qui désolent cette contrée. Ce
nombre suffira pour tout le territoire, qui a été
occupé , ou , pour mieux dire , détruit par les Espa-
gnols de ce grand royaume. Tel est, mon révérend
Père, le premier et le principal moyen que les rois
d'Espagne doivent employer pour conserver leur
autorité dans les Indes , et pour y faire cesser le règne
de la terreur et de la tyrannie ; c est par lui qu'on y éta-
blira l'ordre et le gouvernement le plus convenable à
la conservation de la colonie et au salut des Indiens.
Enfin, votre septième considération se trouve
amplement réfutée par les lalsons que j'ai déduites
pour faire voir qu'il est diabolique , pernicieux et
contraire à toute loi et à la raison universelle de con-
fier des Indiens à titre de dépôt , soit à perpétuité ,
soit pour un temps limité , ne lût -ce que pour un
jour ou même que pour une heure , parce que cette
mesure est une entreprise criminelle contre leur
liberté , attentatoire aux droits de leurs seigneurs
légitimes , la source de mille aulrçs monstruosités ,
et qu'elle finit toujours par mettre à la disposition
de frénétiques armés de poignards les hommes les
plus soumis et les plus innocens qu'il y ait sur la
terre.
( 179 )
Je conclus de là , mon Père , que le roi ni le pape
n'ont pas plus de pouvoir qu'un simple particulier
pour ordonner de semblables dispositions. Que
Votre Paternité veuille bien ne plus se faire illusion
à cet e'gard , et détromper les personnes qui envi-
ronnent le roi , et le roi lui-même ; qu'elle dise
que si on défend aux Espagnols qui vont en Améri-
que d'exercer l'autorité civile et criminelle , on fera
certainement cesser les maux qui désolent ce pays ;
qu'elle ne laisse pas ignorer que l'empereur et son
confesseur , le père Pierre de Soto , furent trompés
par la méchanceté et la ruse des Espagnols conqué-
rans du Mexique , qui envoyèrent trois fois des
commissaires à leurs frais en Europe pour van-
ter le système des partages et pour annoncer qu'ils
donnaient au moins un ducat par jour aux Indiens
pour leur nourriture, pendant que ces malheureux
étaient réduits à la dernière extrémité , sans que
personne se chargeât de les défendre. Fidèles à ce
plan de déception , ils firent entendre au confesseur
que s'il examinait sérieusement cette affaire il
verrait qu'ils ne demandaient rien , puisqu'ils ne
réclamaient aucune juridiction, soit civile, soit cri-
minelle , comme si ces tyrans en avaient joui jus-
qu'alors, ou qu'ils en eussent eu besoin pour con-
sommer plus vite la ruine des Indiens ! ïel fut le
succès de leur audace et de leurs mensonges , qu'on
leur accorda plusieurs cédules qui , au mépris de
lois tout récemment émanées du trône , prolon-
geaient la durée des commanderies au-delà de la
vie des possesseurs ; disposition funeste , qui ne fiât
( l8o )
pas le seul crime de ces Uiaiis , el qui n'a pu que
rendre plus redoiiiable le jugement que le monarque
et le religieux amont à subir un jour devant Dieu.
J'ai rendu compte de cctie manœuvre dans plu-
sieurs de mes lettres au roi et à Votre Paternité. Je
vous supplie, mon Père, de ne plus revenir sur ce
que vous appelez les conditions et les lois qu'on a
imposées aux Espagnols , ni sur les peines dont
vous croyez qu'on punira leur forfaiture. Je vous
déclare que je ne vois dans tout cela qu'un leurre
de Satan et de ses ministres , propre à tromper la
bonne foi et à détourner l'attention de notre prince
de la ruine des pauvres races indiennes , devenue
inévitable par le système funeste et adroitement
déguisé dos répartitions et des abominables com-
manderies. Je m'engage avec vous , et devant Sa
Majesté , à prouver tout ce que je viens d'exposer
dans cette lettre , d'après les principes de la loi
naturelle et divine , et l'autorité des lois humaines
et canoniques. Je puis assurer que rien ne manquera
à la justification de ce Mémoire , et que le conseil
des Indes m'offrira dans ses archives des milliers de
preuves de tout ce que j'avance. Je répondrai plus
tard aux autres points contenus dans votre lettre ,
et je termine celle-ci, qui est du mois d'août i555.
( i8r )
» Kv^VX\\\V\VVV\\tVViV\,XVVV\.Vl,VV\\\V\'V\\\VWVVVVV\.V\'VfcV\,VVV<VS(\V\V\\\.V\VVVWV\X.\rtV\\W;VV'ï
RÉPOISSE
DE DON BARTHÉLEMI DE LAS CASAS
Aux questions qui lui ont élé proposées sur les araires
du Pérou en i5o4.
Premier doute. Sur les trésors de Caxainalca
Les provinces du Pérou sont immenses ; elles
s étendent depuis Quito inclusivement jusqu'au
royaume du Chili, et embrassent mille lieues de
terre en longueur, et cinq à six cents en largeur. Les
liabilans ne connaissaient d'autre religion que l'ido-
lâtrie; une partie adorait le soleil, et l'autre les
pierres, les rochers ou les collines. Avant l'arrivée
des Espagnols dans le Pérou aucun Indien de cette
contrée n'avait eu affaire aux Européens; aucun
n'avait insulté au culte des chrétiens, parce que ces
peuples étaient inconnus au reste du monde , et
pour ainsi dire relégués au-delà de la ligne équi-
noxiale du côté du pôle austral. Les Espagnols en-
trèrent dans les royaumes du Pérou en i55i,
espérant y trouver beaucoup d'or et d'argent. Ils
s'emparèrent en arrivant de la personne d'un sei-
gneur du pays, nommé Athabaliba , sans que rien
put motiver de leur part cette violation du clroii des
gens. Ils n'avaient en effet qu'un objet en vue; c'était
d'occuper une belle et riche contrée, et d'en
( '8. )
jouir tranquilleuienl. Le prince péruvien offrit d'ac-
quitter sa rançon en livrant à ses ennemis une
maison remplie de métaux précieux ; la condition
ayant été acceptée, Aibabaliba tint parole, et les
Espagnols se partagèrent ses trésors, en faisant la
part du roi d'Espagne , qui était du cinquième de
tout l'or et l'argent. Malgré cet énorme avantage ,
ils eurent la cruauté d'étrangler leur prisonnier, et
de livrer son corps aux flammes, sous prétexte qu'é-
tant encore entre leurs mains il avait envoyé de
tous côtés l'ordre de rassembler des soldats et de
venir à son secours contre ses ennemis. La question
est de savoir s'il y a obligation, pour chacun des Es-
pagnols qui firent prisonnier et qui assassinèrent
Atbabaliba , de restituer l'or et l'argent dont leur
troupe, qui ne s'élevait pas à deux cents hommes,
s'empara dans le palais de ce prince , ou si chaque
Espagnol est seulement tenu de rendre la part qui
lui échut, ou enfin s'il n'a rien à restituer.
Second doute. Surle temps où aucune taxe ne ré-
glait les tributs exigés des Indiens.
Lorsque les Espagnols découvrirent le Nouveau-
Monde le pape Alexandre VI confia, par une bulle
expresse , aux souverains de Castille et de Léon le
soin de continuer cette entreprise , sous l'expresse
condition qu'ils enverraient des prêtres et des mis-
sionnaires pour en convertir les habitans à la religion
chrétienne. L'empereur, de glorieuse mémoire, fit
remettre à ceux de ses capitaines qui allaient dans
( l«^^ )
le Nouveau-Moudc de bonnes et de saintes ins-
tructions afin que la loi fût piécliëe aux naturels.
Malheureusement personne ne soni^eaà se conformer
aux intentions du prince; on voulait seulement s'em-
parer, à quelque prix que ce fût , des richesses du
pays, et revenir en Espagne pour en jouir. C'est
ainsi qu'après la mort dAthabaliba , le principal
souverain du Pérou, plusieurs Espagnols apportè-
rent dans la péninsule une partie des trésors dont
ils l'avaient dépouillé , tandis que d'autres , qui ne
croyaient pas en avoir encore assez, restèrent dans le
pays pour en amasser de nouveaux. Ces Espagnols ne
sont pas tous morts, et il y en a plusieurs que je
pourrais nommer. La découverte de tant de métaux
précieux fut à peine connue qu'un grand nombre
d'Espagnols s'embarquèrent pour le Pérou, et en-
vahirent en tous sens cette vaste région , dont ils
soumirent d'abord les habitans par la force des ar-
mes, pour en faire ensuite des tributan-es, et plus que
des esclaves, puisqu'ils leur enlevèrent tout ce qu'ils
possédaient, sans leur laisser même les plus grossiers
alimens pour leur subsistance et celle de leurs fa-
inilles. Partout où ils portèrent leurs armes les In-
diens furent asservis et traités connue un vil trou-
peau. Le capitaine donnait à chacun de ses soldats un
certain nombre de villages indiens; celui-ci en ob-
tenait vingt, celui-là trente, ou même un plus
grand nombre. Le produit du travail des Indiens
était , pour le connuandeur, de dix mille [)esos par
année; d'autres en reliniient trente, et même jusqii a
cinquante mille; en un mot chaque soldat tirait de
( '«4 )
ses ludions autanl qu'il pouvail, allenduque,la quo-
tité dutribut n'ayant été fixée pour personne , l'anibi-
lion des maîtres était insatiable et sans bornes. Tel
fut le système suivi par les Espagnols dans toutes les
parties du Pérou , à mesure qu'ils en envahirent et
s'en partagèrent les provinces et les babitans. Tel
est aussi celui que l'on suit maintenant dans le Cbili,
et partout où l'on pénètre. Lorsque les indigènes
ont voulu défendre leur patrie ils ont péri, victimes
de la force majeure des Espagnols, ou ils sont tom-
bés dans l'esclavage, ce qui est aujourd'hui la con-
dition générale des Péruviens. Les soldats qui furent
alors nommés commandeurs ont imposé , en maî-
tres absolus , des tributs dans le Pérou pendant
treize à quatorze ans. Il est question de savoir s'il
y a obligation pour chacun en particulier de res-
tituer tout ce qu'il a enlevé à ses Indiens, ou s'il est
solidairement tenu de rendre tout ce que tous ont
pillé , ou enfin si, après avoir rendu ce qu'il a pris
pour son propre compte , il aura acquitté le devoir
que sa conscience lui impose.
Troisième DouTl^. «Swr le temps des premières taxes
et des tributs.
Après l'époque dont je viens de parler les reli-
gieux missionnaires et d'aulies personnes aussi zélées
pour riionneur et le service de Dieu , voyant les
cruautés inouïes que les Espagnols exerçaient sui
les Indiens , engagèrent les commissaires du roi à
réduire el à fixer les tributs que les Indiens auraient
( 185 )
.1 p;iycr , alin de leur procurer au uiolns de quoi se
couvriret lesalimens nécessaires. On établit alors une
espèce de taxe sur les Fonds de terre. 11 fut réglé que
chaque lot ou partage d'Indiens fournirait à son
commandeur tout ce qui serait nécessaire à sa maison
lorsqu'il en ferailla réquisition. On vit alors les soldats
demander tout ce qu'ils s'imaginaient leur être indis-
pensable , et les commissaires pour les taxes ne leur
rien refuser, parce qu'ils manquaient d'énergie pour
être justes , et qu'ils craignaient une révolte des
soldats commandeurs. Ils composèrent donc la
taxe des Indiens d'une grande quantité d'or et
d'argent , et d'une foule d'autres objets plus ou
moins utiles , tels que lentes , étoffes , sacs , cou-
vertures pour des chevaux , chaussures , nattes ,
selles , bâts , brides ; outre des provisions , comme
des moulons, des porcs , des poules , du pois-
son frais ou salé , et beaucoup d'autres objets
du même genre. L'établissement de ces fourni-
tures fut injuste , parce que la crainte seule d'un
soulèvement l'avait rendu nécessaire. Je dirai cepen-
dant que le lot d'Indiens qui avait contribué jusqu'a-
lors pour trente mille pesos ne fut imposé qu'à
vingt mille par les experts , non que la justice
avouât une semblable disposition , mais parce que ,
ne pouvant mieux faire , ils bornèrent là l'intérêl
cpi'ils portaient au malheureux sort des Indiens ,
ainsi que les commissaires l'ont souvent protesté
(levant moi. Je dois déclarer aussi que ces comman-
deries , bien qu'établies jvir les officiers de l'empc-
^•reur et loi , n'en étaient pas moins une inslilulion
( >86)
conlraire àleiirs vues et même à celles du monarque ,
car le prince et ses ofiiciers ne les imaginèrent
qu'afm de prévenir l'insurrection dont ils croyaient
que ce pays était menacé. D'ailleurs il faut
remarquer que lorsque les commissaires chargés
de l'établissement des taxes remettaient à un soldat
espagnol la cédule ou le titre de quelque coraman-
derie , ils lui enjoignaient au nom du roi d'avoir
soin d'en faire instruire les Indiens des vérités delà
religion ; voilà pourquoi on rencontrait , quoique
bien difficilement , quelques prêtres dispersés çà et
là dans les commanderies. Il est maintenant ques^
tion de savoir si chacun de ces soldats commandeurs
est obligé de restituer tout ce qu'il a levé sur les
Indiens depuis l'établissement des tributs , ou s'il
n'est tenu qu'à la restitution d'une partie de ces
biens , et enfin s'il faut établir , à l'égard de celui
qui a entretenu un prêtre dans sa commanderie ,
une autre règle que pour celui qui n'en a pas
employé.
Quatrième doute. «Sz/r les taxes qui existent encore
dans le Pérou.
Les commandeurs ont maintenu jusqu'à présent
les taxes dont je viens de parler. Le vice-roi, mar-
quis de Canète, et le juge du Pérou en ont même
augmenté quelques-unes, en même temps que, pour
ne pas trop révolter les Indiens, ils eu ont diminué
d'autres, qui ne laissent pas cependant d'être toujours
excessives. 11 y a quelques commandeurs qui ont avec
( i87 )
eux un prêlre charge d'instruire leurs Indiens ; d'au-
tres en ont deux ; on en voit qui s'en passent, et qui
ne savent pas même employer des laïques àce minis-
tère. Il y a des commandeurs qui ne manquent pas
d'instruction; mais la plupart en ont fort peu, et c'est
pour cela qu'au lieu de trois prêtres dont ils auraient
besoin ils n'ont qu'un seul religieux pour suffire à
tout. Le commandeur lui donne quatre cents pesos
pour ses honoraires , et garde pour lui le reste du
produit de la commanderie , qui peut s'élever à dix
mille pesos plus ou moins. Dans certaines comman-
deries la moitié des Indiens n'a pas encore reçu le
baptême , et l'on ne songe point à les instruire pour
en faire des chrétiens; ils paient cependant des tri-
buts à leurs maîtres comme les autres. Plusieurs
possesseurs de ces établissemens les tiennent du
vice-roi ou des juges, et non des anciens gouver-
neurs ; d'autres les ont reçus des officiers du roi ,
ou en jouissent même malgré le roi et ses délégués ;
on leur en laisse la possession sans leur dire qu'ils
n'en S0nt pas les maîtres légiûmes, ce qui est cause
qu'ils les regardent comme des récompenses que le
roi a voulu accorder à leurs services. Un autre motif
empêche aussi de les inquiéter ; c'est la crainte qu'ils
ne se mettent à la tête des Indiens pour se révolter
contre le roi. Telle est maintenant la situation du
Pérou. Or on peut demander si ces connnandeurs
sont tenus de restituer, et si ceux qui ont assez d'ins-
truction religieuse pourront retenir la totalité ou
une partie seulement de celte taxe.
( '^^ )
Cinquième doute. Sur les personnes qui ont des-
relations ai>ec les commandeurs.
L'or qui circule dans le Pérou a passé presque
tout par les mains de ces commandeurs: le marchand
de draps et de soiries en reçoit des lingots en échange
de ses marchandises ; l'avocat et l'homme de plume
pour leurs travaux, et le médecin pour ses visites ; le
tailleur cinq pesos pour la façon d'un habit; les domes-
tiques cinq cents pour leurs gages, et les prêtres deux
cents pour leurs messes et leur casuel. D'après ce que
j'ai dit dans les paragraphes qui précèdent, et si l'on
suppose que les terres de ces commandeurs appar-
tenaient aux Indiens à qui ils les ont enlevées ; que
les vignes qu'ils ont plantées l'ont été sur ces mêmes
terres et par les Indiens eux-mêmes , et que les
troupeaux qu'ils possèdent sont fournis par les habi-
lans et nourris sur leurs propriétés (en sorte que non
seulement les tributs , mais encore les bien* et les
terres qu'ils possèdent semblent appartenir aux
Indiens, d'après les raisons que j'ai exposées), il sera
question de savoir si les personnes qui ont des rela-
tions d'intérêt avec ces commandeurs , et qui en
reçoivent de l'argent, sont obligées d'en faire la
restitution. Je conviens cependant qu'il y a beaucoup
frofllciers du roi dans le Pérou qui ne savent pas
que certains commandeurs perçoivent injustement
des tributs, et que les Ibnds qu'ils possèdent ont été
mal acquis, bien qu'à cet égord ils puissent connaî-
tre jusqu'à im certain point la vérité, parce qu'ils
( iSy)
reiitendent de la bouclic nieiiie des prédicateurs
ilans les chaires ou dans les lieux qu'ils f'réqucnlenl.
Quoiqu'il en soit, il est, je le répète, question de
savoir si nous pourrons absoudre les marchands, les
médecins, les avocats, les employés, les religieux, et
bien d'autres individus qui reçoivent de l'argent
des commandeurs.
Sixième doute. Sur les mines cFoî^ et d'argent.
Lorsque les Espagnols arrivèrent dans le Pérou
il y avait des mines en exploitation , comme celle de
Porco et quelques autres ,* les unes appartenaient à
Guaynacapac , qui régnait dans le pays, et les autres
à des particuliers, qui les exploitaient pour payer à ce
prince les tributs qu'ils lui devaient. Les Espagnols
en on| découvert plusieurs d'or et d'argent depuis
cette époque, et les Indiens, de leur côté, n'ont
pas été moins heureux : les unes ont été trouvées
par hasard , et les autres à la suite de recherches et
de travaux dirigés vers cet objet. Toutes celles qui
sont actuellement connues, et qui ont quelque impor-
tance, sont devenues la propriété des Espagnols ,
autant celles qui étaient déjà en exploitation que
celles dont la découverte est due aux Européens ;
quant aux mines qui n'appartenaient pas à des par-
ticuliers , le domaine royal s'en est saisi. D'un autre
coté les Espagnols ont pris des mesures tellement
efficaces pour jouir exclusivement des mines dont ils
se sont emparés , et les agens du roi d'Espagne les
ont si bien imités , que personne n'oserait se pré-
( M)o )
senter aujourd'hui pour en jouir comme d'un bien
commun. Parmi celles qui onl élé trouvées par les
Espagnols , les unes datent de vingt-cinq ans ; les
autres sont beaucoup moins anciennes , et on en
découvre tous les jours de nouvelles d'une grande
richesse : je me contente de citer celles de Guamanga.
Il est incontestable que c'est contre le droit et la
volonté des Indiens que ces mines ont été exploi-
tées j usqu'ici par des Espagnols , et je le prouve par
deux raisons. La première , c'est qu'elles sont situées
sur des fonds de terre qui leur appartiennent, et
que les naturels les regardent encore comme leur
propre bien , quoiqu'ils n'en jouissent point : cela
est si vrai, qu'on ne trouverait pas un pied de
terrein dans le Pérou qui n'ait pour propriétaire
quelque ville ou quelque communauté d'Indiens; et
j'en appelle à cet égard à ceux qui ont parcoi^ruces
contrées et qui en connaissent l'administration. La
seconde raison c'est que tout l'or et l'argent qui sort
de ces mines est le produit du travail forcé des
indigènes, qui sont sous la verge des Espagnols. Le
mal qu'ils en reçoivent est énorme et intolérable, et
s'ils ne se révoltent pas contre leurs tyrans , c'est
qu'il leur serait impossible d'v réussir. Il faut obser-
ver aussi que les Espagnols qui sont entrés jusqu'à
présent dans le Pérou ne s'y sont établis que contre
le gré des Indiens , quoiqu'on n'y compte pas moins
de vingt villes espagnoles, grandes ou petites, sans
parler de celles qui existent dans le Chili. Les Indiens
ne tolèrent ces établissemens que parce qu'ils sont
convaincus qu'ils n'ont aucun moyen de les empe-
( 191 )
cher. Il est bien vrai que le roi deCasiille et deLe'on
est possesseur d'une bulle d'Alexandre VI par la-
quelle ce pape l'autorise à poursuivre la découverte
des Indes, ainsi que je l'ai rappelé dans mon second
doute , à condition qu'il y fera prêcher l'Evangile et
administrer la justice ; mais les triljuts qui sont
acquittés par les Indiens suffisent pour cela, et on
peut nier qu'il faille leur ôler les mines qui font
partie de leurs domaines, et dont le produit leur est
si nécessaire pour payer les impôts et les autres
charges dont on les accable. D'après ces considéra-
tions , il se présente ici trois problèmes à résoudre :
le premier consiste à savoir si le roi d'Espagne a le
droit de posséder et de faire exploiter pour lui- même
quelque mine dans le Pérou; le second, si le même
droit appartient aux Espagnols qui sontdans ce pays;
et le troisième si le roi peut , ainsi que les Espagnols,
s'emparer du produit des mines qui étaient connues
des Péruviens avant la découverte de l'Amérique ,
ou bien si le roi est obligé de rendre l'or et l'argent
qui ont été enlevés pour lui aux Indiens, ainsi que
les mines qui les ont fournis.
Septième doute. Sur les trésors qu'on trouve dans
les sépultures.
Avant rétablissement du christianisme 'dans le
Pérou, les habitans de cette contrée qui possédaient
de grands biens se faisaient enterrer avec leurs
richesses, qui consistaient enor et en argent, en perles,
en émoraudes , en vases de toute espèce et en étoffes
( ,y2 )
tl'iiii grand prix. Cel usage supcrslilieux clail loiulé
premièrement sur la persuasion dans laquelle ils
étaient que de riches sépultures honoraient les morts
autant que les vivans; secondement sur ce qu'ils
s'imaginaient qu'ils auraient dans un autre monde
la jouissance de ces trésois , et que plus ils en au-
raient fait déposer dans leurs tombeaux, plus leur
gloire serait grande , tandis que ceux qui seraient
allés dans l'autre monde sans rien emporter y vi-
vraient dans le mépris et la misère. De là cette, suite
de sépultures plus ou moins somptueuses que les
familles opulentes élevaient et conservaient avec le
plus grand soin , et dans lesquelles étaient déposées
les cendres de leurs ancêtres avec une partie des
richesses dont ils avaient joui. Depuisl'année i554
il a été trouvé dans les tombeaux de la seule ville
indienne de Truxilloplus de cinq cent mille ducats,
dont les quatre cinquièmes sont tombés entre les mains
des Espagnols. Il y a de ces sépultures qui appar-
tiennent à des Indiens, et ceux-ci les conservent avec
d'autant plus de soin et de respect que les corps de
leurs aïeux y ont été déposés : on en voit d'autres
qui sont si anciennes que les Indiens ne sauraient
dire à qui elles ont servi ; ils savent seulement qu'elles
ont été élevées pour des seigneurs de la ville où on les
trouve, et dont il ne reste plus aucun souvenir. Les
Espagnols mettent beaucoup d'empressement à visi-
ter ces tombeaux, malgré l'opposition des Indiens,
et ils s'emparent de tout ce qu'ils y trouvent. La
question est de savoir si ces Espagnols sont obligés
de restituer tout ce qu'ils prennent dans ces sépul-
( '9^ )
I lires, cl s'il y a quelque dlfrércnco mire les lom-
bcaux qui n'appardcnncnl h personne el ceux qui
ont des maîtres; cnsorle que les violaicurs puissent
rester possesseurs des olijcts qu'ils ont pris dans les
premiers, tandis qu'ils devront rendre ce qu'ils ont
trouvé dans les autres,
HUITIÈME DOUTE. Surles choses qui ont été offertes
aux lieux consacrés par la superstition des
Indiens.
Les Indiens du Pérou donnent le nom de gua~
cas aux lieux où se trouvent les objets qu'ils ado-
rent j comme, par exemple, aux collines, aux sites
où est la pierre dont ils ont fait le réceptacle delà
divinité , et au puits où ils vont se laver avant de
sacrifier au démon : quelquefois, prenant ic tout
pour la partie , ils appellent guaca l'objet même
qu'ils adorent , comme la pierre , l'arbre, la fon-
taine , etc. Avant leur conversion^au christianisme
ces peuples offraient à leurs guacas une grande
quantité d'or, d'argent, d'étoffes, de vases précieux
et de pierres fines. La plus fameuse Axt^ guacas du
Pérou était le temple même du soleil, dans la ville
de Cuzco , lequel %st devenu un couvent de domi-
nicains. Il y avait dans son enceinte une immense
(juantité d'or et d'argent , et d'autres offrandes du
plus grand prix , que les idolâtres avaient consacrées
au culte du soleil , objet de l'adoration des Incas ,
qui sont la partie la plus distinguée de la population
du Pérou. Les Espagnols s'emparèrent de toutes ces
H. i5
( 19^ )
richesses et d une foule d'aulics trésors qu'ils dé-
couvrirent clans diflcrentes guacas , particulièrement
dans celle de Pacbacaniac. On trouve de ces
inonumens religieux dans presque toutes les villes
du Pérou , et les richesses en sont presque incal-
culables. La question est de savoir si les Espagnols
qui ont dépouillé les guacas sont tenus de restituer
ce qu'ils ont pris , et à qui ils doivent le rendre.
Neuvième doute. Sur les chacaras des Indiens.
L'Inca Guaynacapac s'était réservé dans chaque
ville de son empire des terres dont il avait formé un
domaine royal , auquel on avait donné le nom de
chacara de l'Inca. Le premier de ces mots signifie
héritage, et le second est le nom des rois du Pérou,
comme Pharaon celui des souverains de l'Egypte.
La culture en était laissée aux habitans , qui y se-
maient du maïs , et qui acquittaient le tribut qu'ils
devaient au priiipe en versant les produits de ces
terres dans les greniers de l'Etat. La ville de Cuzco
était la capitale de cet empire ; Guaynacapac , dont
les petits-fils vivent encore, y avait établi sa cour,
et gouvernait plusieurs provinces comme souverain
naturel et légitime. On prétena cependant qu'il en
possédait quelques autres à litre de conquête , et
qu'il n'avait pas ménagé la tyrannie pour y établir
le domaine royal dont je viens de parler. Les Espa-
gnols se sont emparés de ces fonds de terres , qui
sont les plus fertiles du pays, et ils les ont convertis
en vignes et en jardins , qu'ils font cultiver comme
( 195 )
leurs propriétés parliculières. Il s'agit de savoir s'ils
sont tenus tle rendre ces biens, et à qui il faut qu'ils
les rendent.
Dixième doute. Sut^ la prise de Cuzco.
Lorsque les Espagnols envahirent le Pérou ils
soumirent les Indiens qu'ils rencontrèrent sur leur
passage ; mais au moment où ils allaient entrer dans
Cuzco , les habitans , qui avaient d'abord voulu se
défendre, jugeant que ce parti était impossible ,
abandonnèrent leur capitale et s'éloignèrent. Les
Espagnols mirent la ville au pillage , enlevèrent
toutes les richesses du temple du soleil et de celui
(le la lune , et se partagèrent les maisons des habi-
tans,, dont les murs subsistent encore , parce qu'ils
ont été construits avec une pierre extrêmement dure.
Beaucoup d'Espagnols ont bâti depuis dans l'enceinte
de ces murailles ou sur les murailles mêmes , parce
que ces édifices n'étaient couverts que de chaume,
et que leur construction, trop simple, ne pouvait con-
venir à des Européens. Les combles en ont été cons-
truits en tuiles ; on y a formé plusieurs étages, et
pratiqué des entresols. 11 y a vingt-cinq ans que les
Espagnols sont établis à Cuzco, où ils se sont
emparés des terres, qu'ils font cultiver pour leur
propre compte, et d'où ils tirent des produits très
considérables. Ils n'ont pas fait la moindre restitution
aux habitans de Cuzco et de la province, qui sont
obhgés de cultiver pour vivre les terres des monta-
gnes des environs de cette ville depuis qu'on les
( i9^> )
a chassés de leurs fertiles vallées. Les maisons dont
les Espagnols s'emparèrent appartenaient au roi
Guaynacapac cl à ses enfans, et non à ses autres
iiarens , qui composaient sa cour et logeaient dans
son palais. On demande si les Espagnols doivent
restituer ces maisons et ces terres aux Indiens , ou
s'ils peuvent les garder, n'ayant aucun scrupule de
s'en être emparés , puisqu'ils voient ces édifices
transformés en cathédrale, en maison épiscopale ,
et en monastères des quatre ordres religieux?
Onzième doute. Sur la souveraineté de V Inca.
Guaynacapac était souverain du Pérou ; il rognait
sur les provirices qui s'étendent depuis le Chili jus-
qu'à Quito , c'est à dire sur une étendue de mille
lieues. Ce prince n'était plus lorsque les Espagnols
arrivèrent dans le Pérou ; mais ils y trouvèrent ses
deux fils , Alhahahha et Guascar , et plusieurs
autres de ses enfans. Les deux premiers étaient les
seuls qui régnassent dans le pays lorsque les Espa-
gnols y arrivèrent , et ils étaient en guerre au sujet
de l'empire , ou pour une partie seulemcnl des états
de leur père , dont chacun réclamait la souveraineté
exclusive. Ces deux princes sont morts, ainsi .que
tous les autres enfans de Guaynacapac ; sa dynastie
n'est pourtant pas éteinte , puisqu'il existe encore
des petits-fils de ce monarque dans le Pérou. La
plupart , révoltés de la tyrannie des Espagnols , se
sont réfugiés dans la province et les montagnes des
Andes, où ils adorent encore le soleil;, qu'ils prennent
(^97)
pour un dieu , comme ils le faisaient avant l'arrivée
des Espagnols dans le Pérou. L'un de ces princes ,
nommé Tito , règne maintenant sur les peuples des
Andes; il a une cour, et des gardes qui vaillent
autour de son palais. Il vit dans cette province ,
avec le reste de la dynastie de Guaynacapac , pour
n'être pas réduits , comme les autres Indiens , à
servir les tyrans espagnols. Ces princes sont disposés
à se faire chrétiens , et même à revenir dans la pro-
vince de Cuzco ; mais ils demandent que le roi d Es-
pagne assure leur subsistance , et ils sont prêts à se
contenter chacun d'une commanderie espagnole.
JjC prince Tito a écrit un grand nombre de lettres
au proviseur de Cuzco , afin de l'engager à venir
dans les Andes pour entendre les propositions qu'il
avait à lui faire ; l'administratem- espagnol s'y est
enfin rendu , et a oljtenu qu'il fût planté des croix
dans ces montagnes. Le prince l'a prié de le recom-
jiiander au vice-roi , et de l'assurer qu'il reviendra
avec sa famille , pour se faire chrétien , si on lui
donne de quoi vivre. La question est de savoir si le
rui d'Espagne est obligé de fournir à Tito les moyens
de revenir dans la capitale de ses ancêtres , et de lui
lendre le royaume du Pérou , en se contentant de
la haute souveraineté sur le V)ays afin d'y maintenir
l'ordre , ou s'il peut en siireté de conscience le laisser
dans ces montagnes , dépouillé de ses droits légi-
lliiies. Il y a des personnes qui n'approuvent pas que
l'on rende la royauté à Tito , parce qu'il y aurait à
craindre qu'il ne se révoltât avec son peuple contre
les Espagnols , ou qu'il ne l'empêchât de se faire
( ^98 )
chrétien ; d'autres , au contraire , pensent qu'il faut
qu'il revienne, et répondent que la révolte n'est plus
à craindre depuis qu'il y a plus de six mille Espa-
gnols dans le Pérou , dont cent pourraient en dé-
truire tous les habitans , ce nombre ayant bien suffi
pour les soumettre à la domination du roi d'Espagne.
Quant à la crainte que Tito n'inspire à ses sujets de
l'aversion pour le christianisme, on peut assurer,
au contraire, que s'il revenait tous les Indiens
demanderaient le baptême dan« les Andes , et ceux
qui habitent dans la province de Cuzco en devien-
draient meilleurs chrétiens , parce qu'ils sont très
soumis à leurs princes , et très portés à les imiter.
Or , comme on peut compter sur la sincérité de
rinca, une fois qu'il aurait embrassé notre religion,
son exemple entraînerait un grand nombre de ses
sujets, qui vivent dans l'idolâtrie quoiqu'ils aient reçu
le baptême, parce qu'ils sont consternés de l'absence
de leur roi , et qu'ils ne croient pas qu'il leur soit per-
mis d'avoir une autre religion que ceUe de leur maître,
qu'ils savent bien n'avoir pas renoncé à celle de ses
aïeux. Je ferai remarquer aussi que Guaynacapac ,
aïeul du roi Tito , a été souverain légitime de quel-
ques provinces du Pérou qui avaient appartenu à ses
prédécesseurs ; que d'autres furent soumises par le
même prince , et réduites à lui payer tribut sans cause
léguime , et aussi injustement que tout le Pérou l'a
été par les Espagnols.
( 199 )
Douzième doute. Sur la bonne foi dont quelques
soldats prétendent faire leur apologie.
Les Espagnols qui sont allés dans le Pérou , et
particulièrement ceux qui l'ont découvert , y ont
commis de très grands crimes : ils y ont fait mourir
Athabalibapour s'emparer de ses trésors ; poursuivi,
brûlé ou massacré un grand nombre d'Indiens , et
réduit cette race entière à la condition d'esclaves et
de tributaires : je dis d'esclaves, car, quoiqu'on ne
les vendît pas comme dans d'autres pays du Nou-
veau-Monde , ils n'en partagaient pas moins louies
les autres misères de cette injuste condition. Ces
crimes ne sont pas les seuls qu'on puisse reprocher
aux Espagnols; je ne parlerai pas des autres , l'objet
dont je traite en ce moment pouvant se passer de
cette triste énumération. La question est de savoir
s'il peut se trouver parmi ces Espagnols des gens de
bonne foi et qui aient été dans une ignorance invin-
cible du mal qu'ils faisaient , en sorte qu'ils soient
dispensés pour cela de le réparer. Quelques Espa-
gnols font valoir ce motif pour leur défense , et
assurent qu'ils étaient loin de se croire coupables
pendant qu'ils tuaient les Indiens, ouïes rendaient
tributaiics. Us se fondent sur ce que ces hommes
étaient des infidèles , des idolâtres et des ennemis de
Dieu , ce qui les leur faisait rcgartler comme de vé-
ritables animaux qu'on pouvait tuer sans oflonscr la
divinité. D'un autre côté, il ne paraît pas qu'il puisse
y avoir d'ignorance invincible à l'égard des dix
( 20O )
coiumandciiicns de Dieu , ni par conséqucnl qu'il
soit possible de cioire qu'on ne pèche pas morlelle-
nient en luant son semblable , alors même qu'il
s'agit d'un idolâtre , en pillant ses propriétés ,
quoiqu'il soit un infidèle, et en le brûlant sans motif
légitime , bien qu'il ne croie pas en Jésus-Christ.
Ces questions enabrassent toutes les difiicullés de
la matière du gouvernement des Indes. Si Dieu
daigne accorder à ceux qui sont chargés de les
résoudre les luuiières nécessaires pour s'en acquit-
ter conformément à sa loi et à ses commandemens,
je ne doute pas qu'on ne découvre une multitude
d'erreurs très pernicieuses dans ce, qu'on a pensé en
Espagne sur les affaires du Nouveau-Monde, depuis
que , pour le malheur de l'espèce humaine , nous
nous en sommes emparés. On verra alors quel
danger nous avons couru de donner dans l'erreur ,
les uns ou les autres, par l'eflet de notre ignorance
et par l'airectation que nous avons mise à ne vou-
loir pas connaître ce qu'il nous importait le plus de
bien savoir. Tous les malheurs des Indiens sont
venus d'abord de la profonde méchanceté des
Espagnols , et ensuite du mépris constant qu'ils ont
eu pour les principes que je vais développer, ou du
peu do soin qu'ils ont mis à s'en faire instruire.
Ainsi, pour répondre aux ([uesiions que je viens
d'exposer, et après avoii' invoqué l'assistance de
notre Dieu , je traiterai ce grave sujet le i>lus briè-
vement qu'il me sera possible , f(uoiqu'il soii bien
au -dessus des forces do njun esprit ^ cl qu'il fallût
..i
( '^01 )
un icmps [)liis consKlcrable pour on parler conve-
nablement. J'établirai d'abord quelques principes
incontestables , et j'en déduirai ensuite les con-
séquences pour les appliquer à la solution des diffi-
cultés. Au reste , je déclare avant tout que je
soumets ma doctrine entière à l'autorité de l'Eglise
cl à celle de son chef, notre Saint Père le pape.
PREMIER PRINCIPE.
Tous les infidèles, à quelque secte ou religion
qu'ils appartiennent , et quelque habitude qu'ils
aient contractée de pécher contre le droit naturel ,
le droit divin et celui des gens, possèdent légitime-
ment ce qu'ils ont acquis sans nuire à personne ,
soit des propriétés particulières , soit des royaumes,
des étals, des dignités et des juridictions.
11 est facile do prouver ce principe à l'égard du
droit de possession. On lit dans la Genèse : Faisons
l'homme d notre image , etc. Peuplez la terre
et soumettez-la y dominez sur les poissons de la
mer , etc. Et dans le 8"" psaume : F'oiis ai^ez mis
toutes choses sous ses pieds y au il 5"^ : Le ciel
appartient au Seigneur ^ il a donné la terre aux
enfans deshommes. — Nous sommes ^ dit Arisioleau
second livre des Ethiques, comme la fui de toutes
choses, et nous nous appliquons ï usage de ce qui
est comme s il n'existait que pour nous , etc. La
possession des choses extérieures est naturelle d
f homme j et fondée sur la justice , etc. Quani à la
souveraineté de ccriains hommes sur leurs semblables,
( 202 )
ei au droit de les gouverner ou de les administrer ,"
je soutiens qu'ils sont également naturels et légi-
times ; or, lorsqu'une chose est naturelle à une
autre, elle lui appartient de toute nécessité, car
sans cela le droit de se conserver n'existerait pas.
La nature ne fait pas les choses à demi ; elle achève
et accompHt son œuvre tout entière, comme le
remarque Arisiote. La raison le prouve aussi en
nous faisant découvrir qu'il serait impossible que
l'homme isolé , ou n'ayant qu'une compagne et des
enfans , suffît pendant longtemps à ses besoins et à
ceux de sa famille. On peut donc conclure de cette
insuffisance de IJhomme que tout ce qui est néces-
saire pour conserver sa famille est naturel , et lui
appartient par droit de nature : de là la nécessité
que quelqu'un gouverne cette réunion d'êtres faibles,
afin d'assurer le bien commun. Si nous supposons
une grande association d'hommes sans chef pour
les conduire, il faudra s'attendre à beaucoup de
trouble et de confusion, et par conséquent à la dis-
solution du corps social , qui ne peut se maintenir
SI 1 on contrarie les plans de la nature. C'est ce qui
fait dire au roiSalomon : Ubi jion est guhernator ,
popiilus corruit. Un peuple scms chef tombe bien-
tôt en dissolution. Ce chef ou gouverneur ne i)eut
être que celui que la société entière a élu dès le
commencement , et qu'elle pourrait remplacer par
la même voie s'il n'était plus là pour administrer (i).
(i) Ut. fi", (le Orig. jiir., 1. i, § clciiulè cum csscnt, et §novissim('-,
<"tq. 3, d. c. legimusj <■( rniod notât in 1. ex hoc jiiie ff. de jiist.
et ']u.
( 203 )
C'est lui qui tient entre ses mains la juridiction tout
entière lorsqu'il ne reconnaît personne au-dessus
de lui , comme tous les rois indépendans : c'est ce
que prétendent tous les jurisconsultes (i). 11 est
donc naturel , aux hommes chrétiens comme aux
infidèles , d'avoir des chefs pour en être gouvernés,
sous quelque forme de gouvernement qu'ils aient
préféré de vivre ; de la même manière que ce qui
est naturel à chaque espèce d'être , est naturel à
tous en général et à chacun en particulier, et de
même que ce qui est droit naturel pour des hommes
doit l'être également pour tous , à quelque secte ou
religion qu'ils soient attachés , parce que tous sont
de la même classe et participans d'une seule nature,
les uns autant que les autres (2). Cette vérité peut
être encore établie sur les principes du droit des
gens , qui n'existent pas moins pour les infidèles que
pour les chrétiens (5). L'Ecriture sainte, dont
chaque expression mérite d'être étudiée , n'est pas
moins positive ; elle donne souvent le nom de rois
aux infidèles qui gouvernent ou qui ont gouverné
les nations païennes et idolâtres. Je me contente de
renvoyer au IF chapitre de Daniel , où le prophète
reconnaît Nabuchodonosor comme un prince établi
de Dieu même (4) . C'est ce qu'a soin d'établir saint
(1) D. 1., ex hoc jure. — C. quœ in ccclesiarum do consli. etc.
(j) Sec. cl. c. jus naturale.
(3) Quo jure omnes ferc gentcs utant. i. d. c. jusgentium. et I.
ex hoc jurcjani dicta. Ibi dispersa; sunt gentcs et factasuntvegna, etc.
S. pcr populi electionem.
(4) Tu, rex regum es, et Dcus cœli regniim, cl lV>rtitudiiieni. '■<
impciium , et potcntiani dcdit tibi, etc.
( 20^fc )
Augustin dans ses Questions sur l'ancien et le
nouveau Testament (i). Il est donc incontestable
que les rois des infidèles , quelque idolâtres qu'on
les sup[X)se , sont souverains légitimes des peuples
par l'efl'et du droit naturel et divin , et en vertu du
droit des gens, et que l'autorité, l'iionneur et la
force leur appartiennent comme moyens nécessaires
pour remplir leur destination sur la terre, et y
tenir véritablement la place de Dieu. Concluons de
là que les rois qui ne connaissent point Dieu n'en
sont pas moins les princes de la terre et les maîtres
de leurs états, d'après le droit naturel et divin, et
celui des gens (2). Nous appelons roi l'iiomme qui a
jeçu du peuple ou de l'association générale la
suprême puissance pour en être le chef et pour le
iiouverner.
(i) Q. 35. Quâ rationc Daniel Saiilem , postrfiiàm Dciis ah co re-
ccssit, Christuin Domini vocat et honorem dcfcrf. ci. Non nesciui
David diviuam esse traditioncm in oliicio ordinis regalis. Idcircù
Saul in câ adhiic tiaditionc positiim houoiiûcat, ne Dco injiiriani
faccre vidcrctur,(jui liisordinibus honorem dccrcvit.Dei nomcn ima-
gines habet sicut eps. Chri. Quandiii crgo in tradilionc est, honoran-
dus est, sinon propter se, proptcr ordincni. Undc apostoliis, ad
Roman. i3 : PotestatLbus sublimioribiis subdili estole. Kon est potes-
las nisi à Dco. Qua; enim sunt à Dco oïdinata; siint. Hinc est quod "
rcgcm gcntilem inpotcstatepositum honoiilicamus, elsi ipseindigniis
sit, quia Doi ordlnem contemnons gralias agit diabolo. Poteslas enim
exigit quod mercatur honorem (Naz.). Ideo Pharaonis futurae faniis
bomnium rcvclatumcst,etNabucliodonosor, aliis secum assistentibus,
solus ûlium Dci \iditin camiiio ignis, non utiquc nierito suo qui m
idolo se adorari vuhiit, Sfd mciilo ordinis regalis. ( Aug. )
(3)Saint Thomas, 22 q. lo. av". lo — Sur la picm cpit. aux Cor.
chap. 6: Essct contra jus diviniira impcdivc aubdilcs et chiistianos ut
( 2o5 )
L hoiiime qui pille les biens des inridèlcs est
donc coupable ; il TcsL bien plus lorsqu'il s'empare
sans un juste molil" de leiu' pays, de leur souvcrai-
uclc et deleur adminislralion. Je pense qu'il serait
impossible d'élever le moindre doute à cet égard.
SLCO>"D PUlNCIPh.
J'admets quatre classes d'infidèles. Je place dans la
première ceux qui vivent pamii les chrétiens, et qui
sont soumis à des princes qui reconnaissent Jésus-
Christ : tels étaient autrefois les Juifs et les Maures de
Caslille. 11 existe un grand nombre de lois qui furent
faites pour le gouvernement de ces peuples , tant par
l'autorité civileque parla puissance ecclésiastique (i).
Ces infidèles vivant sous des princes chrétiens, il est
certain qu'ils leur sont soumis de droit et de fait ;
il y a obligation pour eux d'observer les lois qui
leur sont prescrites , comme pour tous les peuples
(jul ont reconnu des maîtres : il suflil pour s'en con-
vaincre de consulter les dispositions du droit cano-
nique et du droit civil. Elles établissent quatre états
de sujets : i°on l'est quand on habite le pays soumis
aux lois d'un prince; 2" lorsqu'on y est né ou que
non conipaieanl (luoties vocali fiiciint coram principibus vcl jnili-
cibas infulclibus.
(i^ Tit. (le JucKxis et Sarrac. des tlécrctalcs. Recueil des décrois
et d;s lois des princes, cb. de Jiidœis et de Paganis, etc.
( 20G )
l'on descend d'aiicelres qui y oui vu le jour ; 3*^ si
l'on a subi, pour quelque offense, la loi du plus fort
et les conditions d'un iraiié ; 4° lorsqu'il y a soumis-
sion volontaire à l'e'Uit de vasselage ou de domes-
ticité, conmie dans le système des fiefs et dans d'au-
tres dispositions du même genre.
La seconde espèce d'infidèles comprend ceux qui
se sont emparés par violence et qui retiennent, con-
tre toutes les règles du droit, des terres dont la
souveraineté appartient à des chrétiens : tels sont les
Turcs et les Maures d'Afrique , de la Terre-Sainte,
d'ime partie de la Hongrie et d'autres contrées dont
ils se sont emparés sur les princes chrétiens ; tels
sont les Turcs qui attaquent la république chré-
tienne avec toutes leurs forces , tuant ou faisant pri-
sonniers les membres du corps mystique de Jésus-
Christ afin d'anéantir sa foi et ses mystères , et d'é-
tablir sur leur ruine les dogmes impies de Mahomet.
Voilà les véritables ennemis du christianisme. L'E-
glise a le droit d'employer contre eux la force des
armes lorsque les circonstances lui permettent de
le faire avec succès. Quatre motifs justifient sa décla-
ration de guerre : premièrement elle peut com-
battre pour rentrer en possession des pays que les
musulmans lui ont enlevés (i) ; secondement, le
droit de repousser une attaque appartenant aux sim-
ples particuliers , l'Eglise chrétienne doit à plus forte
(i)Q. 23, 2. c. Doniinus noslcii et q. 4. c. forlitudoj clq. 8. c.
dispar. ; et c. igitui .; et c. in tiniorc, et c. liortatii, et c. olim cj. de
icslit. spoliar.
( 207 )
raison avoii- celui de repousser les invasions de ces
barbares (i) ; iroisicniement , il est juste qu'elle leur
impose par de grands exemples de justice et de
sévérité, tout prince indépendant et fort pouvant
non seulement ûiire la guerre pour se défendre et
recouvrer ce qu'il a perdu, mais encore venger, par
les conditions de paix les plus dures, les droits des
peuples et le sang qui a été injustement répandu (2) ;
quatrièmement enfin, c'est en quel que sorte un devoir
pour l'Eglise d'attaquer ces infidèles, afin d'arracher
à la plus dure captivité ceux des chrétiens qui sont
tombés entre leurs mains (3).
La troisième espèce d'infidèles comprend les
hérétiques et les apostats. Ils sont soumis par
le droit aux dispositions légales de TEglise, des
souverains pontifes et des autres prélats spiri-
tuels, puisqu'en recevant le baptême ils ont fait
le vœu solennel de croire en Dieu le père, en
Jésus-Christ son fils, et au Saint-Esprit, un seul
Dieu en trois personnes (4). Voilà pourquoi l'Eglise
les punit, sans sortir des limites de sa puissance, en
les })rivant de droit et de fait de tous leurs biens
temporels et spirituels, de leurs états, de leurs hon-
neurs, de leurs dignités, de leurs domaines, et de
toute juridiction, soit royale, soit impériale, sur les
C. I.
(') L. ut vini. ff. dcjur. ctju.
(2) Q. 23, i. c. quid culpat , et q. 2.
(3) Vt. q. 3. c. Maxinuaiius, et pcr totam lUam... , et q. 5 c re-
gum omciiim. '
(4) c. prima ; et c. postqnain ; et c. primuni intcnoc. , et c. post-
quam vos; et cathcciinien. (le consc. il. 4.
( ^u8 )
i^uûles (i). 11 existe beaucoup d'autres dispositions
non moins positives dans le droit, soit canonique,
soit civil ; elles dcccrncni diverses peines contre
les hérétiques, et la plus importante consiste à être
privé de tout droit de possession et de souveraineté
sur la terre (2). De là l'opinion que les trônes occu-
pés par des licréliqucs sont vacans et n'ont plus de
maîtres, et que le pape peut les donner à qui bon lui
semble parmi les princes chrétiens , afin (ju'ils en
jouissent comme d'un bien léi,àiime (5).
Les infidèles de la quatrième classe sont ceux qui
n'ont rien envahi sur les chrétiens, qui n'ont jamais
exercé contre eux aucune hostilité, ni même songé
à leur nuire ; ceux qui n'ont point connu le joug ni
la domination des chrétiens , ni le pouvoir d'aucun
meml)re de l'Eglise , ni de droit ni de fait : tels sont
ime infinité de peuples que nous connaissons pour
avoir toujours été étrangers à ces sortes de liens poli-
tiques, et surtout certaines nations idolâtres dont
les terres sont séparées des nôtres par de grandes •»
distances, et dont ils ont été les premiers posses-
seurs. Convenons que nous n'avons rien à démêler
avec ces peuples, et que le droit de leur comman-
der ne saurait nous appartenir; ce qui fait dire à
(i) C. cùni sint legcs tic Iierct. lib. 6. etc. vcrgcntis, etc. cxcom-
miinicainus, et i» § i". ex codeni off° , et. c. de heieti. liv. 4.
(2) C. quicumquc , § hcrctici. Eodcm lit. lib. G, et saint Thomas,
'22. q. 12. art. 2.
(3) Ut pci tôt titul. de hcrct. prœscrùin in d. c. cxcomniiin. J^.
moncant,ctin c. fi...,etc. présidentes j etc. accusatus. §. sccula-
rcs potcstalcs; et c. statu liim ; et i", et ut inquisit. cod. lit. lit». G.
( 209 )
saint Paul : Pourquoi entreprendrais- je de juffer
ceux qui sont hors de V Eglise ? ( i ) Tout ce que nous
avons à faire à l'égard de ces hommes , c'est de les
aimer comme nous-mêmes , et de tâcher de les ren-
dre chre'liens par nos exemples et nos discours (2).
Ils ont des princes, des juges, des magistrats, et un
territoire sur lequel nul roi étranger ne peut entrer
contre la volonté du prince qui le gouverne; encore
moins aurait- il celui d'y exercer aucun acte de juri-
diction comme dans l'Etat dont il est le souverain
légitime. Tout ceci a été suffisamment établi dans mon
premier principe , et les canonistes professent tous
lamême doctrine (5) : Baldus le prouve de la manière
la plus satisfaisante (4). J'invoquerai aussi à ce sujet
l'autorité de Barthole (^5) : il fait voir qu'il y a des
peuples avec qui nous n'avons rien à démêler, ni
pour la paix ni pour la guerre, et il cite pour exemple
des nations qui habitent l'Inde ; il conclut que nous
n'avons aucun sujet de nous occuper de ce qui se
passe au milieu d'elles tant qu'elles n'insulteront
pas nos frontières , et qu'elles ne violeront aucun des
(1) Quidenim mihi de lus qui foris sunt judicare? i. ad Cor. 5.
(2) De penit. dist. 2. c. chavitas, et 2°.
(3) C. qn.TE in cccles. de consti., et in c. quod super his de voto.
(4) L. decernimns. c. de sacrosan. eccles. Provinciae qii» con-
sneveruntregiperprincipes et reges debent esse sub quorinn dominio
nati...Id est , de jure gentium. fl". de just. et jure. 1. ex hoc jure. Ya
si alius accipit ibi doininium contra voluntatcm régis vcl principis .
illc est tirannus; et ide6 usurpatoria dominia vocantur tirannides.
Ilapc ille.
(5) L. hostes. fl. de captiv. et post lini.. ,
II. i4
( 210 )
droits dont j'ai parle, et qniapparileiiiieiu à la répu-
blique chréiieiine. A plus forte raison serons-nous
obligés de respecter celles qui vivent si loin de nous,
que leur état politique et même leur existence nous
étaient inconnus. C'est ce que prouve encore une
loi fort raisonnable des Romains relative aux Perses;
elle défend aux sujets de l'empire de pénétrer dans
leur pays sous prétexte d'y commercer, afin qu'on
ne dise pas ([ue les Romains envoient chez les bar-
bares des espions , sous l'habit de marchands , pour
en connaître l'état et en faire ensuite la conquête (i).
Théodose et Honorius reconnaissent par celle loi
que les Perses forment un royaume étranger et indé-
pendant de l'empire romain. Je ferai remarquer
aussi ce que dit Barthole (2), qu'il ne convenait point
de faire la guerre aux Maures s'ils n'avaient pas
envahi la Terre-Sainte , ni aux Turcs s'ils ne s'op-
posaient pas au passage des chrétiens sur leurs terres
pour aller la reconquérir (5). 11 paraît, d'après ce
passage de Barthole, que de son temps les disposi-
tions des Turcs n'éiaient point aussi hostiles à l'é-
gard des chrétiens qu'elles le sont maintenant. Or,
si c'est un devoir pour les chrétiens de vivre en paix
avec les Turcs et les Maures lorsqu'ils n'attaquent
ni l'Église ni les fidèles, à plus forte raison doivent-
(1) Ne alieni regni, qiiocl non convcnit, scrutcntur aicana. Hœc iM
1. mercatoics, c. de comuierc. et mercator.
(2)L. cliristianis, c. de pagan. et tciiip. eonira.
(3) Conccduntalicjuod turbulentiim et juricontraiium , quia jure'
non permiUente nos ire ad illos , ideô ecclesia indicit cis bellum f
aliks non indiccict.
ils le faire lorsqu'il s'agit des nations dont je viens
de parler, et quiapparliemient à la quatrième espèce,
puisqu'elles ne songent jamais à irouljler la paix , et
que la distance où ces peuples vivent des chrétiens
rend toute hostilité de leur part entièrement impos-
sible. Cajétan a bien saisi cette distinction essen-
tielle (i).
Or, que les nations des Indes appartiennent à
cette classe, c'est ce qu'il est impossible de nier.
Elles ont pour base de leur souveraineté et de leur
indépendance le droit naturel lui-même et celui
des gens , puisqu'elles ne reconnaissaient de droit ni
de fait aucun maître étranger , et qu'elles n'obéis-
saient qu'à leurs propres maîtres , qui régnaient sur
des royaumes aussi grands que les noires , et sur des
peuples qui n'étaient pas moins nombreux. Ces
(i) O. 22. 66 , arf. 8 : Quidam sunt infidèles qui ncc de jure nec
de facfo subsunt secundùin temporaleni jurisdiclioncm principibus
christianis , ut si invcniantur pagani qui niinquàm inipciio christiano
subditi fucrunt, terras inhabitantes, in quibus chrisfianum nomen
nunquàm fuit. Horum namque domini , quamvis infidèles, legitiini
tenendi sunt, sivc regali , sive politico regiuiine gubcrnentur. Nec
propter infidclitatcm sunt à dominio suorum privati, ciini dominium
silex jure positive, ctinfidelitas ex jure divino, quod non tollit jus
positivuni. Et de his nullam scio Icgem (juia contra hos nul-
lusrcx, nuUusimperator, nec ecclesia romana potcst nioverebcllum
ad occupandas terras eorum aut subjiciendum eos temporaliter ,
quorum nulla subest causa justi belli; cùm Jésus Cliristus, rex reguni,
cui data est omnis potcstas in cœlo et in terra ,. miscrit ad capiendain
possessionem mundi non milites arniatce niilitiœ , scd sanctos prœdi-
catorcs^ sicutovcsinter lupos.Undè gravissimc pcccaremus , si fidem
Christi pcr banc viam anipliarc contendcrcmus. Nec esscmus legilimi
domini illorum, sed magna latrocinia comniittcremus, et tenereinur
adrcstitulioncs, utpotè injusti bcllatores aut occupalores.
( 212 )
princes y exerçaient tous les droits de la souverai-
neté et de la juridiction , sans que personne eût le
pouvoir de s'y opposer, et le grand éloignement
de leurs états ne permet pas de penser qu'ils eus-
sent jamais osé attaquer l'Eglise ou les chrétiens.
Il résulte de ces faits incontestables que les Indiens
doivent être considérés comme appartenant à la
quatrième classe d'infidèles : c'est ce que prouve
encore un décret de Paul III. Ce pontife , dans sa
bulle Sublimis Deus , consacre expressément ce
principe (i) , et il en conclut que les Indiens et les
autres peuples de la même espèce doivent être
rangés dans cette division d'infidèles , et que par
conséquent il n'y a aucun juste motif de les traiter
comme les autres en leur faisant la guerre pour
les soumettre aux lois de l'Eglise. La décision de
Paul III confirme la doctrine catholique de Cajé-
tan , qui a été mentionnée un peu plus haut. J'a-
joute que cette manière de diviser les infidèles est
absolument nécessaire à ceux qui voudront écrire sur
les affaires du Nouveau-Monde.
(i) Sublimis Dciis sic dilcxit humanum genus, dccerncns ae ile-
clarans Intlos nostros, et omncs alias gcntcs ad notitiam christiano-
rumin posteiùra deventiiras, quœ extra fidcm Christi existant, suâ
tamcn libeitate ac rcrum suaruni doniinio privâtes vel privandos
non esse. Imo libeitate et dominio uti potiii et gauderc libéré
et licite possint, nec in servilutem rcdigi dcbcre; ac quidquid secùs
6eri contigerit irritiim et inane esse nullius roboris vel momenti-
Ipsosquc Indos et alias gcntcs \cibi Dci prœdicationc et exeniplo
bonx vitae adilictam fidcm Christi invitandos fore autoritate apoîA
tolicâ, per pra-scntes deccrnimus et dcclaïamus.
( 2i5 )
TROISIÈWË PRINCIPE.
Le but essentiel et unique pour lequel les papes
ont accordé la souveraineté des Indes aux rois de
Castille et de Léon , a été de procurer par leur
moyen la propagation de l'Evangile dans cette partie
du monde , et la conversion de ses liabitans , et non
d-e les rendre plus puissans ni plus riches qu'ils
étaient. Il est facile d'en fournir les preuves. Pre-
mièrement , le souverain pontife n'est pas dans
l'usage de disposer des choses temporelles des sécu-
liers sans un juste motif, et il n'emploie même cette
mesure qu'à l'égard des membres de l'église catho-
lique (i). La raison de cette conduite des papes
c'est que les royaumes et les peuples du Nouveau-
Monde , ainsi que tous ceux qui appartiennent à la
quatrième classe d'infidèles , ne sont sujets de
l'Eglise ni pour le spirituel ni pour le temporel ;
qu'aucun prince chrétien n'a le droit de leur com-
mander , parce cpie ces peuples ne possèdent rien
par voie d'usurpation, et qu'ils n'ont commis aucune
insulte contre l'Eglise ou les chrétiens , ni perdu le
(i) Sec. c. des sentences, dist. 44- Saint Thomas , 22e. q. 88. art.
2. — lib. I. De regiminc princ. — Pierre de Palu , au livre de la
puissance du pape ; et Angiist. de Ancho , lib. de potestate papae , q.
23. — D'autres docteurs ont di'fendu la même opinion dans divers
traités sur la matière : les canonistes s'en sont aussi occupés. Voy.
C.Novit dejudiciis; et in c. per venerabilem, extra qui filiisint legi-
timi; et in c. qu;c in ecclesiarum de constit. — On peut consulUi
aussi les légistes, 1. fin , c. si contra jus et util, public
( 2l4 )
droit d'être entièrement libres. Il doit s'ensuivre à
plus forte raison que le pape est bien éloigné de vou-
loir disposer des biens temporels de ces infidèles
sans un juste et légitime motif, et que la seule dis-
position qu'il puisse demander c'est que la foi leur
soit préchée , et qu'ils se convertissent. Donc on ne
peut rien alléguer de raisonnable contre mon troi-
sième principe.
Secondement, les termes de la bulle de conces-
sion indiquent sans la moindre obscurité les inten-
tions du souverain pontife (i); on y voit clairement
qu'il n'est permis aux rois de Caslille et de Léon
d'établir leur suprême autorité sur tous les royaumes
des lïfdes qu'à condition qu'ils y feront prêcher la
foi , et que par leurs soins les habitans se conver-
tiront à la religion chrétienne.
QUATRIÈME PRINCIPE.
Le Saint Siège , en accordant aux rois de Caslille
et de Léon la suprême puissance sur les royaumes
des Indes , n'a pas entendu dépouiller les princes
de ce pays de leur pouvoir naturel et légitime , de
leurs lionneurs , ni de la juridiction qu'ils y exer-
(i) Ciipientcs ut ij^suin nomcii salvaloris noslii in partibus illis
inducatur, lioitamur vos quainpluriinùm in Domino, pcr sacrilavacri
siiscoplioncm, quâmandatisaptiùsobligati tstis,ctpcr visccra ntiscri-
cordiiE Doniini noslti Jcsii-Cbristi altcnlè rcquiiimus ut, cùm expcdi-
tioncm banc prosequi td sunierc pionainenlè orthodoxa; lidei 2(;lo
mtcndatis, populnshujusmodi h} insulis et terris degcntcs ad chiis-
tianam leligioncm syscipicndaip induccrc vclitiset debeatis, et'-
(2l5)
caienl ; car cette concession eût rendu complète-
ment illusoire le projet qu'ils avaient formé de faire
entrer les Indiens dans l'Eglise, par les scandales
qu'aurait produits l'abus d'un si grand pouvoir, et
l'aversion qu'il aurait inspirée aux Indiens pour nos '
mystères. Cecideviendrasensible,i°sil'onserappelle
ce qui a été établi dans le second principe , c'est à
dire que ces nations sont absolument indépendantes
delà juridiction , soit spirituelle, soit temporelle de
l'Eglise , et de quelque prince chrétien que ce soit.
2°. D'après la doctrine du troisième principe , où j'ai
prouvé que le don que les papes ont fait de l'Amé-
rique à nos rois est soumis à la condition d'en
rendre cbréliens les babilans , en leur faisant prê-
cher l'Evangile. Or cette mesure de la part du
Saint Siège ne suppose pas le droit d'enlever à ces
peuplesleurs biens, leur souveraineté ni leursautres
avantages pohtlques , attendu qu'il est possible ,
sans avoir recours à cette violence , de leur piêchcr
la foi et d'opérer leur conversion ; au heu que
l'autre moyen serait un obstacle invincible à celto
fin utile , parce qu'il ferait imputer à la rehgion un
caractère d'injustice et de méchanceté , et prendre
son divin auteur pour le tyran et l'ennemi de l'espèce
humaine. La crainte de se voir dépouiller de leui
liberté et de leurs droits politiques en ferait des
ennemis du nora chrétien -, ils vivraient dans une
méfiance continuelle à notre égard, et auraient un
motif légitime de nous faire la guerre et de nous
détruire. Concluons de là que l'intention du Saini
Siège n'a pas été , en a[)pclant les rois d'Espagne a
(3l6)
régner en Amérique , que les rois de ces infidèle»
fussent dépouillés de leur souveraineté ni de leurs
gouvernemens. 5°. On reconnaîtra la vérité de mon
quatrième principe en faisant réflexion que si le
souverain pontife avait l'intention , en cédant l'A-
mérique aux rois d'Espagne , d'en priver les habitans
de leurs princes et de leur indépendance , il met-
trait un obstacle insurmontable à leur salut par l'im-
possibilité où l'on serait alors de leur prêcher la foi;
au lieu que l'on se persuade aisément qu'un excel-
lent moyen de les convertir serait de rendre leurs
royaumes plus grands, et leur situation politique plus
florissante et plus prospère. Je ne conçois rien de
plus propre à conduire à ce but, que le système que
j'expose ici , car on doit coordonner les moyens
avec la fm qu'on se propose , et écarter avec soin
tout ce quipeuten éloigner. Cette doctrine est fondée
sur le sentiment d'Aristote. 4°. La dernière preuve
que j'ai à donner du principe que je défends , c'est
que les souverains pontifes n'ont jamais prétendu
dépouiller les hommes de ce qui leur appartient en
vertu du droit naturel et du droit des gens , puis-
qu'au contraire ils font profession de défendre ce
qui est légitime au péril même de leur vie , usque
ad sanguinis effusionem (i). Ils n'ont donc pas cru
qu'on put dépouiller les Indiens de leurs états, puis-
qu'ils ont reconnu à cet égard le droit positif dont
ces peuples sont investis , ainsi que je l'ai démontré
f i) 2. S. Cf. 1. c. Sunt quidam.
( ^I? )
dans mon premier principe, qui reçoit un nouveau
degré de force de l'autorité de Dominique de Sainte-
Geiuma , qui dit que lorsque le pape accorde quel-
que nouveau droit il n'entend pas dépouiller per-
sonne d'aucun bien légitimement acquis ou possédé,
mais en garantir au contraire la jouissance, en même
temps qu'il use comme chef de l'Eglise de la faculté
de faire du bien (i).
CINQUIÈME PRINCIPE.
Depuis que les rois de Castille et de Léon se sont
engagés par serment à faire prêcher la religion dans
les Indes , ils sont obligés devant Dieu de fournir
tout ce qui est nécessaire pour celte entreprise, sans
pouvoir exiger des Indiens le rembouisemcni de la
moindre partie de l'argent qu'ils y auront employé.
Pour reconnaître la vérité de ce principe , il suffit
de remarquer que Dieu a imposé à tout souveram
catholique l'obligation de propager et de défendre
partout la religion chrétienne , non seulement en y
employant les trésors de leur couronne, mais en-
core en faisant, pour remplir cette noble fonction,
le sacrifice de leur propre vie lorsque le pape juge
à propos de leur en imposer le devoir : et com-
ment les rois n'auraient-ils pas ce devoir à remplir,
puisque les simples fidèles y sont soumis ? (2) Ceux-
(1) In c Slip. co. tic ofll» dclega, ctdc rcscrip. t. cap. quivis j etc.
si piopter tua débita , Ijb. 6. — L. memineiint , c. de vi et vi arm.
(2} S. Paul , épit. aux Romains, 10. Orcautcm confessiofit;ul salu
teui. — Saint Marc. 8. — Saint Luc. 9. et 12. Qui inc conlcssiis fue-
ci doivent s'en acqaitler lorsque i'iionneiir de la
religion ne leur permet pas de garder le silence. Le
roi de Castille est donc obligé , par sa qualité de
chrétien, de confesser le nom de Jésus- Christ et de
le faire annoncer , surtout s'il en reçoit l'ordre du
pape : et remarquons que le souverain pontife peut
1 envoyer au roi d'Espagne , car il en a le droit
depuis que nos rois ont accepté la condition qui leur
fut proposée pour être investi de l'autorité souve-
raine dans les Indes. C'est donc à eux à fournir de
leur trésor tout l'argent nécessaire pour parvenir à
ce but si important. C'est ce que prouve le texte
même de la bulle de concession (i) : il en ré-
sulte évidemment que le pape imposa aux rois
de Castille l'obligation de faire prêcher la foi aux
Indiens, et de fournir par conséquent les fonds
nécessaires pour cet objet. Cette seconde consé-
quence n'est pas moins incontestable d'après le
principe généralement reconnu qu'il est impossible
de vouloir la fin sans songer aux moyens (a). Or ^
vit coiiàiii honiinibus , etc. , et qui me erubucvit coràm hoininibas,
hune filins hominis erubcscetcùm vcneiit in majestate suà.
(, i) Insuper mandamus voliis in virtutc sanct;c obctlientiac, sicut pol -
lic'jmini , et hon dubitunius pro veslrà niaximà devolione et rtgià
magnaniinitate vos esse facturos. Ut ad terras firmas et insulas prœdic-
tasvirosproboset Dcum tinientes, pcritoset expertes in ijistrueiiduni
incolas et habitalorss priTcfatos in fuie Calholicâ , et bonis moribns
imlniendum, destinarc debcatis, oninemdebitam diligentiam in prae
niissisadhibenlcs, etc.
(2) Aristolo II, phjsic.; et s. Tho. 22, q. 44- '"'t- '"• — ^^'^^ juris
consultes soutiennent celte opinion; r. 1", etc. pvjBlciea , de oH°
delepat.
( 219 )
puisque des dépenses sont ne'cessaires pour accom-
plir celte œuvre , il s'ensuit que les rois d'Espagne
sont ol)ligés de les flûre. Ceci est d'autant plus
incontestable , que les conditions dont il s'agit
ayant été proposées à nos rois , ils les acceptèrent
en s'engageant à les remplir, comme on peut
en conclure de la bulle que je viens de citer. La
seconde considération, exprimée dans le 5° principe,
et qui consiste en ce que , si les Indiens refusent de
rembourser aux rois d'Espagne l'argent qu'ils auront
dépensé pour les rendre chrétiens, nul ne pourra les y
forcer, n'est pas moins juste et raisonnable que tout
ce que j'ai dit précédemment ; car Jésus-Christ ,
notre rédempteur , ne nous a permis que la faculté
de recevoir ce qui sert à sustenter la vie , en disant
qu'il est juste que l'ouvrier vive de son travail ; et
c'est ce qui fait dire à saint Jérôme : Il vous est
permis de recevoir les choses qui sont nécessaires
pour vous nourrir et vous habiller. Mais il s'en faut
bien que Dieu nous ait autorisés à nous emparer
par violence de ce qui nous est accordé par sa
divine bonté, et nous n'avons que le droit de le
recevoir si on veut bien nous le donner. J'ajoute,
comme une seconde -Preuve de ce que je viens de
dire , que le souverain pontife est obligé devant
Dieu défaire prêcher l'Evangile dans le monde,
d'après le commandement qui a été donné à tous les
apôtres : Allez dans le inonde entier y et prêchez
l'Ei^angile à toute créature. — Enseignez toutes
les nations. — Si je prêche FEvangile , ce ne m'est
point un sujet de gloire , puisque je suis oblige
( 220 )
nécessairement à ce ininistère , et malheiu' à moi si
je ne prêche point V Evangile (i). C'est donc de
droit divin que la prédication de l'Evangile est due
aux infidèles, et il serait par conséquent injuste
d'en exiger ce que cette prédication aura coûté ,
s'ils refusent de rien donner : au moins est - il
certain qu'on ne pourrait les y contraindre par
aucune des voies approuvées par la justice. Ceci
paraît évident si l'on considère qu'il serait absurde
d'exiger d'un créancier ce qu'il en coûte à son
débiteur pour s'acquitter envers lui : or le pape , et
les autres premiers dispensateurs de la foi, sont les
débiteurs des infidèles pour leur prêcher la foi en
Jésus-Christ. Je fonde encore mon opinion sur l'auto-
rité même de saint Paul (2) et de saint Bernard. Je
pourrais ajouter, comme preuve qu'il ne doit rien
être demandé aux Indiens pour ceux qui leur
annoncent la foi , que si on suivait un autre système
ces peuples pourraient croire qu'on est venu leur
prêcher la religion pour gagner de l'argent , et non
( 1 ) Saint Marc et saint Mathieu. — Saint Paul , ép. t. aux Corinth.
ch.9.
(2) Saint Paul, i. épit. aux Rom. Gitecis ac Barbaris , sapicntibus
ac insipientibus, dcbitor sum. Itaquc in me promptum est \obis qui
Bonias estis evangclizare. — Saint Bernard, liv. 3. de considera-
tione ad Eugcn. Quia si cognoscis sajjientibus et insipientibus non
domiuatorem scil dcbitorcin te esse , curandum sunimo pontifice tibi
est , et totà diligcntià considcraudum qucvTiodo et qui non sapiunt
sapiant , et qui sapiunt non dosipiant , et quidcsipuere resipiscant.
Debitor es Judœis et Grxcisel genlibus. Interest proindè tuam dare
opcvam quam possis relincrc ut illi convertantur ad fideni, conversi
autcm non avcrtanlur.
( 221 )
pour sauver leurs âmes. Saint Jérôme, dans son
Commentaire sur saint Mathieu , professe le même
sentiment , et dit que si les hommes envoyés pour
annoncer Jésus - Christ recevaient de l'or et de
l'argent des infidèles, on les prendrait pour des
spéculateurs , occupés du soin de leur fortune bien
plus que du salut des âmes. Concluons de tous ces
témoignages que Jésus- Christ permet bien aux
prédicateurs de recevoir de quoi se nourrir et s'ha-
biller , mais non d'exiger de pareils secours par
voie de contrainte ou de menace. C'est ainsi que
Jésus-Christ n'a pas voulu que les hommes fussent
soumis par la ferce au joug de la foi , parce qu'il
s'est réservé de punir les coupables quand le jour
de sa justice sera venu (i). Enfin , je pourr«iis don-
ner une nouvelle force à l'opinion que je défends
en rappelant que saint Paul n'usa point de l'excom-
munication contre les Corinthiens , quoiqu'il eût le
pouvoir de le faire après qu'ils eurent embrassé la
foi , ni d'aucune autre peine temporelle pour les
punir de ce qu'ils lui avaient refusé , ainsi qu'à ses
compagnons , les alimens dont ils ne pouvaient se
passer : il se contenta de leur reprocher leur ingra-
titude (2), et pourvut de ses propres mains à ses
(i) Saint Mathieu, ch. 10. Qui autem non recepcrit vos, nequeau-
dierit scrmones vestros, cxeuntcs foras de domo vcl civitate, excu-
titc pulvciem de pedibus vcstris ; amen dico vobis tolerabiliùs erit
terme Sodoitiorum et Gomonhœorum in die jiidicii quàm illi civi-
tati.
(2) Cùm gratis ovangcliiim Dci ovangelizavi vobis , alias ccclcsias
expoliavi , accipiens stipcndium et cibura ad ministeriiim vcstrum : et
( 222 )
Ijcsoinsel à ceux des frères qui raccompagnaient (i).
Pendant qu'il était dans Milet il dit à ceux à qui
il venait fie prêcher l'Evangile, qu'il n'avait voulu
demander à personne ni or , ni argent , ni habits (2).
On a fait une objection contre le principe que je
soutiens en ce moment ; on a dit que ceux qui enten-
dent la prédication sont obligés de nourrir et de
sustenter les ministres qui leur sont envoyés , non
seulement en venu du droit divin , mais encore par
le droit, de nature ; et on se fonde sur ce que le Sau-
veur dit dans le lO*' chapitre de saint Mathieu (5).
La raison en est , dit-on , que celui qui se dévoue à
l'uiilité commune a droit de vivre sur le bien de
tous ; donc cette partie du principe que j'ai avancé
serait nécessairement fausse. Je réponds qu'à la vérité
l'homme qui annonce la parole de Dieu a droit au
juste salaire de son travail , et que la nature et la
religion le réclament justement pour lui ; en sorte
que les infidèles se rendent coupables d'injustice et
d'ingratitude s'ils ne l'acquittent pas après leur
conversion. Mais il est évident que cette obligation,
quoique de droit naturel , ne lie pas l'homnio rigou-
cùm cssemapud vos et cgcrcm , nulli onerosus fui. Nain quod inilii
decrat supplcverunt fratrcs qui vénérant de Maccdoniâ et in onini
bus sine oncrc me vobis scrvavi et scrvabo.
(1) Nocte ac die opérantes, ne etc.
(2) Argentum et aurum aut vostcni nullius concupivi, sicut ipsi
scitis. Quum ad eaquœ niihi opus erant et his qui mecum sunt mi-
nistravcrunt manus istœ. Act. apost.
(3) Dignus est opcrarius cibo suo. S. Malb. ch. lo. — Saint Paul,
1. épit. aux Corinlbiens. Kcmo militât unquamstipendiis suis. Non
alligabis osbovi triturant! , etc.
( 'J.AC^ )
reusemeiit, et qu'elle iio prm èire consuleive quo
comme un simple devoir d'équité, fondé sur cette
disposition de notre nature qui nous porte à nous
montrer sensibles au bien qu'on nous fait, et à nous
acquitter par quelque acte de reconnaissance. C'est
ce que les jurisconsultes ont très bien établi (i) : i)
résulte de leur doctrine que nul ne peut être con-
traint d'acquitter une dette semblable à celle que les
infidèles ont contractée à l'égard des hommes qui
sont allés leur préclier l'Evangile. C'est ainsi que
tous les chrétiens sont obligés de faire l'aumône et
d'accomplir à l'égard des pauvres les œuvres de
miséricorde, conformément à ce qui leur est prescrit
par le droit de nature et la loi de Dieu ; mais il ne
s'ensuit pas qu'ils soient sujets à la justice des hom-
mes, ni passibles d'aucune peine jx^ur ne point
s'acquitter d'un tel devoir , attendu que Jésus-
Christ s'en est réservé lui-même le jugement , pen-
dant qu'il laisse à la disposition du libre arbitre de
rhonime d'omettre ou de remplir les saints devoirs
de la charité chrétienne. Celle doctrine s'applique à
ce que les infidèles doivent aux préties qui leur
prêchent la parole de Jésus Clirist. Nous convenons
t|ue le salaire est mérité , puisque le ministère de
l'Evangile a été fidèlement rempli ; mais nous assu-
rons qu'aucun infidèle converti ne peut être con-
traint par une loi posidve à rien payer, à moins
(i) L. sctl. in Icgc 5- consnhiit (T. do pcti. licict. et in c. cùm ia
.>(riciis de tpsta. — Nec potcst deduci in compcnsatione. L. liocjiirc.
[) pcnidt. ff. de donat.
<>.
(224)
que les ministres de la foi n'aient été appelés par
ceux mêmes qu'ils ont convertis : dans ce dernier
cas le salaire n'est pas seulement dû , il est encore
exigible.
SIXIÈME PRINCIPE.
Pour que cette souveraineté devienne légitime ,
il est nécessaire que les souverains et les peuples
des Indes la reconnaissent, et consentent à son
établissement lorsque le Saint Siège l'a accordée à
nos rois. Pour prouver ce principe je ferai remar-
quer que le pape, en déléguant à nos princes l'autorité
sur les domaines et sur les seigneurs de l'Amérique,
n'a pas prétendu dépouiller ces nations de leurs
droits naturels ni leur ôter leurs maîtres légiti-
mes, attendu qu'elles possèdent les uns et les autres
par le droit de nature et en vertu du droit des
gens , ainsi qu'il me semble l'avoir déjà prouvé.
]\on, il ne les a pas privés de leur liberté , ni de
rien de ce qui en fait partie ; car la liberté est inalié-
nable, et son prix est au-dessus de tous les biens du
monde (i). Or, un des attributs essentiels de la
liberté, c'est de pouvoir consentir ou s'opposer à
l'établissement de la domination d'un prince étran-
ger ; car cette reconnaissance d'un joug jusqu'alors
mconnu plonge dans la servitude des rois libres
avec des peuples indépendans , et pendant que ces
rois se soumettent à dos maîtres , condition humi-
liante pour des princes a])solus , leurs sujets sont
fi) L. libertas , fl'. de icg. jur.
( 225 )
accablés sous le poids d'une double servitude ce
qui est le plus grand des niallieurs pour les uns et
pour les autres. En effet, se soumettre et jurer fidé-
lité à un étranger implique jusqu'à un certain point
servitude, et c'est vivre comme l'esclave de quel-
qu'un que d'être soumis à son autorité (i). Le
consentement du prince et des sujets est donc néces-
saire pour donner à cette disposition un caractère
légitime , puisque les uns et les autres doivent en
souffrir (2).
Remarquons aussi que les nations des Indes
étaient libres par le droit de nalnre et par celui des
i;ens à l'époque où la découverte en a été faite; elles
avaient des rois et des seigneurs à qui personne
n'avait le droit de commander , et qui exerçaient ,
comme les autres souverains du monde, la puissance
et la juridiction ; d'où l'on doit conclure qu'aucun
nouveau roi ne peut leur être imposé , à moins
qu'ils ne consentent à le recevoir. Agir autrement
serait leur faire violence , et se rendre coupable
tl'une liorrible vexation : le nouveau prince serait
par conséquent un usurpateur et un tyran (3).
Enfin , lorsqu'il est question d'appliquer une me-
sure qui doit blesser les intérêts d'un grand nombre
d hommes, il est d'une sage politique de demander
et d obtenir leur consentement, et les jurisconsultes
(1) De usiifruct. 1. si cnjus. ^. i, et 1. cùm sutim in fine. c. de ser-
vis fug , et in c. cùm oliin, et 2. de privil.
(a) In c. omnes de Constit. et in régula qnod omnes tangit de reg.
jur. in 6, crgo adlioc qui rite ac leefo, etc.
(3) P. q. I , c. principatus; c» ' deceiiiimus. C. desacrosan. eccles-
H. t5
( 226 )
prouvent que si cette condition n'est pas remplie
l'établissement d'un nouvel ordre de choses manque
du caractère qui le rend légitime. Or, s'il venait à
s'élever de droit ou de fait dans les Indes quelque
souverain qui voulût commander à leurs habilans, il
est incontestable que ceux -ci en recevraient un grand
préjudice, car ils seraient soumis, au moins dans
le for extérieur et politique , à une charge extrê-
mement onéreuse , et à l'insupportable nécessité de
recevoir pour maître un inconnu qu'ils ne pour-
raient s'empêcher de prendre , au premier abord et
à sa longue barbe, pour un sauvage échappé du
milieu de quelque nation non moins étrange que lui ;
de lui prêter obéissance , d'acquitter les tributs qu'il
aurait imposés, et de remplir envers cette autre
majesté tous les devoirs qui lient des sujets à leur
souverain. Qu'on reconnaisse donc qu'il est indis-
pensable de convoquer tous ces hommes dont on
veut faire des sujets , afin d'obtenir leur consente-
ment au nouveau régime qu'on veut fonder au milieu
d'eux. Ceci est une conséquence de ce que j'ai établi
jusqu'à présent, et se trouve confirmé par l'autorité
de Baldus (i). On reconnaîtra sans peine la vérité
de ces principes dans l'histoire des deux premiers
rois d Israël, Saiil et David. Le premier ayant été
sacré roi par Samuel , d'après l'ordre du Seigneur ,
l'onction sainte par laquelle il avait acquis les droits
(i; L. Kam ila dcmum fi", de adoplis, et glo. fT. de nat. rer. 1. fi.
et fT. de niiiu». I. in eaiisis. Coalisa et in ant. iitspon. lar. §. adhwc
tolla. 8.
( ^27 )
et le litre de la royauté ne suffit point pour légi-
timer sa puissance ; il fallut encore qu'il fût institué
et accepté par le peuple , et qu'il en obtînt la puis-
sance et l'autorité. Saùl ne voulut pas exercer le
pouvoir monarchique, et il ne pouvait le faire de
plein droit , avant que le peuple eût approuvé son
choix et consenti à son élection en l'investissant de
1 autorité suprême. C'est ce qu'on remarque égale-
ment au sujet de David (i). Quoique ce prince eût
reçu du prophète l'onction royale ^ il n'osa entre-
prendre de gouverner immédiatement après la mort
de Saiil , ni s'asseoir sur le trône avant d'être établi
roi avec le consentement et l'autorité du peuple (2),
premièrement à Ebron , par la tribu de Juda , et
ensuite par « toutes les autres tribus, qui vinrent au
y> même Heu faire alliance avec lui devant le Seigneur.
)) David fut sacré roi pour régner sur Israël, etc. »
C'est ainsi que David, même après le choix et l'onction
du Seigneur, eut besoin d'obtenir le consentement
libre du peuple pour légitimer son avènement au
trône, et pour exercer la souveraine puissance.
SEPTIÈME PRINCIPE.
La conduite des Espagnols dans les différentes
parties des Indes depuis l'année 1 492 , où ils arri-
vèrent dans ce pays, jusqu'au présent mois de jan-
vier i564, a été injuste et tyrannique, ainsi que le
gouvernement qu'ils ont étabh. Jamais ils n'ont été
(1) I. Rpg. 16.
(a) lèïf/.
( 228 )
arrêtes dans leurs entreprises contre les malheureux
habitans par aucune de ces considérations de justice
et d'humanité que la nature a gravées dans les esprits ,
et qui sont de l'essence même du droit naturel et du
droit divin. La propagation de la foi dans les Indes
et la conversion de leurs habitans étant l'objet essen-
tiel delà conquête, leur premier devoir était d'ofiVir
la paix aux habitans (i). Les apôtres leur avaient
indiqué parleur exemple comment il fallait prêcher
l'Evangile aux nations ; ils veulent qu'on leur annonce
la paix. En effet, sans elle il serait impossible de
prêcher la foi et de convertir les hommes; car, sui-
vant le texte même â' une Extravagante (2J , il est
reconnu qu'il est impossible d'honorer dignement
le Dieu de paix si ce n'est dans les jours de paix et
de concorde. C'est ce que les Espagnols auraient dû
se rappeler en arrivant pour la première fois en
Amérique , au lieu que personne n'ignore à présent
que leur expédition fut toute militaire et oflênsive.
Le même principe indiquait une seconde mesure,
également fondée sur le droit naturel et sur le droit
divin ; c'était de n'avancer qu'avec une sage lenteur
dans rintérieur des terres pour ne pas jeter l'alarme
parmi les habitans, et de ne pas rendr epar une tac-
tique imprudente leur conversion plus diflicile. En
eflfet, les rois des Indes et leurs sujets, voyant paraître
(1) S. Mathieu, c. 10. — S. Luc. — S. Marc : Intrantcs autem in
«lomum salutatc cam diccntcs : paxhiiic tloniui, cti:.
(:>.) Extrav. tit. de uSuris. Scimus et cvidcntià facti collis^iimis
<{»od non nisi in pacis tcmpore henè colilnr pacis autor.
I
( 229 )
tout à coup sur leurs côtes un peuple nouveau et
d'une physionomie étrange, devaient en être efirayés:
ce qui est extraordinaire porte la confusion dans
les esprits , et le mal dont on se croit menacé paraît
toujours plus grand qu'il n'est en eflet , et plus diffi-
cile à éloigner (i). C'est ce que prouve aussi une loi
sur la manière dont le proconsulat doit être exercé (2) :
elle veut que lorsqu'un Romain aura été nommé gou-
verneur de quelque ville ou de quelque province ,
il s'applique h connaître les dispositions des habitans,
et qu'il travaille ensuite à gagner leur confiance en
protestant que c'est pour l'intérctniêmedu paysque
l'administration lui en a été confiée. La loi en question
en expose ainsi le motif: a C'est souvent par des évé-
» nemens inattendus et par des mesures imprévues
» que la tranquillité des provinces est troublée , et
» que les habitans se livrent à une agitation qui en-
» rend l'accès ou inqjossible ou très difficile. » Or
l'entrée des Espagnols dans les pays d'Amérique
n'a été ni hmte ni mesurée ; à peine arrivés, ils ont
commencé à piller , et à massacrer hommes, femmes,
enfans et vieillards. Ces faits sont notoires pour qui-
conque a lu l'histoire de la conquête du Nouveau-
Monde , et on peut en voir le tableau abrégé dans
les deux premiers doutes que j'ai présentés.
Une troisième précaution , tout aussi nécessaire ,
est également fondée sur le double droit dont j ai
parlé ; c'était de ne commettre , en arrivant dans les
(1 Sailli Aiig. liv. i i. des tonf.
(•.!} L obscivaic. Ij. antir{ii;ini, ff. ili; oflicio pioconsiili'
( 230 )
Indes, aucun désordre dont les Indiens eussent
droit de s'offenser , de ne descendre sur la côte
qu'après en avoir obtenu la permission expresse ou
tacite des habitans ; car , en occupant maigre eux
une partie de leur territoire, en persistant à ne
point l'évacuer au mépris des sommations qui au-
raient été faites , l'entrée dans le pays devenait un
acte d'hostilité , et les rois indigènes , ainsi que
leurs sujets , pouvaient faire aux Espagnols une
guerre légitime comme à de véritables ennemis ,
parce qu'il n'y a pas de roi ni de seigneur libre qui
n'ait la faculté en pareille circonstance d'invoquer
pour lui le droit naturel , le droit divin , et même
celui des gens , pour défendre l'entrée de son
royaume à des hommes inconnus et étrangers , dont
l'intention évidente est de reconnaître le pays pour
préparer une invasion et s'en rendre maîtres. Ce
droit d'opposition paraît évidemment dans les pa-
roles que Joseph adresse à ses frères, avec l'inten-
tion , il est vrai , de les effrayer , mais cependant
sous un prétexte fort raisonnable (i). Nous voyons
aussi que les conseillers du roi Amon faisaient
valoir auprès de lui cette raison contre David, en
le représentant comme un homme toujours occupé
de guerre , qui n'envoyait des ambassadeurs (2)
(i) Vosspeculatorcs cstis j ut videatis infirmiora terrœ vcnistis, per
saUitcm Pharaonis, etc. Gènes. 42.
(2) Tu forsitan putas quia David honoris causa in patrem tuum
raiserit qui consolarentur te , ncc animadvcitis quia ut explorent, et
investigent, et scrulonlur teiiani tuam , venerint ad te servi ejus. 1.
Parai. 19.
(23l )
pour le complimenter sur la mort de son père
nu afin d'explorer l'élal du pays, et de s'en emparer
ensuite plus facilement. On trouve le même esprit
dans diflerentes lois du code(i).
Une quatrième considération qui aurait dû servir
de règle aux Espagnols, c'est qu'ils n'accompa-
gnaient les missionnaires dans le Nouveau-Monde
que pour les aider à y répandre la foi et la connais-
sance de nos mystères , puisqu'il était impossible de
trouver aucun autre motif légitime de se transporter
dans des pays aussi éloignés de nos contrées qu'étran-
gers à nos lois et à nos habitudes. Or, pour remplir
cette utile destination , leur premier devoir était de
vivre chrétiennement , afin d'engager par leurs bons
exemples les infidèles à se faire chrétiens , et à louer
Dieu d'avoir confié le soin de leur salut à de tels
hommes (2) : c'est ce qu'on peut prouver par l'autorité
(i) L. mercatores , c. de commerc. et mercato. — L. ut viin. fl. de
jiist. et jure.
(2) S. Math., ch. 5 : Sic luceat lux vestra coram hominibus, ut vi-
deaiit opéra vestra bona, et glorificent patrcm vestruin ([ui in cœlis est.
— Et I, Pétri, a : Conversationem vestram inter gcnteshabentcs bo-
nam, ut in co qui detractant de vobis tanquàm de malefactoribus,
ex bonis operibus vos considérantes, glorificent Deum in die visita-
tioni^. — Saint Chrisostoinc sur saint Mathieu : Ait per illos qui do-
cent et faciunt magnificatur Deus. Per cos autem qui doccnt et non
faciunt blasphematur. Si benè doceant et inelius faciant, videntes
gentilcs dicutit : benedictus Deus qui talcs habet servos. Verè enim
i|uoruui Deus verusDeiw est: nisi enim ipse csset justus, nunquam
populum suum circa justitiam sic teneret. Nam disciplina Domini ex
moribus famili:c demonslratuv, si autem bcne doceant et malc con-
versenfur , vidcntes gentiles dicunt : qualis est deus eorum qui talia
agunt. Nnnquid sustineret eos talia facien tes nisi consentiret opcnbus
eoruni ?
( 232 )
de saint Malhieu. Comparons maintenant à ces
saintes règles la vie que les Espagnols ont menée et
qu'ils mènent encore dans les Indes , diaprés l'idée
extrêmement modérée que j'en ai donnée dans les
Doutes.
Un cinquième devoir que les Espagnols avaient à
remplir , et qui leur était imposé par le droit natu-
rel et divin , c'était de faire connaître aux Indiens
en arrivant au milieu d'eux l'objet de leur voyage,
et de leur apprendre qu'ils leur apportaient l;i
connaissance du vrai Dieu, créateur de toutes cho-
ses ; de se rappeler que la foi ne doit être préchée
que par ceux à qui ce ministère a été confié , et de
la manière qui a été prescrite par le Sauveur lui-
même , c'est à dire avec autant de douceur que
d'amour, et enfin que l'intérêt de l'Espagne com-
mandait de déterminer , par un traité solennel et
libre, avec les seigneurs et les nations de l'Améri-
que , l'autorité dont nos rois allaient jouir , et de
leur promettre qu'ils seraient équitableme ut gouver-
nés , et toujours tranquilles possesseurs de leurs
domaines, de lem* puissance, et de celles de leurs
institutions qui n'étaient pas contraires à la religion
qu'on venait leur annoncer , avec la seule condition
d'offrir et d'acquitter librement quelques faibles tri-
buts , à titre de foi et hommage , pendant qu'on
exécuterait fidèlement tous les articles du traité
convenu. Le principe fondamental d'un tel contrat,
c'est que toute nation qui consent librement à se
ranger sous le gouvernement d'un autre a le droit
incontestable de ne le faire qu'à certaines conditions.
( 255 )
;avouées par le droit des geiis et par Ja raison iialii-
relle. En effet, si un liomme peut, sans nuire à per-
sonne , disposer suivant celte règle des choses dont
il jouit comme particulier, à plus forte raison cette fa-
culté doit-elle convenir à une association communale
dans un royaume, et surtout dans un pays tel que le
Nouveau-Monde (i).Or, queles Espagnols n'aient eu
aucun égard à ces conditions , fondées sur le droit
naturel , c'est ce qui est évident et universellement
reconnu j j'en ai fourni les preuves dans le court
exposé des doutes qui est au commencement de ce
Mémoire. Quant à la seconde partie de ce septième
principe, où j'ai parlé des précautions que les Espa-
gnols avaient à prendre pour s'établir en Amérique,
il n'est que trop certain qu'ils ont aussi violé toutes
les lois , et qu'ils les violent encore. Je pourrais
ajouter bien d'aiUres preuves à ce que j'ai avancé à
cet égard dans mes doutes ; mais la crainte d'en-
nuyer ceux qui liront cet écrit ne me permet pas
d'en dire davantage. Oui, je pourrais révéler des
choses si horribles et si abominables , que le monde
en serait épouvanté. Je me contenterai de déclarer
formellement que les Espagnols se servent des In-
diens dans toute l'Amérique , et particulièrement
dans le Pérou , avec plus de despotisme et de rigueur
(i) C. mandati, 1. in rc mandata, ubi dicitur qnod in re piopii.i
qnilihctest nioderator, dispositor ot arbitev. — Et in c. i. de proba-
tio. tcictat. hoc. — Les canonistes , c. in causis de re judicatà ; 1.
))iinccps, fi", de Icgibiis; 1. piohibifiini ; 1. justas; et in !. <k(<n?ionis
Jaciiltas , c. de jinc fisc.
( 234 )
que des esclaves mêmes qui se vendent ei qu'on
achète ; car l'esclave est nourri , habillé et soigné
dans ses maladies par son maître, tandis que les
Indiens ne reçoivent rien des Espagnols, qui les font
travailler nuit et jour , et les abandonnent au plus
déplorable sort quand ils sont tombés malades.
HUITIÈME PRINCIPE.
Depuis i5io au moins jusqu'à la présente année
i564 , je ne crois pas qu'il y ait eu un seul honmie
dans toutes les Indes qui n'ait violé ou qui ne viole
encore aujourd'hui les plus saints et les plus incon-
testables principes delà bonne foi, sur quatre points
des plus essentiels : l° en faisant la guerre aux In-
diens dans toutes les parties du Nouveau-Monde ;
2.° en pénétrant dans de nouveaux pays comme on
le fait encore tous les jours ; 3*" en achetant ou en
livrant comme esclaves des honmies faits prison-
niers dans ces expéditions ; 4° en vendant à ceux qui
ont entrepris ces guèines des arquebuses , de la
poudre , des arbalètes, et surtout des chevaux, dont
l'usage a été plus funeste aux malheureux Indiens
que tous les autres moyens de destruction employés
contre leur vie ou leur liberté.
Je prouve ce huitième principe en faisant observer
que depuis i5io on ne cesse de' proclamer dans
les chaires , de soutenir dans les universités et les
collèges, et de représenter aux rois d'Espagne, que
faire la guerre aux Indiens c'est violer ouvertement
la justice ; que l'argent qu'ils ont livré a été injuste-
mejit acquis par les Espagnols , et que la conduite
( 255 )
que ces derniers ont tenue et tiennent encore dans
les Indes ne convient qu'à des tyrans et à des en-
nemis de Dieu. En i5io des religieux de Saint-
Dominique, étant arrivés dans l'île Espagnole , dé-
couvrirent bientôt ce système horrible de dévastation
et de mort; ils le dénoncèrent ouvertement l'année
suivante , et s'élevèrent dans les chaires contre
ses coupables auteurs. La nouvelle en parvint en
Espagne , et ces respectables missionnaires y arri-
vèrent bientôt eux-mêmes pour prouver au gou-
vernement la justice de leurs dénonciations et l'état
déplorable de Saint-Domingue. Ils allèrent trouver
le roi Ferdinand, qui était alors à Burgos. Ce prince
assembla plusieurs fois son conseil pour délibérer sur
les plaintes et sur les rapports des pères dominicains.
Le jugement du roi et l'opinion de ses conseillers
furent unanimes : ce qui se passait dans la colonie
parut injuste et atroce à tout le monde , et on tacha
d'y remédier par des lois et des ordonnances qui
furent presque inutiles, tant le mal avait jeté de pro-
fondes racines. Depuis cette époque , et pendant
que les Espagnols continuaient leurs conquêtes dans
le Nouveau-Monde , on en vit arriver tous les jours
d'autres religieux et de simples prêtres qui venaient
dénoncer le même système au roi et à ses ministres ,
et les conjurer, au nom de la religion outragée et
de l'humanité , d'empêcher que la race humaine fût
entièrement détruite dans les Indes par l'ambition
et l'avarice des Espagnols. Il y eut en i5i6 de
nouvelles discussions sur celle matière parmi les
plus graves et les plus savans personnages , en pré-
( 256 )
sence même du roi , à Valladolicl , à Aranda de
Duero , à Saragosse et à Barcelonne. On s en oc-
cupa aussi en i5i8 , it) et 20 , à la Corogne ; en
1626, à Grenade , et en 162g et 1642 , à Valla-
dolid , où de nouvelles résolutions furent prises et
signées par le roi. Plus tard d'autres mesures
furent arrêtées à Barcelonne et à Madrid , et enfin ,
en i55i , la situation des Indiens fut encore l'objet
des délibérations des conseils du roi , pendant que
Sa Majesté était à Valladolid . Dans ces différentes
circonstances , les moyens de répression les plus
sérieux et les plus imporlans furent décrétés ,
d'après les ordres formels du souverain , et par le
soin des hommes qui administraient le royaume ,
particulièrement sous le règne de l'empereur. Par
les nouvelles lois il était surtout défendu d'exercer
aucune cruauté contre les Indiens , et elles prescri-
vaient les moyens de réformer complètement le sys-
tème qu'on avait suivi jusqu'à ce jour. On vitalorsdes
discussions publiques s'établir sur la manière dont
l'Amérique était gouvernée , et l'opinion générale
se prononcer ouvertement contre les excès des con-
quérans du Nouveau-Monde. 11 y eut aussi des con-
fesseurs qui refusèrent l'absolution à ceux qui vou-
laient s'embarquer pour l'Amérique , ou qui en
revenaient avec de l'or et de l'argent ; et cette
conduite des prêtres était connue de toute l'Espagne.
On disait communément que l'argent qui venait des
Indes était de l'argent volé , puisque personne ne
pouvait ignorer qu'il existait une foule de lois et
d'ordonnances qui dél'endaient aux Espagnols de
( 237 )
s'enrichir aux dépens des Indiens et de les mal-
traiter. Lorsque les Espagnols d'Amérique appre-
naient que nos rois venaient de prendre de nouvelles
mesures pour mettre un terme à leurs cruautés , ils
les maudissaient ainsi que leurs conseils , en disant
qu'il n'y avait rien de plus absurde que cette manière
d'administrer dans les Indes , et qu'il fallait s'y op-
poser de toutes ses forces. Fidèles à ce système de
révolte , ils mirent tout en œuvre pour rendre inu-
tiles les intentions du roi , et poussèrent l'audace du
crime jusqu'à massacrer son vice - roi , Blasco
Nugnez , après une bataille qu'ils lui livrèrent dans
le Pérou , parce qu'il avait voulu faire exécuter les
lois et les sages mesures arrêtées dans les conseils
de Madrid pour empêcher la dévastation totale de
l'Amérique. En un mot, les plus savans théologiens
de l'Espagne , d'accord avec les prêtres et les reli-
gieux , ont déclaré que la conduite des Espagnols
du Nouveau-Monde est criminelle , et que tout l'or
qui vient de ce pays est mal acquis et doit être
rendu. On conviendra au moins que la légitimité
de tQutes ces acquisitions est fort douicuse , sus-
pecte d'injustice , et que cette présomption était un
motif suffisant pour ceux qui voulaient passer dans
les Indes de s'assurer de la vérité des faits auprès
des personnes éclairées et des serviteurs de Dieu ,
qui étaient le plus en élat de les instruire. Ils furent
donc coupables ou d'ignorance volontaire , si la ma-
lice de leur cœur et une mauvaise intention leur
firent négliger la lumière , circonstance qui rendrait
leur péché plus grand ; ou d'ignorance grossière , ce
( ^38 )
qui ne doit ni les faire absoudre ni les dispenser de
restituer ce qu'ils ont enlevé. En effet , dans l'in-
certitude si ce qu'ils allaient faire e'tail permis ,
c'était à eux d'éviter ce qui pouvait nuire aux In-
diens , et de n'accepter aucune partie des bénéfices
que les vexations exercées contre ces peuples pou-
vaient mettre à leur disposition. Je n'ai pas besoin
de prouver que la crainte de pécher mortellement
en pareil cas devait les rendre prudens ; on sait
que les docteurs ont établi pour règle que dans le
doute il faut s'abstenir ou suivre le parti le plus sûr,
pour ne pas se trouver en défaut , d'après cet oracle
de l'Ecclésiaste : Qwi amat periculum peribit in
illo.
Une troisième preuve du principe que je défends,
c'est que , pour qu'un soldat soit irréprochable et
dispensé de rendre le butin qu'il a fait pendant une
guerre qui est injuste sans avoir clairement ce carac-
tère , il faut que ce soldat ait été appelé et commandé
par son roi pour cette expédition, attendu que, s'il
y est allé de lui-même et sans en avoir reçu l'ordre
il est responsable des meurtres et des autres excès
qui s'y sont commis, pour ne s'être pas informé si
elle était juste, et pour avoir préféré de rester dans
le doute à cet égard , quoique personne ne l'eût
forcé de s'engager et d'aller combattre. Or tous les
Espagnols pouvaient au moins douter que la guerre
fût juste, et les soldats s'offraient d'ailleurs comme
volontaires pour passer la }ner sans que le roi les
eût demandés. S'il est des hommes qui disent le
contraire, c'est sans motif raisonnable, et seulement
( 209 )
pour faire excuser leurs cruaulés contre les Indieus;
car il est constant que Cortès , Pizarre et les autres
conquerans s'offrirent pour l'cxpe'dition , et c'est ce
qui les rend inexcusables^ et leur ôte tout prétexte
de se dispenser de restituer ce qu'ils ont pris : on sait
aussi que leurs instructions leur défendaient de tuer
et de piller les Indiens, et qu'avant toute aiUre chose
c'était de la conversion des liabitans qu'ils devaient
s'occuper. 11 est incontestable que ceux des Espa-
gnols qui ont lait le voyage d'Amérique l'avaient
vivement désiré sans y être excités par personne, et
après avoir sollicité au contraire pendant long-
temps cette permission comme une faveur parti-
culière. C'estcequ'on voit même encore aujourd'hui;
un Espagnol de ma connaissance donna der-
nièrement cinquante ducats pour en obtenir une
semblable.
Je dirai encore , à l'appui de mon huitième prin-
cipe , qu'il n'y a pas , à l'égard des dix commande-
mens de Dieu, d'ignorance invincible, ni par con-
séquent de bonne foi dans la supposition que ce
n'est pas un péché de tuer , de forniquer et de voler.
Or les Espagnols d'Amérique commettaient tous
ces crimes; ils privaient les Indiens de leurs biens et
de leur liberté, etcelase pratique encore aujourd'hui.
Il n'y a donc pas de bonne foi de leur part à se
croire exempts de péché mortel , et dispensés de
restituer ce qu'ils ont pillé dans les Indes. A l'égard
de ceux qui ont acheté et vendu des Indiens comme
esclaves, il est évident qu'ils n'ont aucun prétexte à
alléguer , parce qu'ils savaient bien comment ces
( 24o )
malheureux avaient été faits prisonniers. Quant aux
niarcliands fournisseurs qui portaient en Amérique
des objeis funestes aux Indiens, comme les quatre
sortes de moyens de guerre dont j'ai parlé un peu
plus haut, ils ne sont pas moins coupables, parce que
l'appât de l'or qu'ils voyaient arriver du Nouveau-»
Monde leur fit entreprendre le voyage avec ces mar-
cliandises, pendant les hostilités des Espagnols, sans
en avoir reçu l'ordre ni la commission de leur roi.
Ils n'avaient pas eu la sage précaution de consulter
des hommes pieux et savans pour savoir s'ils pou-
vaient en conscience se livrer à ce genre de spécu-
lation , quoiqu'ils n'ignorassent pas tout ce qui se
disait à la cour et dans la capitale contre cet abomi-
nable trafic, et qu'ils eussent peut-être même entendu
les plaintes des savans, les anathèmes des prédica-
teurs et le récit des cruautés qui se commettaient
dans les Indes. Pouvaient-ils en pareil cas ne pas
révoquer en doute au moins la justice de ces expé-
ditions? et, s'ils étaient de bonne foi, ne convien-
draient-ils pasaujourd hui qu'ils les regardaient eux-
mêmes comme abominables ? Ils péchèrent donc
alors mortellement , et ils sont obligés de restituer
solidairement lout ce qu'ils ont volé, comme «lyant
contribué d'une manière si active à la guerre désas-
treuse qui s'est faite dans les Indes; et, quoiqu'il v
eïi ait parmi eux qui n'ont fourni que des provisions
de bouche aux Espagnols qui allaient mourir de faim,
je ne crains pas d(i dire qu'ils sont aussi coupables
que les autres, parce qu'ils les ont aidés à continuer
la guerre et l'effusion dti sang humain : ils auraient
(^40
du au contraire les \wiMiv de luiii inoyeii de suh-
sislance , parce que c'est pour nous un devoir de
conscience d'empêcher le mal qu'on veut faire à
iios semblables par tous les moyens qui sont en notre
pouvoir (i): telle est l'opinion de saint Augustin (2).
11 est donc impossible de justifier ces marchands
sur l'article de la bonne foi; car il faut observer qu'il
s'agit ici d une classe d'hommes que l'habitude des
voyages et des affaires rend extrêmement fins et
adroits, et qui ont toujours été plus promptement
et mieux informés de ce qui se passait dans le Nou-
veau-Monde que le gouvernement et le roi lui-
même.
Première conclusion. Sur le premier doute.
Tous les Espagnols qui prirent part à l'arresta-
tion et à la captivité d'Adiabaliba commirent de
très grands péchés mortels contre la loi qui nous
commande d'être justes. On nen doutera pas si
l'on observe cjue ces Espagnols n'employèrent que
des moyens violens et tyranniques pour se rendre
maîtres d'un pays étranger : or qui doute que la
tyrannie ne soit un péché mortel? Ils ne furent pas
moins coupables en faisant mourir un roi sans cause
légidme, car cette action fut un véritable homi-
cide, et conséquemment un grand péché. On les
(1) Non est^gvandis differcntia an Icfluim inferas vcl adinittas
mortem enim languentibus probatni- inlligcix'qni hanc, cùn. possir,
non cxchulit. 83 I. in piinc". — Eccics i:i , et s. q. s. .-.
(•-i) S. Aug. ad Vinccn. Dona.
H- iG
( 24â )
a vus se livrer en même temps à toutes sortes de
rapines, ce qui est im plus grand péché que le vol
lui-même, en s'emparant des trésors et du territoire
mêraedes Indiens. Enfin, ils furent la cause première
de tous les désastres qui affligèrent alors et dans la
suite les malheureux Indiens, et qui amenèrent la
catastrophe du roi Athabaliba Ils privèrent ses des-
cendans et ses héritiers des immenses provinces qui
devaient leur appartenir; fi^rent mourir dans la même
captivité sept mille Indiens innocens; dépouillè-
rent les autres , et les rendirent esclaves pour s'en
servir, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu d'en ordonner
autrement. Serait- il possible de voir dans tout cela
autre chose que de grands péchés mortels ? Ceci a
été suffisamment prouvé par ce que j'ai dit dans les
deux premiers principes : j'y ai démontré que les
Indiens possédaiontlégitimement tout ce qui était en
leur pouvoir, biens, territoire, puissance et admi-
nistration, et que le droit naturel et divin, comme
le droit des gens , pouvaient être invoqués par eux
comme ils le sont par les chrétiens dans leurs
royaumes et leurs républiques. C'est pour avoir
méconnu ces principes à l'égard des Indiens que les
Espagnols ont rendu le nom de chrétien odieux, et
fait blasphémer Jésus-Christ dans toute l'Amérique;
il en est résulté qu'un grand nombre de nations ont
refusé d'embrasser la foi chrétienne, qu'elles ont
péri dans l'idolâtrie, et qu'elles brûlent aujourd'hui
dans l'enfer.
( -243 )
Seconde conclusio?*. Sur le pj-emier doute.
Les auteurs de la mort d'Athabaliba, qui n'étaient
pas en tout plus de deux cents , sont obligés de res-
tituer les pays qu'ils ont envahis dans le Pérou aux
héritiers d'Athabaliba, ou à tout autre y ayant droit,
suivant les coutumes de cette nation : s'ils refusent
de remplir ce devoir, ils pèchent mortellement. Je
puis donner plus d'une preuve de cette proposition,
j °. Restituer n'est autre chose que remplir un devoir
de justice , en rendant à son propriétaire ce que le
détenteur tient à sa disposition sans droit et sans
titre ; car tout homme est obligé d'être juste , sous
peine d'être condamné : donc , la restitution de ce
qui a été volé est indispensable pour le salut ; or
les Espagnols dont je parle ont injustement dé-
pouillé Athabaliba de son royaume , ainsi que ses
successeurs ; rien ne peut donc les dispenser d^en
faire la restitution s'ils désirent sauver leurs âmes.
2". Quiconque est en état de péché mortel est obligé
d'en sortir le plus promylement qu'il lui est pos-
sible (i) : or, non seulement celui qui vole , pille ,
ou porte quelque autre préjudice à son prochain ,
est dans cet état ; il faut encore y supposer l'homme
qui retient le bien d'autrui contre la volonté du
maître légitime. Il s'ensuit donc que , pour obtenir
le pardon du péché qu'ils ont commis en dépouillant
Athabaliba , il faut qu'ils rendent son rovaume à
(1) Eccles. 21 : Quasi j facie col abri fugepec<:atum.
( 244 )
ses héritiers légllimes : ceci est foiitlé sur le devoir
imposé à tout homme qui s'est emparé du bien d'au-
trui d'en faire la restitution à qui de droit, d'après
le précepte négatif de l'apôtre (i) et du Lévitique.
5°. Quiconque veut prendre soin de son âme doit
accomplir tout ce qui est de précepte divin, suivant
ces paroles de saint Mathieu : si vous voulez entrer
dans la vie , observez les commande mens. Or la
restitution des choses volées est de précepte divin {ji).
Cette défense générale de voler s'applique à tout ce
qui peut nuire au prochain dans ce qui compose son
domaine personnel (3). Or c'est là le péché que
commet l'homme qui retient le bien de son sem-
blable malgré lui ; donc , si la restitution n'a
pas lieu , l'auteur du vol ne peut être ni absous
ni sauvé. 4°. Quiconque a eu l'intention de voler a
péché mortellement , quoiqu'il n'ait point consommé
son œuvre , et il est sujet à la damnation éternelle
jusqu'à ce qu'il ait satisfait à Dieu par la pénitence j
donc celui qui a volé ou pillé est au nombre des
réprouvés jusquà ce qu'il ait satisfait à ce qu'il
doit à son prochain pour le tort qu'il lui a fait en
s'emparant de son bien : or il est impossible qu'il
satisfasse à ce devoir s'il ne rend le royaume dont
il s'est emparé à celui qui en était le possesseur
(i) Saint Paul, épit. aux Rom. ch. i3 : Kcmini quicquam debeatis.
— Le Levit. iQ- — Saint Thomas, 22. q. 62. art. ult. ; et4d. 11.
q. i.ar. 5 , q. q'. i».
(2) Exod. 20, et saint Math. 19 :Nonfurtum faciès.
(3) Saint Thomas, 2. — 2. q. 122, ar. 6. ad 2. et i4- q- 5o. c. pé-
nale.
( 245 )
legilinie ; donc les Espagnols qui ont commis un
pareil vol sont tenus à une semblable restitution .
5". Le Lévitique défend de garder chez soi jusqu'au
lendemain le salaire de l'ouvrier , ce qui , suivant
saint Thomas , s'entend de toutes les autres restitu-
tions. Quant au cas dont il s'agit ici, le motif est
bien plus pressant, puisque l'objet volé a une valeur
immense , et que les parties lésées en éprouvent un
dommage incalculable. L'opinion de saint Augustin
est ici d'un grand poids , et confirme entièrement la
nôtre (i).
Troisième conclusion. Sur le premier doute.
Les Espagnols qui mirent dans les fers le roi
Athabaliba, et qui ordonnèrent ensuite sa mort,
sont obligés de rendre tout l'or , tout l'argent et les
autres richesses qui furent trouvées dans le dépôt
d'or et d'argent que ce monarque leur remit pour
sa rançon. Cette conséquence découle naturellement
des six raisons de ma seconde conclusion.
Quatrième conclusion. Sur le premier doute.
Les Espagnols auteurs de la captivité et de la
mort d'Athabaliba sont tenus de restituer tout ce
qui a été volé dans le Pérou aux seigneurs indigènes
(i) Saint Aug. 14, q. b. c. : Si ros propter quam pcccatiim est,
icddi potcst et non rcdditur , pœnitentiam non agit, scd simulât ,
quia non dimittitnr pcccatum nisi restituatur ablatum. Et in c. falsas^
de pœnitrntiâ , d. s. , et c, si culpà , de injur. et dam. daf
(246 )
par les autres Espagnols que l'envie de faire fortune a
attirés dans ce pays, et qui ont aussi dépouillé jus-
qu'aux simples habilans de leurs biens et de leur
liberté , en les forçant de subir le régime de la
répartition et des comma:nderies. La raison que
j'en donne c'est que l'homme qui fait tort à son
prochain est obhf^^é de le réparer d'après la règle
établie par Jésus-Christ même (i). C'est ainsi que,
dans ri)ypothèse où un prince, pour venger l'injure
faite à sa personne par quelques hommes , entre-
prendrait la guerre contre tout un peuple, ces
agresseurs seraient responsables de tous les mal-
heurs qui s'ensuivraient (2). C'est ce qui fait dire à
saint Jérôme que les peines d'Arius ne sont point
finies , parce que son hérésie doit causer encore la
mort spirituelle de beaucoup d'âmes (3).
(i) Math. 18. Neccsse est ut vcniant scandala ; verumtamen \ae
homini illi pcr quem scandalum venit. — Qui causam danini dat
damnuni dédisse videtur j c. cgressus ; et in c. si culpà , de injur. et
dam. dat.
(2) Argum. "jS, q. 2. Dominus noster; et c. si culpà : Si culpâ tuâ
datum est damnum vel injuria irroga ta , seu aliis iriogantibusj... aut
haec iniperitiàtuàsive negligeiitiâ cvenerunt, jure super his satisfa-
cere te opovtet, njec ignorantia te excusât si scire debuisti ex fucto
tuo, injuiiam vcrô similiter posse contingcrc vel jacturam. — Voy.
surtout le cli. Hi quoscumque , et le cliap. Placuit ; et le a'' i , q. 1 .
Kihil cniniinterest anoccidatquis aut causara niortispraebeat. ff. dat.
1. Corncl. de Sicar.
(3) Vojez aussi la loi Qui occidit, §. in hàc. ff. ad 1. aquil., et la loi
i,§. sed. et si. ff. si quadrup. pau. sedi. et ff. ad 1. aquil. 1. si servu»,
§ penult. ; et ff. de serv. conup. I. necatis , §. i".
( '^^1 )
Cinquième conclusion. Sur le premier doute.
Les Espagnols qui s'emparèrent de la personne
d'Alhabaliba , et le firent mourir avec tous ceux
qui l'accompagnaient, sont obligés de restituer soli-
dairement les royaumes du Pérou à ceux qui en
étaient les possesseurs légitimes , et les trésors qui
leur furent livrés pour la rançon de ce prince. Ils
doivent aussi réparer tous les dommages qu'ils ont
causés aux Indiens depuis cette époque , soit direc-
tement , soit indirectement. Je dis que chacun est
obligé de restituer la chose entière, s'il ne peut
ignorer que les autres n'ont rien restitué , parce
que sans cette condition il est impossible que son
crime lui soit pardonné.
Pour prouver cette conclusion il suffit de rap-
peler la vingt-deuxième maxime desainlThomas (i).
En effet, tous les Espagnols qui se rendirent en
Amérique furent solidairement cause de la captivité
et de la mort d' Athabaliba , ainsi que des vols et
des pertes que les Indiens éprouvèrent après ce
funeste événement. Je ne crains pas que personne
ose nier le fait. On peut donc dire à tous en géné-
ral qu'ils attaquèrent les Indiens , qu'ils tuèrent les
uns , pillèrent les autres , et leur firent éprouver tous
les dommages dont j'ai fait un peu plus haut Ténu-
mération : donc chaque Espagnol est solidaire-
ment souims à la loi qui ordonne de restituer un
(i)Q. ôa.art. 7 : Quicumqueeslcausa injustae acccptionisvil ilain-
ïiiiicationis tcuetur ad rcstitutiouem.
( ^48 )
bien mal acquis. Je dirai encore, à l'appui de ma
conséquence, que tous ces Espagnols n'avaient
qu'une pensée et qu'un motif en allant dans les
Indes; c'était de s'enrichir aux dépens de la fortune ,
de la liberté et de la vie des Indiens , dont ils n'a-
vaient nullement à se plaindre. Ils les ont dépouillés
de leur or , de leurs autres biens et de leur indé-
pendance ; donc , ils sont tous solidairement res-
ponsables des dommages qu'ils ont causés : celte
conséquence est facile à prouver (i). Enfin ma
conclusion est encore fondée sur une troisième
preuve (2).
Sixième conclusion. Sur le premier doute.
Les Espagnols auteurs de la captivité et de la
mort d'Alhabaliba se comportèrent comme des
(1) Obligalio restitucn.li consequitur ipsum causatorem. Auferre vel
damnificarc, et hoc in proposûo compctit eis quorum actiones vel
opéra vngant ad omnes res aufercndas et ad omnia dau.na inferenda
et fiunt d.recte causa unica volitionis et operationis quâ totum bo-
num aufcrtnr et totum ùamnum infertur , licet quihbet fueru.t
causa partiabs. Et sic quorum causalitas est esse totum , et p.opterea
quzhbct tenetur ad totum , ut patet por tit. vulneratus , §. fin. fl" ad 1
nquil., et 1. si phnes, ff. arborum fu, tim C^esarum
(2) S. plures tiabem dejecerint, et illa aliqncm oppresserit, omnes
tcnent. L aqud. et 1. item mêla. §. si phnes ff. ad 1 aquil. et per 1
vulgans. §. s„K,s K. de fnrtis : Si duo , plures vel unum llgnum A.rafi
s.mt quod et s.nguJi tolle.e non potuerunt, dicendum est omnes
eosfurtim sohdum teneri , quivis id contractare née tollcre solus
posset. Nec enim d.a potest pro parte furtum fecissc singulos, sed to-
nus rc. univcrsos j et sie fict singulos fu.tl teneri ■ etind. S. fin di
S.ccum plures trabem alienam lu.andi causa sustulerint quam sin-
guh ferre non possint, furti actione omnes teneri cxistimantu. ;
't m gl. ibi dr. omnes m solidum teneri ■ et allegatur 1. vulgaris i
r^'nuît, qo. tencntu. m sol.dum ad horum damna supcrd.cfa"
( 249 )
hommes sans foi et sans probité ; je le prouve. Nous
sommes obligés de tenir la foi promise à nos enne-
mis et à ceux à qui nous faisons une guerre légitime ,
lors même que celte promesse a été faite contre
l'équité naturelle (i) : à plus forte raison les Es-
pagnols devaient-ils être fidèles au traité qu'ils
avaient signé avec Atliabaliba en lui promettant
la liberté , puisqu'il avait lui-même tenu sa parole
en leur livrant son or , son argent et ses effets les
plus précieux ; je dis même qu'il était de leur
devoir , en lui rendant la liberté , de lui rendre
aussi ses trésors , son palais et tout ce qu'on lui avait
enlevé , parce que sa captivité était injuste et
tyrannique , et tout ce qu'il avait promis dans les
fers des Espagnols nul de plein droit , comme le
reconnaissent les hommes qui ont quelques notions
sur cette matière. 11 n'y a point le moindre doute
sur la question de savoir qui pouvait réclamer ici
des restitutions ; j'en parlerai cependant dans le
huitième doute , après mètre borné ici à faire
remarquer que ce sont les héritiers de l'homme
dépouillé qui doivent profiler de la restitution si
lui - même n'existe plus , et à son défaut la nation
elle-même.
Septième coa'clusioîv. Sur le premier doute.
Du moment où les Espagnols s'emparèrent de la
personne d'Alhabaliba , les enfans de ce pruice , ses
(i) L. conventionum, ir. dcpaclis; ctl Postliminiuin, §■ imliiciti
«tl. non (liibito, it de cipliv. et po<t liin. et c. noii. 23. '( cfglos.
( 25o )
hëritiefô et ses peuples eurent le droit d'attaquer les
agresseurs comme des ennemis de la nation entière ;
ils le conserveront jusqu'à la fin du monde , à
moins que cet état de choses ne finisse par la paix ou
par une Irève, par quelque arrangement favora-
ble, ou par le désistement libre et volontaire de
ceux qui ont tant souffert, et qui ont un droit si
positif de réclamer. Celte conséquence n'est pas
moins susceptible de démonstration (i). En effet,
le droit de se conserver est essentiel à tous les êtres ;
lès productions même les plus insensibles ont été
organisées par la nature suivant cette loi ; or, si les
pierres, par exemple; ont reçu l'extrême dureté
qui les distingue pour résister à tous les chocs,
c'est à dire pour n'être point détruites , à combien
in cap. utilein 22. q. 2 — Saint Thomas. 22. q. 40- art. 3 : Sunt
enim qua;dain jura bellorum et fœdera inter ipsos hostes servanda.
— Saint Ambroise, lib. de ofïiciis.
(1) Omne justura bellum estillud quod indicitur vel causa defen-
siouisvel causa coercitionis sivc propulsationis inalorum hominum ,
ne injurias vel damna sibi non nocentibus inférant, vel causa recu-
pcrationisrerum raptarum, vel causa recompensationis Icsionum, vel
damnorum quœ illata sunt, vel causa ultionis injuriarum receptarum,
vel causa necessitatis ut pax et li])ertas adquirantui" vel dcfendantur;
ut in cap. apud vcros Dei cultores 23. q. i.c. noii. De i°patet in 1.
ut vim, ff. de just. et jur. j et in c. dilccto de sen. ex co lib. 6, ubi
dicit : Cùm omnes leges omniaque jura vim vi repcUere cunctisque
«ese defendere permittant j et in c. signiGcâsti, et 2° de Homicid.
— Saint .Thomas, 12, q. 94, art. 2, lib. 3, c. 3, 9, gent. : Omnia agen-
tia naturalia quœ habent dcvirtute, tune resistuut corruptioni, quae
est malum per quod unumquod(jiie non polest in proprio sesc con-
servari,sedcorrumpi. — Boctius, lib. 3, pros. ult. ; Jara verôqiuedura
5unt nt lapides, ailhœrcnt tcnacissimis partibus suis, et ne facile
dissolvantur resistunt, et J. sed cuique natura quod convcnit, et ne
dum maneie possint, mtercant, élaborât.
( 25l )
plus forte raison esl-il conforme au plan de la' nature
que les hommes aient le droit de se défendre , soit
dans leur existence politique , soit dans leur exis-
tence naturelle : donc la guerre est juste lorsqu'il
s'agit de se conserver ; elle l'est encore pour vain-
cre la résistance d'un ennemi qui devient menaçant,
et pour déjouer ses projets; et celte seconde cause
est presque de même nature que la première. On
a aussi recours aux armes pour rentrer en possession
de ce que l'on a injustement perdu, ou pour obtenir
de justes indemnités (i) , et enfin pour tirer une
juste vengeance des torts dont un agresseur s'est
rendu coupable (-2). Ces principes une fois établis,
je prouve ainsi ma conclusion : Une guerre sera très
légitime si elle est fondée sur les quatre motifs
dont je viens de j)arler ; or telle est la guerre que
les Indiens ont le droit de faire aux Espagnols
depuis la captivité de leur prince Athabaliba ; donc
cette guerre est incontestablement juste. La majeure
est claire , et la mineure est prouvée. Quant à la
première cause, qui n'est que le droit de se défen-
dre, car on n'ignore pas que les Indiens ont tou-
jours été et sont encore indignement opprimés ,
comme on peut s'en convaincre par 1 exposé des
quatre premiers doutes , et même par le contenu
de tous les autres ; quant à la seconde cause , elle
peut être prouvée à peu près de la même manière ,
'1} D. c. I, et in c. Dominus noster, c. ad. q.
'2) D. Dominus no'fer ubi justa bella defin-ri soient qux iilcj-
«unfur injurias, etc.
( 202 )
parce que les nations américaines éprouvent chaque
jour d'incroyables vexations de la part des Espa-
gnols ; elles ont le droit incontestable de leur résis-
ter et de mettre un terme à leur tyrannie. La troi-
sième cause, ou le droit de recouvrer ce qu'on a
perdu, n'est pas moins incontestablement ici en
faveur des Indiens, puisque les Espagnols leur ont
enlevé et leurs biens et leur liberté, qui sont des pro-
priétés naturelles à l'homme, et inaliénables. Cicéron
est formel sur ce point, puisqu'il dit qu'il n'y a
pas de guerre plus juste que celle qui est faite pour
repousser la servitude (i). Quant à la quatrième
cause, qui n'est que le droit de venger des insultes,
elle n'a pas besoin de preuves ; ici la voix des
opprimés se fait entendre , et la terre elle-même
dépose contre leurs tyrans. Les Espagnols ont tué
le roi des Péruviens , et massacré sans sujet soixante-
six mille habitans ; ils ont usurpé la couronne des
princes légitimes , enlevé des trésors immenses qui
devaient être la rançon d'Athabaliba , et ils retien-
nent dans l'esclavage des commanderies une popula-
tion dont la misère crie vengeance : donc les
Indiens eurent toujours un très juste sujet de nous
faire la guerre.
Une seconde preuve de ma conclusion , c'est que
les rois , les princes et les seigneurs du Pérou ont
(i) Philipp. ^ : Nulla justior causa belli gercndi qtiàm scrvitutis
depulsio — Policratcs : Apud lîomanos priinô pro libcrtatc urbis,
dcindc pro doniinio ( s(. pugnahini. L. <S, r. q. — Salhist. in CaHli-
iiam : Ncmo bonnp, nisi i iim anima siimil ainilfit libcitatcm. *
( 'J.53 )
été d-jpouillés de leurs étals et de leuis domaines ,
et sont aujourd'hui les tributaires et même les es-
claves des Espagnols. Ce n'est point ici une exagé-
ration ; les choses se passent réellement comme je
les raconte : le monarque n'a plus de sujets ; il a
subi lui-même la condition de la servitude , pendant
que le peuple est privé de son roi : donc , aussi
longtemps que les princes seront dépouillés de
leurs domaines , et les peuples de leur liberté ,
ceux à qui était confié le soin de les gouverner, ainsi
que leurs héritiers , auront à remplir le devoir im-
portant de délivrer leurs sujets naturels du joug de
l'oppression , attendu que les rois et les princes sont
les chefs d'un grand corps dont les sujets représentent
les parties , et que c'est à la tête à veiller sur les
membres. Si donc la guerre est quelquefois néces-
saire pour atteindre ce but si essentiel , le roi ne
doit point hésitera l'entreprendre, et à mourir s'il le
faut en combattant pour le salut de son peuple :
son intérêt personnel le lui commande , puisqu'il ne
peut plus gouverner des sujets devenus esclaves (i) ,
et que la tyrannie sous laquelle ils gémissent de-
mande vengeance et l'appelle aux armes. La guerre
des souverains indigènes contre les oppresseurs de
leurs peuples sera donc légitime , et les peuples
auront également droit de la faire , puisqu'ils sont
victimes de l'usurpation (2). Il faut en dire autant
(r) L. etâipaitus, §. i, ff. quod met. can.; et I. si scrvus, c. de liis
<]iii ad ecclcs. confug.
(2) De vi arm. 1. 1, §. penult. in glo., et (T. de bo. co. I., et iT. de
( 254 )
(les héritiers du troue , qui ne peuvent jamais perdre
le droit d'exercer une juste vengeance contre les
Espagnols. Je prouve ma conclusion d'une troisième,
manière en ce qui concerne les peuples ; car si
c'est un devoir pour les princes d'affranchir leurs
sujets, ceux-ci ne sont pas moins obligés de délivrer
leurs maîtres , puisque les droits et les devoirs sont
essentiellement réciproques (i). Cette obligation est
fondée sur plusieurs règles positives ; car je ferai
remarquer que les peuples ont prêté serment de fidé-
lité à leurs princes , et qu'indépendamment de ce
contrat , qui est sacré , les citoyens sont encore liés
par le droit naturel, quileur ordonne de sauver leurs
maîtres au péril même de leur vie , et avec plus
de dévouement que leurs propres pères , attendu que
le roi est le chef du corps politique ou du royaume
pour l'intérêt général , et que chaque membre de
ce corps doit plus au chef suprême de l'Etat qu'à
celui même de sa famille (2). De là l'obligation
capt. et postlim. 1. nihil intercst. Praacipiiè quorum tyrannus et m-
tcrfcctor tôt pcrsonarumquot redigit inservrtutcm. au, q. 4, c. inter
cnetera, §. sed et cum hisj et ibi glos. et bal. in 1. data opéra, c. qui
accusa, non possunt. penult. colu. et homini vivo continuo infertur
injuria personalis dura aufertur ei libertas. Vis enim quotidiè com-
mittitur et quotidiè nascilur ; ideô quotidiè resisti potest.
(i) C. 1. déforma Gdel. et 24, q. s. c. de forma, ubi dicitur quod
eâdera fidc tenetur et est obligatus domiuus suo subdito vel vasallc)
quemadraodum et vasallc domino.
(2) Aristotel., Eth., i : Namque dicitur quod homo magis nascitur
patrirc quàm patri. — L. tuitio sine disciplina castrorum antiquior
fuit civibus et parentibn.s romanis quàm charitas liberorum. 1. post
iimiuium. ^>. fdius §. fi" de capti. et post limi. unus quisque enim
jnaMitur patrirB su», ut 1. 1. §. generatr. fT. de ven. in posse». Mit-
( 255 )
imposëe à chaque citoyen , suivant ses forces , de
servir fidèlement son prince , même au péril de sa
vie et de celle de sa femme et de ses enfans. Ce dé-
vouement est évidemment inspiré par la nature
même , qui nous fait sacrifier la main et le bras pour
sauver la tête : or on ne niera pas que cette image
ne soit reconnue pour vraie par les auteurs (i) : les
sujets sont donc obligés de sacrifier leur vie non
tend, licct liberis necare parentes qui venerint ad patriain delendam ,
et converso licet parentibus. 1. minime, ff. de religion, et sumptib.
fiiner.
(i) De exprcs.sè quidem aut publiée difiidato. Se. nominatini pa-
let in barinito ; de tacite aiitem difïidato, id est, de eo qui verè est
hostis civitatis veî rcgni, qui per vim vel oppressioncm usurpavit
piincipatum in populo libéré , civibusinvitis , vel ad conscntiendum
coactis. Et tamen propter ejus potentiam nemo audct ad liberatio-
nempopuli aspirare. Cujus tyrannide durante, popuhis vel regnura
videtyr illum diflidâsse et pro publico hoste habuisse, acper conse»
quens data est ciiilibct de populo potcstas illum, vel illos licite ne-
candi. Saint Thomas, 2 , dist. 44' '!'"*• penult. ad ultimum : Et ty-
rannus qui per violcntiam vel metum se fecit dominum , civibus
invitis, vel ad consensum coactis, occiditur à personâ privatà. Cùm
igitur illi Indorum populi liberi fuerint, et sint et eorum principes et
Domini quibus cura eorum fuerit ab ipsis bjbitantibus et populis
secutis retroactis commissa , potuerint et possint leges condere ut-
pote habentes omninô potestatem et juridictionem, merum ,
niixtum imperium; de jure enim et gcntiura incmnbatque illis cogère
et ordinare quidquid ad bonum commune promovendum et ad
malum vitandum convenerit, tuerique ab hostibus et corruptoribus
easdem respublicas- et Hispani sint eis tam acerrimi hostes et extir-
patorcsillarum gentium , et innumerarum communitatum , quas tôt
injuriis, caedibus, stragibus , tormentis, spoliationibus, servitute et
damnisnonreparabilibusaffecerunt et hodiè afliciunt; sequitur posse
ac dcbere in eos animadverterc gladio bcllico atque ulcisci omncs
injurias et damna qua; abcls suntperpcssi Dclinquentes et pernicio-
«os ip.sos morte , captivitate , spoliatione ac expulsione à patrià et
regnis alienis quae tyrannicè occupàrunt puniendo.
( .56 )
seulement poni leur roi , mais encore pour la déli-
vrance du terriloirc et pour le rétablissement de la
dignité royale , puisque sans domaine temporel , et
surtout si l'Etat n'est indépendant , il ne peut y
avoir de monarque ni d'autonié permanente pour le
gouvernement de la chose publique. Il i'aut conclure
de tout ce que je viens de dire que non seulement
les seigneurs du Pérou ont le droit de rassembler
des armées pour attaquer et anéantir tous les Espa-
gnols d'jA mérique , au point qu'il n'en reste plus un
seul dans leur pays , mais encore que chaque Indien
en particulier peut le faire par lui - même en y em-
ployant tous les moyens qui seront en son pouvoir.
Le motif qu'on en peut donner c'est que les Amé-
ricains ont un si juste sujet de guerre contre les
Espagnols , que chaque individu peut l'entreprendre
s'il le juge à propos ; et la raison générale .pour
laquelle chaque membre de l'Etat , de la commu-
nauté ou du royaume , peut tuer le tyran ou les
oppresseurs, c est que l'indignation soit secrète, soit
publique contre les Espagnols , est à son comble
dans toute l'Amérique.
Huitième co^clusigiv. Sur le premie?^ doute.
Quand même les nations du Pérou auraient re-
connu le roi de Caslille et de Léon pour leur sou-
verain légitime, ce qui n'a jamais eu lieu, ainsi que
je l'ai prouvé dans le sixième principe , elles n'en
auraient pas moins eu le droit de faire la guerre aux
Espagnols , aux magistrats et aux autres oiîiciers
envoyés pour les gouverner , afin de repousser la
( 257)
plus injuste agression , et de se venger des outrages
qu'ils en avaient reçus. Je le prouve en faisant ob-
server que les Espagnols ont constamment violé tous
les droits de la justice à l'égard des Indiens , soit
dans le Pérou , soit dans tout autre pays de
l'Amérique , et qu'on a toujours vu les juges , les
gouverneurs et les capitaines leur faire subir de si
mauvais trailemens , que , quoique le tableau que
j'en ai présenté dans mes doutes soit bien au-
dessous de la réalité , ce que j'en ai dit doit suffire
pour plonger l'âme dans la douleur. Or, partout
où il n'y a pas de juge pour administrer la justice, à
laquelle tous les peuples libres ont un droit incon-
testable, ou lorsque le juge présent refuse de remplir
ou ne remplit son devoir que d'une manière illusoire,
en sorte qu'on puisse dire qu'il occupe inutilement
sa place (i) ,* ou bien , lorsque une situation criti-
que ne permet point d'aller trouver le magistrat ,
et que la même difficulté a lieu à l'égard de tout
autre fonctionnaire , il est alors permis à une nation
qui reconnaît des maîtres de faire la guerre de son
propre mouvement, et de combattre l'ennemi com-
mun. En effet , la seule ressource qui reste alors
contre l'injustice, c'est d'avoir recours aux armes(2).
Or , comme les motifs que les Indiens ont de nous
faire la guerre sont permânens , et qu'on n'cm-
(i) C. 2,de Translat. prélat.
(a) Bal. m I. data opcra,c. dehiscjiii accus, non possunt; pcnulf.
ool. etallegat. 1. ufvim fP. dejust. etjur. et in 1. si quis ad se, c ad.
1. juli de vi public, _L. piohihitnm, c. de jure fi'<. liv. lo. Bartholc
à I.'* .«uite.
H.
A?
( 258 )
ploie pour les falie cesser aucun des quatre moyens
que j'ai présentés dans ma septième conclusion , il
s'ensuit que le droit qu'ils ont de nous attaquer
durera aussi longtemps qu'on suivra ce funeste
système. La preuve de cette proposition , c'est que
la violence et les injures personnelles durent et se
renouvellent tous les jours , et que la servitude pèse
également et sur les princes et sur les sujets ; ils
peuvent donc les uns et les autres repousser conti-
nuellement et sans relâche l'injure qu'on leur fait.
La première mesure à prendre pour que les Indiens
ne puissent plus faire valoir ce droit , c'est de faire
cesser les vexations dont ils sont victimes , et d'a-
bolir l'usage des répartitions, qui sont le plus grand
fléau des Indes ; car , tant que cet affreux système
durera , il sera impossible d'établir la paix et d'ob-
tenir aucune trêve , et les indigènes useront alors
d'un droit naturel auquel personne ne pourra les
faire renoncer, à moins qu'un changement total
dans l'administration n'y conduise les esprits , et
cet état de choses sera la conséquence nécessaire
de la tyrannie qu'on fait peser sur les Indiens (t).
Première conclusion. Sur le second doute.
Les Espagnols dont il est question dans cet ar-
ticle ont tous commis de très grands crimes en
(i) Régula est quâpeccati venia non datur nisi correcte. Dere ju.
in 6. et 24. q. 2. c. Icgati, et de schism. c. liv. 6. de satisfactione.
intelligendum est de possibili. Quia impossibile esset illis suam
«q)iitatcm reddere pro quibus restituere et satisfacere tcnentur.
( 2-H) )
l(^vant des tributs sur les Indiens , et en ialsani dei
invasions et des conquolos dans leur pays.
Cotte conclusion trouve sa preuve dans plusleiu-s
motifs de la première conclusion du premier doute.
Premièrement , ils se comportèrent comme de véri-
tables tyrans , puisqu'ils déjjouillèrent les souverains
<lu pa^s de leurs domaines naturels, et plongèrent
leurs sujets dans l'esclavage : or la tyrannie est un
péché mortel , et dépouiller les hommes de leur li-
berté est un plus grand attentat que de s'emparer de
leurs biens par violence, attendu que ni l'or ni l'ar-
gent ne peuvent être comparés à la valeur d'un bien
si précieux. Secondement, on peut dire , à l'appui
de ma conclusion , ce que j'ai avancé dans la troi-
sième , la quatrième et la cinquième raison de la
première conclusion du premier doute , puisque les
Espagnols ne sont entrés dans les provinces d'Amé-
rique qu'en tuant , pillant et chargeant de fers les
habitans, comme des ennemis déclarés, sans en avoir
jamais reçu ni msulte ni dommage. Troisièmement ,
cette conclusion se prouve encore en faisant re-
marquer que les Espagnols se sont conduits comme
de véritables spoliateurs en olant aux princes et
aux seigneurs leurs états, leurs dignités, et leurs
domaines , et en les rendant tributaires et esclaves
avec les autres Indiens leurs sujets ; condition si
aftreuse dans l'état du partage qu'on en a fait , et
par les travaux excessifs qu'on leur impose au mé-
pris du salut de leurs âmes , que l'histoire d'aucun
peuple n'offre rien de comparable : les Espagnols
ont donc offensé Die«i mortellement. Quatrième-
; 26o )
ment, je puis ajouter comme preuve de ma conclu-
sion que c'est sur les Espagnols que doivent retomber,
comme en étant les auteurs , les mauvais traite-
mens dont on accable les Indiens depuis qu'ils ont
été répartis et distribués , et des maux dont ils ne
peuvent manquer d'être encore victimes dans la suite,
parce que l'exemple qu'on a donné de les asservir
offre trop d'avantages à l'avarice des Espagnols pour
n'être pas imité.
Seconde conclusion. Sur le second doute.
Les Espagnols dont je parle dans mon second
doute sont obligés de rendre l'or , l'argent , les
émeraudes, les habits, les bestiaux , le maïs et tous
les autres objets qu'ils ont enlevés aux Indiens en
faisant la conquête de leur pays.
Cette conclusion est fondée sur les six motifs qui
ont justifié la seconde conclusion du premier doute.
En effet , ces Espagnols se comportèrent en vérita-
bles tyrans , et n'eurent pas plus le droit de faire
tant de mal que le roi de France n'aurait aujour-
d'hui celui de les imiter en ravageant l'Espagne.
On peut même dire que leur conduite présente un
caractère plus particulièrement odieux , puisqu'ils
n'avaient aucune plainte à porter contre leurs victi-
mes , qui ne les avaient jamais ni vus ni offensés.
Troisième conclusion. Sur le second doute.
Les mêmes Espagnols sont obligés de rendre tous
les tributs qu'ils ont exigés des Indiens , jusqu'au
( 26. )
dernier grain de maïs , pour le temps qui a prëcédé
l'établissement des taxes.
Les preuves de celte conclusion sont les mêmes
que celles de la précédente. En effet , les Espagnols
n'avaient pas le droit de lever ces tributs , et pré-
tendre le contraire serait établir et consacrer la
même prérogative pour tous les princes, de quelque
partie du monde que ce soit. Ceci suppose la vérité
du premier principe^ oii il est prouvé que les infidèles
sont maîtres de leurs biens , de leurs dignités , de
leurs revenus , en vertu du droit naturel , du droit
divin et du droit des gens, aussi complètement que
les chrétiens eux-mêmes , et que c'est avancer une
hérésie formelle de soutenir une autre opinion. Il
convient encore de se rappeler le second principe,
et ce que j'y établis touchant la distinction qu'il
faut faire des infidèles. J'en dis autant du troisième ,
du quatrième et du cinquième principe , auxquels
je renvoie le lecteur pour ne pas me répéter.
Quatrième conclusion. Survie second doute.
Chaque conquérant de l'Amérique est solidaire-
ment obligé de rendre tout ce que tous ont enlevé
pendant la guerre contre les Indiens. J'ai parlé dans
la seconde conclusion de ce doute de la nature des
objets qui doivent être restitués. Chacun d'eux est
aussi solidairement tenu de rendre tous les tributs
({ue tous ont levés.
Les raisons qui m'ont servi à prouver la cinquième
conclusion de mon premier doute s'appliquent
( 2^2 )
nulurellemeiil ici. En effet , ce n est pas un seul
Espagnol ni ménie un petit nombre d'Espagnols qui
auraient osé entreprendre de subjuguer les peuples
indiens , pour se les partager ensuite comme des
esclaves , s'ils n'avaient été tous d'accord et animés
d'une seule et même volonté pour arriver à la même
fin. Tous les Espagnols furent donc les auteurs de
la répartition des Indiens, et par conséquent des
tributs injustement levés sur eux ; donc ils sonl
obligés, en général et chacun en particulier, de res-
tituer tout ce que tous ont enlevé avant l'époque
où les Indiens Curent soumis à des taxes.
Cinquième cois clvsiois. Sur le second doute.
Les Espagnols sont obligés de restituer les terres
(ju'ils ont prises aux Indiens, et qui portent le nom
de chacciras , quoicpi'ils y aient bâti des maisons ,
planté des vignes , formé des jardins ou d'autres
établisscmens.
Cette conclusion n'est pas moins facile à prouver
que les précédentes ; car si c'est injustement que
les Espagnols se sont emparés des trésors et des
effets des indiens , ce n'est pas avec moins d'injus-
tice et de violence qu'ils ont envalii leurs terres : on
ne peut méconnaître ici le vrai caractère de la
tyrannie , et c'est d'après cette considération que
les lavisseurs sont tenus , sous peme de la damna-
tion éternelle , do rendre aux Indiens leurs biens
meubles et immeubles ; car ils n'avaient pas le
droit de s'emparer d'un seul pouce de terrain dans
leur pays sans péclier nioi tellement, et s'ils retieu-
( ^(^5 )
neni ce qu'ils ont pris , ils sont soumis au même
aiiathème , puisqu'ils ne l'ont acquis que par des
voies illicites si les rois maîtres de ces terres , ou
les Indiens qui les possédaient , n'ont pas librement
consenti à leur en faire l'abandon. 11 faut conclure
de là que tous les édifices publics des villes, des
bourfjset des villages, et ceux que des particuliers ont
fait élever , de même que tous les autres établisse-
mens , occupent des fonds de terre qui n'appar-
liennent pas à ceux qui les ont bâtis , et sont par
conséquent la propriété des Incas et de leurs sujets.
Jamais les Espagnols n'en pourront justifier la pos-
session , à moins qu'ils ne leur soient abandonnés par
les maîtres légitimes ; premièrement , parce que le
biiiiment appartient à la terre (i) ; secondement,
parce que l'homme qui bâtit sciemment sur le fonds
d'autrui , comme les Espagnols l'ont fait en Améri-
que , ne peut réclamer ni l'usage ni la propriété de
ce qu'il a mis dans le domaine d'un autre (2) , et
<jue le possesseur véritable peut en consommer U
destruction quand il voudra (5) , aux dépens même
de l'usurpateur (4). Cette règle s'appliquerait aux
Espagnols quand même ils auraient construit ces
bâtimens de leurs propres mains ; à plus forte raison
lorsqu'il est certain qu'ils y ont employé des
Cl) Instit. ilo rcrum divis.
(j) Instit. codem tttwl. §. c divevso j et ^ scd in ;iUas , IT. <lo i pi
vend.
(3) Barlhol. et doct. in l.'sed si inti-a, 0. do servi imIm p;ril., «I
inl. fjucmndmndnm îr. adî. aquil.^. i. c.
(4) ^r^*^^"' '''^ crssiou. artio, S, nt aut.
( 264 )
Indiens , en les irailanl avec autant de cruauté que
Pharaon en fit exercer sur les enfans d'Israël pen-
dant qu'ils bâtissaient des viUes pour les Eg^'ptiens.
Premier li coin'clusion. Sur le troisième doute.
Les commissaires espagnols qui ont établi les tri-
buts dont il est question dans cet article méritent
des éloges , et ils se sont rendus agréables à Dieu
si leur dessein a été d'empêcher la révolte des Es-
pagnols conquérans ; car ils ne pouvaient mieux
faire pour y parvenir que de permettre aux soldats
de lever des taxes sur les Indiens.
Je prouve ma conclusion en faisant remarquer
que lorsque les commissaires taxèrent les Indiens
ils leur rendirent un véritable service , parce que
cette mesure fit cesser d'autres exactions bien plus
onéreuses. Or , suivant les principes d'Aristote ,
c'est faire un bien que de détruire un mal ou de le
rendre plus supportable. D'après cette considéra-
tion , si un homme est sur le point de commettre
un grand crime , il est permis de lui en conseiller
un moindre , comme, par exemple , de donner des
coups de bâton à un prêtre qu'il est résolu d'assas-
siner ; de même , on peut licitement engager un
usurier à fournir de l'argent au pauvr^ à un moindre
taux qu'au riche. J'ai supposé dans ma conclusion
que les commissaires furent de bonne foi dans
l'établissement de ces taxes, et qu'aucun motif d'al-
liance , d'amitié ni d'intérêt personnel n'influa sur
leur esprit : s'il en était autrement , je ne crains pas
de dire qu'ils auraient offensé Dieu , et qu'ils de-
( 265 )
vraient restituer ce que l'avarice des conquérans
n'avait pas demandé , c'est à dire les tributs im-
posés au delà de ce que la crainte d'une révolte
leur faisait un devoir d'accorder. Ainsi , le seul
moyen de ne pas pécher mortellement, et d'échap-
per à l'obligation de restituer , c'était de songer au
mal beaucoup plus grand que les Indiens allaient
éprouver sans ces taxes si les Espagnols se révol-
taient contre l'autorité du roi d'Espagne.
Seconde conclusion. Sur le troisième doute.
Des. tributs ayant été établis par les juges commis-
saires, aucun commandeur n'avait le droit d'exiger
des Indiens un seul grain de maïs ; encore moins de
s'emparer des objets qui n'avaient pas été désignés
comme soumis aux taxes : ils sont donc obligés de
rendre aux Indiens tout ce qu'ils en ont reçu comme
tribut, et ce qu'ils ont jugé à propos d'en exiger arbi-
trairement.
Je trouve la preuve de cette seconde conclusion
dans le septième principe, établi un peu plus haut,
où j'ai fait voir que les Espagnols, en pénéirant dans
les Indes, violèrent le droit divin et le droit naturel,
et agirent en vrais tyrans. Tout ce qu'ils comman-
dèrent aux Indiens doit donc être considéré comme
nul par le fait même de leur invasion oppressive ;
en sorte qu'on peut nier qu'ils aient eu le droit d'y
imposer le moindre tribut. Je fais remarquer aussi ,
à l'appui de ma conclusion , que les partages d'In-
diens qui eurent lieu sont détestables, et le résultat
( :266 )
de la plus violculc adniiiiislralioii ; contraires au ii
droit divin et au droit naturel , et par conséquent '
atteints de nullité ; car il est évident que toule
manière de gouverner des nations libres qui les
privera de letirs biens et de leur liberté sera vexa-
loire et contraire au droit naturel. Or les réparti-
lions des Indiens et les commanderies sont entachée»
de ce vice , puisque les commandeurs enlèvent aux
naturels leurs biens, et les retiennent eux-mêmes
dans l'esclavage ; donc tous ces partages sont ty-
ranniques. La majeure de cet argument peut être
prouvée par la définition même de la tyrannie,
qui n'est qu'une manière de gouverner au profit de
riiomme qui tient le pouvoir ; quant à la mineure,
elle est évidente, puisque les commandeurs forçaient
les Indiens à leur remettre leur or , leur argent et
leurs effets les plus précieux qui leur faisaient envie.
Voilà des faits dont les Espagnols sont obligés de
convenir. Ils employaient aussi les Indiens à unser-
vice plus pénible que celui des vrais esclaves , en
les faisant descendre dans les profondeurs des mines,
où la plupart ont trouvé la mort : chaque Espagnol
pouvait en forcer jusqu'à deux cents à remplir une
lâche aussi dure. Maintenant ils leur font labourer
des lerreins immenses, qui sont quelquefois situés à
plus de vingt lieues de distance ; ils les obligent de fa-
briquer des tissus pour leur propre usage , ainsi que
je le dirai plus en détail dans un autre endroit ; de
panser un grand nombre de chevaux , et de faire des
voyages de vingt à soixante lieues avec de grands
fardeaux siu leurs ('paules. On les voit partir ()ar
( 267 )
bandes de luille hommes : ils n'ont pas même la
ressource d'être nourris par leurs maîtres dans celle
circonstance , et ils doivent se pourvoir avant de
partir des provisions nécessaires pour ces longs
trajets. Enfin , pour donner à la seconde partie de
mon raisonnement une certitude incontestable , je
présenterai ici le tableau d une taxe du Pérou , telle
que les commissaires l'établirent pour chaque année
sur cinq cents Indiens , pères de famille et pro-
priétaires : le fait s'est passé dans la ville d' Arequippa .
u 11 sera fourni i" cent quatre-vingts moutons du Pé-
rou, de huit pesos ou ducats par tête (comme il n'y en
pas dans le pays , les Indiens les font venir d'une
province nommée Chucuito , distante de quarante
lieues) ; 2" trois cents pièces de coton, contenant
chacune la couverture d'un Indien et sa chemisette
(elle vaut de quatre à cinq pesos) ; 5o mille fanègues
de mais, du prix d'un ducat par mesure ; 4''buit cent
cinquante fanègues de froment , de deux pesos la
mesure ; 5" mille poules , chacune de la valeur de
deux lomines ( huit tomines valent un peso ) ; 6"
mille sacs avec leurs cordes ( chaque sac vaut un
à deux pesos); 7" soixante paniers de coca (sorte
«i'herbe), qui valent huit pesos chacun dans le pays ;
8" cent serviettes de coton pour la table ; 9° trente
porcs de l'âge d'un an environ ; 10° cinquanle ar-
robes de cainaron, espèce de poisson; 11° cinq cents
arrobes d'un autre poisson ; 1 2° cinq arrobes de
laine ; l3" quarante peaux de loups marins , pré-
parées , et quarante autres non corroyées ; i4° deux
arrobes de corde; i5° trois tenles , delà valeui d«
( 208 )
vin^l à vingt-cinq pesos la pièce; 16" huit nappes à
couvrir la table ; 17° deux mille paniers de poivre :
chaque panier coûte un peso ; 1 8° deux arrobes de
pelotons de coton , pour confeciionner des chaus-
sons à l'usage du pajs ; 19" neuf couvertures de
cheval ; 20° trois arrobes de suif pour en fabriquer
de la chandelle ; 21° quinze Indiens pour le service
domestique journalier du commandeur ; 22° huit
Indiens pour la culture de ses jardins; 2d" huit autres
Indiens pour la garde de ses troupeaux. »
Voilà une des taxes qui pesaient sur les Indiens
du Pérou , et qui n'était pas la plus forte qa^ils
eussent à supporter; qu'on juge par là s'il est per-
mis de faire l'éloge de l'administration des Espagnols,
et du partage des Indiens , exécuté dans le but
unique d'avoir des esclaves. Je ferai remarquer que
les fournitures dont je viens de parler exigeaient
tant de travail pour leur acquisition que les Indiens
y employaient leur vie entière , et lorsqu'il y man-
quait quelque chose ils en étaient pmiis par la
prison, ou de quelque autre manière encore plus
cruelle. Je ne dis rien d'une foule d'autres services
qui leur sont imposés par les commandeurs ; c'est
ainsi qu'on les voit occupés à leur construire des
maisons , à leur planter des vignes , clore des jar-
dins , élever des chevaux , et à leur confectionner
du sucre dans leurs usines. Je conclus de là que
les Indiens sont privés de leurs biens et de leur li-
berté , et que cette manière de les gouverner est
lYrannique et abominable, et par conséquent souve-
rainement nulle et illégitime ,* donc les Espagnols
n'ont pas même le droit de se faire apporter un seul
grain de maïs par les naturels , quoique les taxes
aient été fondées par les gens du roi d'Espagne. La
seconde raison qui prouve ma conclusion^ c'est qu'il
est impossible de ne pas qualifier d'oppressif et de
pervers tout gouvernement qui prive des princes
et des seigneurs de leurs états , de leurs dignités ,
de leur juridiction et de leur liberté personnelle :
or les partages des Indiens et les commanderies
du Pérou sont dans ce cas ; donc ils sont tyran-
niques. La majeure de mon syllogisme est évidente ,
d'après ce que j'ai dit , parce que tout gouverne-
ment d'un peuple libre doit avoir pour objet le bien
spirituel ou temporel des membres du corps politi-
que (i). Donc, lorsque des administrateurs n'ont
en vue que leur propre intérêt et font de leurs ad-
ministrés de véritables esclaves , ils consacrent la
tyrannie. La mineure est également certaine par ce
que je viens de dire dans ma seconde raison ; c'est
à dire que tous les rois et les seigneurs naturels
sont privés de leurs sujets , et réduits à la plus dure
condition d'esclaves par l'obligation qui leur a
été imposée de percevoir les tributs que les Indiens
doivent acquitter , et de les porter eux-mêmes chez
les commandeurs ; s'ils y manquent ils sont plongés
dans une prison , et plus durement traités que des
nègres : or pourrait -on hésiter à voir dans tout
cela une affreuse tyrannie 7 Cette conséquence pa-
raîtra évidente si l'on considère qu'il y a vol et
(i) Aiist. , 3 Polit, et 8Héthic.
lyi'annie a priver un particulier de son manteau ; à
plus forte raison si l'on dépouille un prince de sa
souveraineté sans cause légitime.
Je prouve encore ma conclusion en faisant remar-
quer qu'il y a oppression et tyrannie à gouverner
les hommes d'après un système qui tend évidemment
à les détruire, au Heu de les conserver et d'en mul-
tiplier le nombre : or tel est l'effet que produisent
les partages et les commanderies ; donc ce s\-stème
est tyrannique. Je prouve ma majeure en disant ,
avec saint Thomas (i), que l'homme chargé du gou-
vernement d'un peuple libre est obligé de veiller
à la prospérité commune, de la maintenir, et même
de l'accroître autant qu'il est en son pouvoir ;
quant à la mineure , il suffit pour la rendre incon-
testable "de jeter un coup d'œil sur ces immenses
provinces du Nouveau-Monde où la race indienne
a été détruite , et particulièrement dans les plaines
du Pérou et dans quelques districts particuliers ,
où la population , qui était de trois mille âmes ,
se trouve aujourd'hui réduite à mille , comme à
Chmcha , Capachica , Hilabaya , et dans plusieurs
autres commanderies. La conséquence est facile à
tirer.
Une quatrième preuve de ma conclusion, c'est
qu on ne peut se dispenser de qualifier de tyrannique
et d'abominable toute manière d'administrer un
pays qui a pour effet inévitable d'inspirer à ses ha-
bitans de l'horreur pour la foi , tle leur faire«Kregar-
(i) Lih. 3 <lc Ropi.princ-. r. 19 , et lil). 3 , r. 3.
( ^7' )
ilei la leligioii clirétieiiue comme injuste et|»;'rverse,
et notre Dieu lui-même comme méchant et cruel :
or c'est ce qu'ont produit les commanderies et les
partages d'Indiens; donc il y a ici tyrannie. Je dirai
pour prouver ma mineure , si on prétendait la nier ,
que l'histoire des Indes est i emplie de faits qui la
rendent évidente , et que les Indiens , voyant les
crimes que nous commettions parmi eux , et les
cruels résultats du système des commanderies , ne
veulent plus se convertir^ et si quelques-uns y con-
sentent ils ne le font que par hypocrisie. C'est
ainsi qu'en i56o on a vu àCuzco quelques Indiens ,
dont on avait fait des alcades , aider à découvrir
plus de cinq cents fruacas ou adoratoires dans celle
villeou seulement à une lieueet demie aux environs.
Les habitans y allaient adorer leurs faux dieux , et
peut-être y vont-ils encore, quoiqu'il y ait unévêque
dans celte ville, une église cathédrale , quatre cou-
vens de religieux, un grand nombre de prêtres, et
des chrétiens laïques depuis i55i. Les Indiens ont
coutume de dire lorsqu'ils donnent dans le mal :
« Je commence à me faire chrétien ; je sens que je
)) le suis un peu , car je sais voler et jurer , et j'ap-
» prends a jouer , etc. » Quand nous leur prêchons
l'humilité de Jésus-Christ , sa jiauvreté et ses souf-
frances , et que nous leur disons combien il aime
les pauvres et ceux que le monde méprise , ils s'ima-
ginent que nous mentons , et nous répondent que
nous sommes venus dans les Indes pour nous enrichir
et devenir maîtres et seigneurs de leurs terres ; les
veuves surtout sont loin de nous croire , puisque
( ^7^ )
c'est en allant chercher les trihuts que leurs maris
sont morts dans les mines , ou perdus au milieu des
montagnes. Ainsi nous n'hésitons pas à qualifier
de lyranniquë et d'abominable la manière de gou-
verner les Indes par le système des commande-
ries , et à regarder celles-ci comme illégitimes et
entièrement oppressives; donc les commandeurs
sont obligés de restituer tout ce qu'ils ont pris
aux Indiens , ce qui est l'objet de la question que
je traite.
Une autre preuve de ma conclusion , c'est que les
commissaires pour les taxes n'eurent pas pour objet
de tranquilliser la conscience des commandeurs
lorsqu'ils leur dirent qu'ils pouvaient se faire payer
les tributs qu'ils avaient imposés , mais seulement
d'adoucir un peu la condition si dure des habitans.
C'est ce que j'ai indiqué dans mon troisième doute;
c'est aussi ce que les commissaires ne manquèrent
pas de dire aux commandeurs, et l'on sait que l'ar-
chevêque , qui était un de leurs collègues , déclara
qu'il avait permis, mais non commandé, de lever ces
tributs : il crut devoir le faire pour éviter un plus
grand mal , et tel fut aussi le sentiment de l'évêque
de Las Charcas , qui eut part à l'établissement des
taxes , et qui convenait que la justice n'avait pas
présidé à cette opération , mais qu'on avait reconnu
la nécessité d'user des plus grands ménagemens
avec les Espagnols , qui auraient pu mettre tout le
pays en insurrection , ce qui eût été un malheur
bien plus grand pour les Indiens ; car ils ne peuvent
résister aux fatigues de la guerre , et ils y n^eurent
( ^'73 )
tous sans exception. Malgré ces précautions, Fran-
çois Hernandez arbora l'étendard de la révolte dans
la ville de Cuzco , parce que les gens du roi avaient
allégé le service personnel que les Indiens étaient
obligés de faire auprès des Espagnols. Donc ils n'a-
vaient pas le droit de lever des tributs : cette con-
clusion peut être aussi démontrée par celle du troi-
sième doute.
Troisième conclusion. Sur le troisième doute.
Les commanderies et les partages d'Indiens n'ont
jamais eu l'approbation des rois de Castille , qui ont
regardé cette forme d'administration comme la plus
mauvaise depuis son établissement illégal flans l'île
Espagnole : je le prouve de plusieurs manières.
Premièrement , on ne trouve rien qui indique que
les rois d'Espagne l'aient introduite ; on sait au
contraire que ce système y fut apporté par un gou-
verneur delà colonie, sans l'autorisation du souve-
rain , et je l'ai démontré dans la onzième raison
du livre contre les commanderies. Secondement ,
après la mort du roi catholique, l'ordre fut envoyé
par les deux gouverneurs du royaume , le cardinal
Ximenez et Adrien , qui fut pape dans la suite , d'a-
bolir cette détestable manière de gouverner les pro-
vinces de l'Amérique : ceci se passait en l'an-
née i5i6 , et on peut s'en assurer en consultant
l'histoire de ce temps-là. Troisièmement, on sait
que l'empereur, se trouvant à la Corogne en 1620 ,
résolut l'abolition des partages, comme contraires à
toute justice. Quatrièmement, le même prince fit
n. 18
( =74)
expédier en i523 des instructions à Hernand Cor-
lès , qui était alors dans la Nouvelle-Espagne , et on
y remarque entre autres dispositions l'ordre formel
de supprimer les commanderies ; d'un autre côté,
une longue expérience a prouvé que la répartition
des Indiens dans les îles en a ruiné la population,
depuis l'arrivée des colons espagnols , par les
mauvais traitemens et le travail excessif dont on les
a accablés ; en sorte qu'indépendamment du tort qui
en est résulté pour le roi , il a été impossible de
s'occuper de l'instruction et du salut des Indiens :
Je souverain s'exprimait ainsi : « Considérant que
j) le partage des Indiens a produit jusqu'à ce mo-
)) ment les effets les plus désastreux, et voulant
» réparer, autant qu'il est en notre pouvoir, le
» mal qui a été fait , nous acquitter surtout de ce
» que nous devons au service de Dieu , qui nous a
» comblé de toutes sortes de biens , ainsi qu'à l'o-
)) bligation que nous nous sommes imposée en
» acceptant les conditions de la bulle du pape, nous
» ordonnons à tous les membres de notre conseil
f) d'en délibérer , ainsi qu'aux religieux et aux
» autres personnes pieuses et savantes qui sont dans
» notre capitale, attendu qu'il nous semble contraire
» aux principes d'une bonne conscience de réduire
» en esclavage des hommes que Dieu a créés libres
» comme nous-mêmes, et par conséquent d'en tolé-
» rer le partage et la distribution , lesquels sont
» cause que ce grand péché se commet tous les
» jours sous notre règne. Pour ces motifs, nous
B devons déclarer à nos officiers, employés dans
X 275 )
» les Indes , que telle est notre volonté , et noilâ
w leur ordonnons Je ne j^lus faire et de ne pluâ
» permettre qu'il soit fait de partage ou de dépôt
)) d'Indiens entre les mains des Espagnols , mais de
)) les laisser vivre entièrement libres , à la manière
» de nos sujets du royaume deCastille j et si, lors-
)) que nos ordres leur pai^iendront, il y avait déjà
» des partages exécutés , ils s'occuperont immédia-
)) tement de les révoquer tous sans exception ,
» en sorte qu'aucun Espagnol n'ait plus de pouvoir
)) sur les Indiens, et que ceux-ci au contraire
)) soient entièrement et sans délai remis en liber—
)) lé , etc. )) Telle était la substance des instruc-
tions que l'empereur fit expédier en Amérique ;
mais le tyran qui les avait provoquées par sa cruauté
méprisa les ordres de son roi ; il s'appropria la
meilleure part dans le partage des Indiens , et laissa
les autres à ceux qui l'accompagnaient pour ravager
le Nouveau-Monde. Cinquièmement , il existe une
convention faite entre l'empereur et le licencié Vas-
quez de Ayllon , nommé gouverneur de la Floride
en 1624 j oîi on lit ces mots : « En outre, comme
vous nous avez représenté que les Indiens ne peu-
vent être soumis en conscience au régime des com-
manderies , ni partagés entre les Espagnols , attendu
que ce système a déjà causé les plus grands mal-
heurs , entre autres la ruine de la population dans
le Nouveau-Monde , il est statué par la présente qu'il
n'y aura plus de partage d'Indiens , et que tout
service personnel de leur part cessera , à moins
qu'ils ne s'y engagent librement et aux conditions
( ^7^ )
qu'il leur plaira d'établir. Telle est noire volonté
expresse, comme aussi que votre active surveillance
ëloigne de nos sujets du Nouveau-Monde tous les
fléaux qui les ont aftllgés jusqu'à présent. » Sixième-
ment, le conseil royal, assemblé sous la présidence
du cardinal arcbevéque de Tolède , don Juan
Tavera, par ordre de l'empereur en iS'^g , àlé-
poque du départ de ce prince pour aller se faire
couronner à Barcelonne , décréta la résolution sui-
vante : tt Outre cela^ û a été jugé convenable qu'il
ne fût plus établi de commanderies , et qu'au con-
traire celles qui existent fussent toutes supprimées;
qu'il ne soit plus mis aucun Indien à la disposition
des Espagnols , à quelque titre et condition que ce
soit , attendu que l'expérience a prouvé que cette
mesure expose les Indiens, que Dieu a faits libres
comme nous , à mille oppressions de la part des Es-
pagnols , et que la ruine totale de la race indienne
dans ces provinces en serait la conséquence inévita-
ble si l'on n'y apportait un remède prompt et salu-
taire. » Dans d'autres articles des résolutions du
même conseil , il est convenu que Sa Majesté ne
doit plus céder aucun Indien comme vassal aux
colons espagnols , ni à temps ni à perpétuité , parce
que ce système ne serait autre cbose que la tyrannie
elle-même , capable de reproduire tous les maux
qu'il est maintenant question de faire cesser. Il est
également reconnu qu'il ne faut plus rien attendre
des mesures de répression employées jusqu'ici ,
telles que les ordonnances , les prohibitions et les
peines établies contre les tyrans espagnols, puisque
• ( ^"7 )
l'expérience a prouvé que , quelque excelleiis que
fussent ces moyens en eux-niêiues , ils ont été im-
puissans pour arracher les Indiens à la dominaliou
de leurs raaîtres , et les soumettre à l'autorité seule
du monarque. Voilà ce que le conseil royal exprima
dans sa déclaration à l'empereur. Enfin , je ferai
remarquer les nouvelles ordonnances que le même
prince sii^na dans l'assemblée qu'il avait convoquée
à Valladolid en 1642 , et qui fut composée de tout
ce qu'il y eut de plus distingue dans le royaume par
ses lumières. Après une discussion vive et contra-
dictoire , il fut décide qu'on établirait un nouveau
code de lois pour le gouvernement et l'administra-
tion des Indes. Une de ces lois défendait à tout
vice-roi , gouverneur, juge et soldat espagnol, de
soumettre des Indiens au régime des commanderies
ou de les y retenir , soit par voie de provision , de
renonciation , de vente et de donation , soit à titre
de vacance ou d'héritage : la loi statuait également
qu'à la mort des propriétaires des commandeiies
les Indiens qui les composaient seraient aflranchis
de droit, et rentreraient sous la loi commune, l'au-
torité du roi. Le motif qui fit décréter toutes ces
défenses c'est qu'il était impossible , sans pécher
mortellement, d'approuver un tel système, ces peu-
ples ayant naturellement droit aux avantages de la
liberté, et les commanderies les en dépouillant sans
mesure et sans compensation , ainsi que je l'ai fait
voir dans la preuve de la seconde conclusion de ce
doute. L/empereur, éclairé par les raisons des per-
sonnages les plus resf)ectables , reconnut lui-même
(278)
que l'on 11e pouvait sans crime sounietlre les Indiens
au régime des commanderies. 11 est donc certain
que les partages et les dépôts d'Indiens ont toujours
été contraires à la volonté et aux ordres du roi de
Castille, comme n'offrant qu'un gouvernement vexa-
toire ; en sorte que la fraude et le mensonge ont été
les moyens que les Espagnols ont employés pour
éluder les ordonnances du roi , pendant que quel-
ques gouverneurs favorisaient l'injustice au mépris
des instructions et des ordres du gouvernement ,
soit parce qu'ils étaient eux-mêmes chefs de com-
manderies , soit parce que l'intérêt de leurs amis
les touchait plus que l'état déplorable où ils voyaient
tous les jours plonger les Indiens. On doit conclure
de là que plusieurs de ces délégués du prince doi-
vent rendre ce qu'ils ont enlevé aux habilans de l'A-
mérique , puisqu'ils n'adoucirent point le sort de ces
malheureux , ainsi que le roi le leur avait ordonné. On
a beau dire que nos rois permettent ces commande-
ries; cela n'excuse pas les tyrans , parce que ce sys-
tème n'est toléré par nos souverains qu'afin de
prévenir les révoltes dont le pavs est toujours me-
nacé , et dont les conséquences , si elles venaient à
se réaliser, seraient plus funestes aux Indiens que
l'esclavage lui-même , puisqu'ils périraient tous dans
les guerres que les Espagnols leur feraient entre-
prendre contre lautorilé du roi. Mais on sent bien
quil ne s'agit ici que d'une tolérance, et que per-
mettre n'est pas commander (i). C'est de celte ma-
(1) Lcxhumana dicilur aliqiin jiLrmilti rc, non <{uasi ca apjnobnn».
( 279 )
nière que TÉglise souffre qu'il y ait des femmes pu-
bliques, et que les lois anciennes permettaient l'u-
sure ; mais cette disposition des gouvernemens est
loin d'excuser ces sortes de pécheurs, et ils n'en
sont pas moins obligés de restituer ce qu'ils ont
acquis par des moyens illicites (i). Donc les com-
mandeurs ne laissent pas d'être en état de péché
mortel et obligés à restitution _, bien qu'il leur ait été
permis de jouir de leurs commanderies(2). Que si le
prince , dans l'impossibilité de réduire un gouver-
neur rebelle à ses ordres , le laisse maître de gou-
verner le pays , celui-ci n'en mérite pas moins le
nom dû aux tyrans , et la peine du crime de lèse-
majesté (5). Que les Espagnols commandeurs jugent
d après ces principes de leur véritable position , et de
ce qu'il leur importe de faire.
Quatrième conclusion. Sur le troisième doute.
Les commandeurs qui eurent des prêtres ou des
religieux dans leurs commanderies pour instruire
les Indiens ne sont pas obligés de restituer à ces
derniers le salaire dont ils ont payé les travaux de
sed quasi ea dirigerc non valons. Aug. lib. \, dcLib. arbit. — Lex
quae populo regeiulo scribiturrectè m«lta permittit quœ per divinam
piovidcntiam interdicuntur. Saint Thomas, 12 , q. g3, art. 3.
(') Voy. le canon 3i, q. i, c. Hàc latione quae perniittimus no-
Icntes pcrmittimus quia malas hominum voluntates ad plénum pra-
hibere non possumus.
(u) Baldus, c. dccernimus, c. de sacrosanct. eccl.
(3) L. I et ■-', c. ad 1. juli.
( 38o ) -
la prédication, ni les autres dépenses qu'ils ont faites
pour les missionnaires.
Je prouve ma conclusion en faisant observer que
ce salaire et cette dépense ont eu pour objet le plus
grand avantage des Indiens , et que ce double
emploi de ce qui leur appartient est une véritable
restitution .
Conclusion. Sut^ le quatrième doute.
Que les commandeurs aient ou non assez de
connaissance de la religion, et que les Indiens aient
été taxés une ou plusieurs fois , ces commandeurs
sont obligés en conscience de rendre les tributs
qu'ils lèvent et ceux qu'ils ont levés , excepté ce qui
en a été employé pour les personnes qui les ont aidés
à instruire les Indiens.
On peut appuyer cette conclusion sur ce que j'ai
dit dans la seconde du troisième doute : j'y ai fait
voir queles commanderies ne sont fondées sur aucun
litre de possession légitime, et qu'il n'est pas permis
d'y percevoir un seul grain de maïs. J'ajoute que ni
le vice-roi , ni les officiers , ni les juges royaux, ni
le roi lui-même , ne peuvent ni donner ni autoriser
les commanderies : je l'ai prouvé dans la solution du
doute précédent et dans les autres.
Première CONCLUSION. Sur le cinquième cloute.
Toutes les personnes nommées dans ce doute ,
qui ne font rien pour les Indiens, et qui se dérouent
exclusivement au service des Espagnols , se ren-
( 28i )
dent coupables de péché mortel , ei soui tenues de
faire la restitution de tout ce que les commandeurs
leur ont donné comme salaire , indemnité , gratifi-
cation ou présent.
Ou ne peut élever aucune difficulté sur celte con-
clusion , si l'on considère qu'elle n'est autre chose
que la règle par laquelle les théologiens et les légistes
consacrent la nécessité de restituer ce qui a été acquis
par voie d'usure ou de quelque autre manière aussi
illégale. Telle est son importance , que si un homme
ne pouvait l'accomplir qu'en s'en dépouillant en-
tièrement , il n'aurait pas la faculté de rien aliéner
pour n'être pas dans l'impossibilité d'effectuer une
restitution pleine et entière : donc le détenteur du
bien d'autrui ne peut l'employer à faire élever des
enfans par charité, à marier des garçons et des filles,
ni même en disposer pour des aumônes , hors le cas
d'une extrême nécessité. Jepréiends également qu'il
n'a pas le droit d'établir 'ou de doter des chapelles ,
de faire bâtir des églises et des monastères, d'en-
richir des religieux , ni de payer des salaires à des
domestiques , à moins qu'ils ne travaillent avec lui
au profit de ceux qui ont été volés par sa flmte ou
par son ordre , de manière que la fortune des véri-
tables maîtres augmente dans la proportion du
salaire que ces employés reçoivent. Le spoliateur
lui-même n'aura pas le droit de rien aliéner de ces
biens , hors ce qui est le plus strictement nécessaire
à sa subsistance et à celle de sa famille. La raison
de tout ceci c'est que cet homme n'a rien qui lui
appartienne , et qu'il n'est permis à personne de
( 28:. )
semparci- et de vivre du bien de son semblable ,
malgré son refus et son opposition : il ne peut donc
ni Je donner ni l'aliéner sans péché mortel , puis-
qu'il se rendrait coupable de vol. Il s'ensuit que ni
les donataires , ni les hommes qui traitent avec ces
usurpateurs , n'en peuvent rien recevoir sans corn-
mettre un péché mortel, parce que tout ce que ces
derniers peuvent donner appartient à d'autres, et que
celui qui dispose du bien d'un tiers sans son con-
sentement se rend coupable de larcin (i). Donc
ceux qui reçoivent sont obligés de restituer ce qu'ils
ont reçu , à quelque titre que ce soit : or il faut
comprendre dans ce nombre T les Espagnols qui
ont acquis des pierreries ou d'autres effets précieux ;
:2° ceux qui ont acheté ou échangé des objets pour
des valeurs moindres que ce qu'ils ont reçu; 5^ ceux
qui ont emprunté et qui n ont pas tout rendu ; 4° les
garçons et les filles qui se sont mariés avec l'ar-
gent des injustes détenteurs ; 5° les maîtres qui
les ont enseignés ; 6° les pauvres qui ont reçu
l'aumône hors le cas d'une urgente nécessité ;
7° les prêtres desservans des chapelles ; 8" les ecclé-
siastiques qui ont reçu des rétributions comme au-
mônes pour leurs messes ; Qo ceux qui les ont
engagés à bâtir des églises ou des couvens ; io° les
religieux qui en ont accepté des livres ou d'autres
présens j 1 1 ° les médecins qui ont visité ces ravis-
seurs du bien des naturels dans leurs maladies , et
en ont été payés ; 1 2" les maçons , les charpentiers ,
j) De Fiji JH..i. 0".
( 285 )
les tailleurs , les cordonniers, en un mot tous les
artisans qu''ils ont fait travailler ; lo" leurs domesti-
ques; i4o les boucliers et les autres marchands de
comestibles qui leur ont vendu. Tous ces hommes,
et les autres de la même classe s'il y en a que j'aie
omis , sont coupables de péché mortel , et doivent
restituer ce qu'ils ont reçu des colons espagnols à
quelque titre que ce soit, et ne garder de ce qu'ils
ont à leur disposition que ce qui est absolument
nécessaire à leur subsistance. Ceci leur est expres-
sément commandé s'il est reconnu que les hommes
dont ils ont reçu de l'argent n'en auront jamais
assez pour rendre tout ce qu'ils ont volé , ou s'ils
ont seulement des doutes à cet égard , attendu que
dans ce dernier cas ils doivent s'informer de la
vérité , et, en attendant qu'elle leur soit connue , ne
rien recevoir de ce qui vient d'une telle source. S'ils
refusent de remplir ce devoir ils sont sans excuse ,
ainsi que je l'ai fait voir dans mon huitième principe,
parce qu'ils s'exposent au risque de commettre un
vol. Les docteurs ont établi comme règle que, dans
le cas où un homme soupçonne que ce qu il a reçu
n'appartenait pas à celui qui l'a donné, il est obligé en
conscience de le rendre , à moins qu'il ne se mette
en devoir de constater qu'il lui appartient véritable-
ment. Tel est le sentiment d'un auteur célèbre (i).
•• (i) Alexandcr abAlex. f\, p. q 8G, mem!). 3, art. 4, §6: Qui conie-
«liint vcl in alios nsus convntiint alifjnid de usurà vcl fiirto scientcr
sivo sint religiosi,sivealii , ttiK iittir adrestiliiliomm, et etiam-^i dii-
J'ilcnf an Mnt iinjii.'iraodi , similitcr tcncntiir ne toiiimil'ant î=c dis-
( ^84 )
Seconde conclusion. Sur le cinquième doute.
Les femmes et lesenfans de ceux qui ne possèdent 1
rien qui n'ait été volé ne peuvent vivre sur ces '
biens ni en faire aucun autre usage ; ils doivent
tout restituer, et se procurer d'autres moyens d'exis-
tence : s'ils ne peuvent en trouver , ils n'ont que l.i
faculté de prélever leur strict nécessaire sur ce qu'ils
ont usurpé.
Cette conclusion paraîtra certaine si l'on con-
sidère que nul n'a le droit d'appliquer à son usa'^e ,
soit pour vivre , soit pour s'habiller , ce qui appar- ,
tient à un autre, contre son gré , et sans être par 1
conséquent obligea restitution. |
Troisième conclusion. Sur le cinquième doute. \
Les personnes qui auraient fait servir à leur nour-
riture et à leur habillement le bien d'aulrui , faute
de pouvoir vivre et s'habiller d'une autre manière ,
sont obhgées de tout restituer lorsque quelque hé-
ritage ou quelque autre acquisition légitime les met
en état de le faire.
On reconnaîtra la vérité de cette conclusion
eu observant que tout ce quia été employé par ces
personnes pour vivre et s'habiller ne leur appartenait
pas, et qu'ils sont par conséquent obligés de rendre
ce qu'ils ont employé à celte double fin.
rnmini ; est enini p.o n->il.. c,„od quicumque habet conscientiam d.-
re qiim rit aliéna tenctiir illam lestittieic.
I
( 285 )
Quatrième conclusiois. Sur le cinquième doute.
Lorsque les religieux et les prédicateurs engagent,
dans leurs sermons et dans le tribunal de la péni-
tence , les détenteurs des propriétés des Indiens à
les restituer et à se repentir , ils ont droit de prendre
sur ces biens ce qui leur est strictement nécessaire
pour vivre (i). La raison en est que ces mission-
naires , véritables procureurs des hommes qu'on a
dépouillés , leur sont plus utiles qu'à charge. Je
ferai néanmoins observer que , suivant les docteurs
cités ces aumônes doivent se borner aux premiers
besoins du corps , et ne durer qu'autant que les mi-
nistres de la foi pourront raisonnablement espérer
les restitutions : dans le cas contraire , les prédica-
teurs seraient eux-mêmes dans la nécessité de rendre
ce qu'ils auraient consommé pendant l'exercice de
leur ministère , et pariiculièremnet s'ils avaient
ajouté aux difficultés qu'éprouve le ravisseur de faire
une restitution pleine et entière (2).
Cinquième conclusion. Sur le cinquième cloute.
Si les prédicateurs et les confesseurs dont je viens
de parler n'exhortent pas les spoliateurs à rendre
(1) C. cum voluntate, L i, de scnten. cxconi : Prae^icatores quo-
qut; qui peiics cxcoinimiiii( alos, ^ elalios alii.naiiini icrum detcntores,
ia piredicationibus «tconressionibus quasi gcrtint causam vel curani,
coriim ad quos rps ips.-B sprxtarc noscuntur clceraosynas licite pos-
sunt. abillis rccipere.'.praescrtim si aliàs non valcant in illo loco sus-
tL-ntalionein haLcrc. — C. «-x parte, causa II, q. 3, c. quoniani multos;
rt It. de neg. gest. 1. 2. et 1. Pouipunius; et 1. sed an.
'•i! Arguin.2, q (', '". aiitenonim, 5- illud.
( ^8G )
ce qu'ils ont volé et à faire pénitence , et si leurs
paroles ne sont pas vives et pressantes , ils n'ont
pas le droit de recevoir un seul grain de maïs ,
ni le moindre salaire en argent ; et s'ils ont reçu 1
quelque chose , ils doivent restituer la valeur de ce 1
qu'ils ont consommé , et ce qu'ils ont encore en leur
pouvoir.
En effet, il est bien conforuie à la raison et à la
justice que les religieux qui font leur devoir re-
çoivent ce qu'il leur faut pour vivre et se vêtir pen-
dant qu'ils travaillent à faire rendre aux Indiens les
biens qu'on leur a volés ; mais la circonstance est ici
toute différente, et le principe que j'ai établi ne peut
s'y appliquer (i).
Je prouve encore ma conclusion en faisant re-
marquer que les personnes contre lesquelles j'établis
la saine doctrine sont complices des spoliateurs ,
et commettent le même crime qu'eux en s'emparant
d'un bien sans le consentement du maître légitime.
Tout ce que je viens de dire dans les cinq conclu-
sions qui précèdent est fondé sur des doctrines bien
connues (2). Ces docteurs, et beaucoup d'autres que
je passe sous silence, défendent les mêmes principes.
(i) C. cum cessante de apcllà, et, ]. adigeic, §. qiiivis, 11'. de jur.
patro.
(2) Saint Thomas, opusc. 19, c. 7, liv. 12 , q. 3o. — Alcxander ab
Alexand. 4 P-> q- 86, mcmb. 3, art. 4, §• 6 et art. 5. — Pierre Palud,
4 sent., d. i5, q. 2 , art. 3 , et q. 3 , art. 5 , conclus, i et2. — Henri
de Gandavo, liv. 4, q- 27. — Adrien, 4 sent. , de rostitutione. — '
Cajétan, summa verb. restit., 3 cas. — Le P. Dominique de Soto, de
iustitià et jure, liv. 6, q. 1 , où il répond aux argnmens, art. 4-
( ^§7 )
Or, comme les comiiiandeurs ne possèdent pas Ié'>i-
tiniement un seul grain de maïs dans les Indes , et
qu'ils sont obligés de restituer tout ce qui est à leur
disposition (devoir que beaucoup seraient hors d'état
de remplir, fussent-ils maîtres d'un pays aussi grand
<]ue l'Espagne , comme on peut s'en convaincre par
les réponses faites aux trois premiers doutes ) , il
s'ensuit que toutes les personnes qui traitent avec ces
hommes se rendent coupables de vol et de péché
mortel , parce qu'elles disposent de ce qni ne leur
appartient pas contre le gré des véritables maî-
tres (i). Je dis aussi qu'elles pèchent mortellement
comme étant d'accord avec les commandeurs dans
leur prévarication en aliénant ce qu'ils ne possèdent
qu'injustement, attendu que quiconque consent au
mal est digne de châtiment comme celui qui le
commet," c'est ce que saint Paul dit clairement dans
son Epitre I"" aux Romains. Quant à l'obligation
de restituer (2) , elle leur est imposée parce que
les choses superflues ou funestes aux Indiens qu'elles
vendent aux commandeurs mettent ceux-ci dans
l'impossibilité de faire une restitution pleine et
entière.
(1) De fur., lib. i,ir.
(a) Alexander ab Alex. : Fur vel raptor peccat mortalitcrsidat vel
vendit rem furtivain vel raptam. Peccat etiam mortalifer reripicns
eam giatis, vel emens àfurissciens cam furtivam esse, vel dubitans,
nisi valdè ci sitnecessaria ; utpotè in ultimâ ncccssitate, qune dat oc-
casionem peccati mortalis ipsi furi. Sicut peccat movtaliter qui ac-
çipit pecuniam ad usuram nisi in ncccssilate, cùin dct occasionem
peccati mortalis iisurario.
( 2S8 )
Sixième conclusion. Sur le cirujuième doute.
Les minisires de la religion ont le droit de de-
mander et de se faire payer la dîme de tous les lieri-
taees des chrétiens , soit que la possession de ces
héritages doive passer pour légitime , soit qu'elle ait
tous les caractères de l'envahissement et de l'usur-
pation .
Celte conclusion paraît incontestable lorsqu'on
fait réflexion que la dîme est due de droit naturel ,
et par l'institution même de l'Eglise (i) , aux minis-
tres de la religion et aux prédicateurs de la foi.
Donc , quoique la terre ait été volée , la dîme des
produits n'en est pas moins exigible , et l'Eglise
peut la percevoir (2) sur les terres et les biens des
chrétiens.
Septième conclusion. Sur le cinquième doute.
Les dîmes personnelles des choses mal acquises ne
peuvent être perçues sans qu'il y ait crime de vol ,
comme dans le cas de guerre injuste, de rapine, de si-
monie, d'exaction, de forfaiture judiciaire ou de toute
autre circonsiance en opposition avec le droit naturel
et divin. Il est également défendu de rien donner et
de rien recevoir en pareil cas , et surtout de faire
servir aucune partie de ces biens pour le culte de
Dieu et pour les saints mystères.
(1) Saint Thomas, 22, q. 87, art. i et j.
(2) De pactij, ù'"., 1. inter Jcbilorcsj cl c. sine ccnsib. vel icli<Iiii»
1. 1, etin c. cùmsit, etc. de terris, et c. past.oralis de decinii».
( =^89 )
Le motif de cette conclusion c'est qu'agir autre-
ment serait approuver les péchés qui ont été commis
par l'acquisition de ces biens (i).
HUITIÈME CONCLUSION. Sur le cinquième doute.
L'Eglise n'a pas le droit d'établir la dîme sur les
héritages des infidèles , bien qu'ils soient au pouvoir
des chrétiens. En effet, il n'est jamais permis de
faire l'aumône d un bien qui a été ravi , de l'em-
ployer au service de Dieu, ni d'en exiger la dîme ,
contre l'intention du véritable maître; car ces pro-
priétés ont été arrachées aux infidèles , et par con-
séquent l'Eglise ne peut en demander ni en recevoir
la moindre partie. Je prouve cette conséquence en
faisant remarquer que la jouissance des produits de
ces terres n'appartient pas aux Espagnols, et qu'ils
sont obligés devant Dieu de les restituer intégrale-
ment à leurs légitimes propriétaires , qui ont seuls le
droit de les cultiver , de les ensemencer et d'en
faire la récolte. Je dis aussi que les dîmes sont per-
çues au profit de l'Eglise ; or les infidèles , par cela
même qu'ils sont hors de l'Eglise , n'ont rien à payer
pour l'entretien de ses ministres : donc on n'a pas
le droit d'en exiger la dîme ; donc l'Eglise n'a rien
à leur demander. Enfin , il est reconnu que quicon-
que bâlit sur un terrein étranger sans en avoir la
permission perd ce quil a construit et tout ce
qu'il a dépensé ; donc , et par une conséquence
(i) Innocent, et l'Hostiense dans le chap. Ex transmisse de
décùnis , 5 et utriun prœscribi possit.
II. 19
(290)
rigoureuse , quiconque sème dans le champ d'un
autre sans son consentement est justement frustre
de ce qu'il a semé , attendu qu'un tel droit n'appar-
tient qu'au maître, qui en jouit quand il veut et
comme bon lui semble (i). 11 est facile de saisir le
rapport intime qu'il y a entre ces deux circonstances^
et de voir combien le raisonnement qui s'applique au
premier cas convient aussi au second.
Neuvième conclusion. Sur le cinquième doute.
Les religieux et les ecclésiastiques offensent Dieu
mortellement lorsqu'ils reçoivent des commandeurs
des aumônes et de l'argent , soit pour faire cons-
truire des églises et des monastères , soit pour
acquitter les frais et les dépenses du culte. J'en
dis autant de ceux qui consentent à des établis-
semens de chapelles , et qui en font le service pour
les colons fondateurs qui veulent y être enterrés. La
première preuve de cette conclusion c est que ces
prêtres participent à un acte criminel des com-
mandeurs, je veux dire à l'offrande d'un bien volé,
véritable outrage fait à la majesté divine , qui ab-
horre le sacrifice de ce qui a été enlevé à ses créa-
tures (2). Quel honneur serait-ce rendre à un père
(1) Inst. de rerum divin. §. cùm auL in sno, et Bart. 1. in rem, §.
sed si aliàs , fF. de rei vcnditione. ^
(2) Isaie : Si ego Dominus diligens judicium et odio habens rapi-
namin holocaiisto; et Ecclesiast. 34 : Immolantis ex iniquo oblatio
est maculata, et non sunt benè placitae substantiae injustoium. Dona
iniquorumnon piobat altissimus, ner rrspicit in ohlationes eornm »
( 291 )
que de niallraiicr sous ses yeux son propre fils ? (i)
Tel est l'affront fait à la divinité par un sacrifice
dont la matière est la substance même du pauvre.
Or, qui peut douter que l'honnne qui prend part à
une offrande détestable faite à Dieu ne soit coupa-
ble de péché mortel ? (2 j Secondement , ces minis-
tres de l'Evangile agissent dans cette matière , qui
est très grave , contre les canons et les ordonnances
de l'Eglise (5); ils pèclient encore mortellement
parce qu'ils sont cause que les commandeurs se
trouvent moins en état de restituer ce qu'ils ont volé
aux Indiens , puisqu'ils ont employé ime partie de
leurs vols en aumônes et en offrandes , ce qui est
commettre un véritable vol , suivant l'opinion de
tous les docteurs que j'ai cités: d'ailleurs, s'emparant
nec in multitiidine sacrificiorura ex substantiàpaupcriim, quasi qui
victimatfiliuiu inconspectu patris sui.
(1) La glose ajoute: Valdè detestabile est saciificium quod or-
bati patris doioii coniparatur.
(2) Digai snnt morte non solùm qui faciunt, scd qui facicntibus
consentiunt. Ad Roman. I.
fi) 100. d. c. Oblationcs dissidentium fratrum necinsacrario nec
in gœzophilatio lecipiant. Similiter dona eoiiim qui paupcres oppri-
muntk sacerdotibus rcfulanda sunt; et c. eorum, et i4. q. s. c. ira-
molans; et expresse inc. super de raptorilj; ubi proâibctur sacerdoti-
bus eleemosynasaccipereàpublicisraptoribns subprivationeordinum
et beneficiorum irrccuperabiliter. Et comparantur taies sacerdotcs
illisqui participant derapinâ.Una eadem panainfligiturhiset illis. —
Hostiensis, ibi : Ergo sicut illi peccant mortaliter, et quia ex gravitate
pœn:c arguitur gravitas culpoe , juxta ilbid Deut. aS : Pro mensurà
delicli erit et plagarum modus; et deponi ab ordine et privari bene-
Ëcio est gravis pœna , quae noninfligilui' ab ecclcsiâ nisi propter pec-
calum mortale. Ideô saccrdotps , recipicntes elecmosytias à publicis
raptoribusquales siinl isti de qtiibu* loquiunir , peccant mortalitcv.
( ^92 )
d'un bien étranger contre la volonté du maître légi-
time , ils coramctleni par là un très grand péché. Us
ne sont pas moins coupables en donnant lieu au sur-
croît de misère, et quelquefois à la mort des pauvres,
lorsqu'ils consentent à recevoir une partie plus ou
moins considérable des objets nécessaires à leur
subsistance (i). Si les religieux et les autres prêtres
n'acceptaient pas de ces dons et de ces aumônes, s'ils
avaient au contraire le courage de traiter les Espa-
gnols spoliateurs comme des pécheurs publics et
des païens, et de leur refuser les secours spirituels
de la pénitence , comme le droit divin leur en
impose le devoir, la détresse des Indiens cesserait ,
et la honte d'un traitement aussi juste que sévère
forcerait leurs tyrans à leur rendre au moins une
partie de ce qu'ils ont volé. Je pense que ces ecclé-
siastiques offensent encore Dieu mortellement par la
négligence qu'ils mettent à remplir toutes les condi-
tions de leur ministère ; car ils laissent dans Taveu-
gleraent d'une conscience erronée les Espagnols
qui retiennent les propriétés des Indiens, en ap|)rou-
vant leur conduite et en leur faisant entendre que les
biens donnés par les commandeurs n'ont pas d'au-
tres maîires , puisqu'e^ix -mêmes consentent à les
(i) Alexanderab Alex. : Per ipsos non stat quin paiipcrcs qaibus
restitiilioncm icriim siiaium iinprdiiint moiiantur famc, cl coopc-
ratorcs sunt homicidii ; ctcnim tlicit Ecoles. 34 : Panis egcnliiim vila
paupcris est; qui tlcfraudatiUiim homosanguinis est. Quod profect^
nusqtiam gontium verificatum ostsicutinpaiiperrimis Inùis, quorum
rnulti famé pereiint ; et boc est vcrissimum.
( 295 )
recevoir. C'est ce que Dieu faisait dire par Jërémie
aux prêlres de son temps (l). On peut reprocher à
ces prêtres de commetlre un autre péché mortel ,
parce qu'ils confesseiit ces sortes de pécheurs , leur
donnent l'absolution, et les admettent à la participa-
tion des sainis mystères sans avoir fait la moindre
attention à cetle multitude de vols dont ils se sont
rendus coupables , et sans exiger d'eux la moindre
restitution. En efl'et ;, accorder la sainte communion
à de tels hommes , qui en sont si indignes par leur
qualité de pécheurs publics , c'est donner aux
chiens le pain des sainis (2). Enfui , ils pèchent
moriellemciit en ce que, les commandeurs étant
des pécheurs publics , ces prêtres devraient refuser
(1) C. 6. Aiiiiuoic tjiiippè usqtiù ad majorera lioiuincs avaritias
Btiulentj à pioplictà iiS({uc: ad saccrdotem cuncti faciunt doiium j
et cunibant contritionein filins populi inei ciim ignominià dicentes :
pax, pax , et non erat pax. — Saint Augustin , dans l'Épitie aux.
Macéd. et refertur; i^, q. 6, c. i,ait . Illud fidciitissimè dixcrim cùm
qui pro homine ad boc intcrvenit ne inalè oblata restituât, et qui
ad se confugicntem quàm lioncstè polest ad rcddcndum non coni-
pellct , socium cssc fraudis et criminis. Nam mlscricorditer talibus
opem nostrani stibtrahimus quani itiiptndinuis. jVain falcs nihil aliud
faciunt j ut ait Ezech. c. iS, nisi consuere pnivillos sub capilc ut in
pcccatis obstinatiùs quicscant. Super qucm locum Gicgorius, liv. i8.
Moral, c. 23, inquit : Quisquis ergo nialc agcntilius aduiatur, pul-
villum sub cubito vtl ceivicà jaccnlis ponil, ut qui corriperc ex
culpà debucrat.in co fultus laudibusnioliiler quiescat.. — 4^iïist'> c-
sunl nonnulli ; et 43 dist., c. sit icctor. Sic cigo faciunt isti qui me-
litô aniiuarum deceptores debcnt appcllari ; et quod scclestiùs ,
quiim quidam corum non solum rapta accipicndoà tyrannis injuste
illa tacite juslificant etapprobant, scd eliam vivà voce non vcrcntur,
et rationiuus sine rationc dcfcndcte et laudare.
(a) C. super co, de ranto.
( 294 )
de les inhumer en Icrre sahiio (i) , ce qu'ils n'ont
jamais eu la pensée de taire.
Dixième conclusion. Sur le cinquième doute.
Les prélats des églises cathédrales et paroissiales ,
et ceux des ordres , sont obligés de charger des
personnes justes et craignant Dieu de faire l'esti"
malion des édifices , des églises et des couvens ,
ainsi que des fonds sur lesquels on les a bâtis , et du
montant des journées et des matériaux que les
Indiens ont fournis , afin que la valeur leur en soit
restituée. La preuve de cette conclusion c'est que
ces fonds de terre et les édifices qu'on y a cons-
truits appartiennent aux Indiens , et qu'on n'a pu se
les approprier autrement que par violence, connue
je l'ai déjà fait remarquer. Ces spoliateurs sont donc
obligés de les rendre , et je range dans cette classe
ceux qui commandent dans ces églises. Mais comme
elles sont déjà consacrées à Dieu, elles ne peuvent
être employées à des usages profanes ni changer de
destination ; on doit donc en remettre la valeur aux
Indiens,ainsi que celle des terres où ces édifices ont été
élevés et des travaux qu'ils ont coûté. Telle est l'opi-
nion de saint Augustin (2) et de saint Grégoire (ô).
Celui-ci raconte que quelques juifs s'élant plaints à
(1) D. c.suptT PO appaift. Ubi ex gra\it;ite p<ïîii;earj'uitur gravita»
CulpiB.
{oi) Ch. I, 14 , q- 16 : Si vcio rein alicnnm qiiis tonseciavcrit, »oi%
«amdcm , sed estimatioiieni cjus if^titiuMc dcbet.
(3) Rcgist. liv. 7, th. iS.
( 395 )
lui qu'on leur eùl enlevé, par ordre d'un évêque,
leurs s>Tiagogues pour en faire des églises, il or-
donna'aussitôt qu'elles fussent estimées et que la
valeur leur en fut payée, ne croyant pas cependant
que pour accomplir toute justice à leur égard on
dût en faire la démolition. J'ai dit que ce soin
appartient aux prélats et aux autres supérieurs ,
parce que c'est pour eux un devoir essentiel d'ob-
tenir la restitution du bien mal acquis (i). J'ajoute
qu'ils disposent de choses qui ne sont point à eux
contre la volonté de leurs véritables propriétaires ,
ce qui est un véritable vol ; qu'ils commettent un
déni de justice à l'égard de ceux qui sont lésés ;
qu'ils donnent mauvais exemple aux commandeurs,
qui se croient tacitement autorisés à garder ce qu'ils
ont volé en voyant les prélats et les religieux jouir
tranquillement des églises et des monastères cons-
truits sur des terreins usurpés , au prix du sang des
malheureux Indiens ; d'où ils concluent qu'ils ne
sont pas plus obligés que les autres de restituer ce
qu'ils ont pris : s'ils voyaient au contraire les ecclé-
siastiques rendre aux Indiens les terres dont on s'est
emparé pour y bâtir des éghses et des couvens , il
est probable qu'ils imiteraient leur exemple; du
moins peut-on présvimer qu'ils ne vivraient pas dans
une si grande indifférence à cet égard , et que leaf
salut ne serait pas aussi sérieusement exposé.
f i) Ch. sicuf; et3 <îe)urojur . et ch. novit de jndiciis. — Hostiensi»
fh. à nobi' , et 2 de scn» excomm.
( 296 )
OlvziÈME cOACLusioiN. Sur le cinquième doute.
Si quelques religieux ou toute autre personne
sous prétexte de venir au secours de leurs familles
ou de leurs amis , demandent aux commandeurs et
en obtiennent des aumônes pour les envoyer ou
les apporter eux-mêmes en Espagne, ils se ren-
dent coupables de péché mortel , et sont obligés
de restituer ce qu'ils ont reçu , malgré l'autorisa-
tion qu ils ont obtenue de leurs prélats pour l'ac-.
cepter.
Cette conclusion est prouvée par la réponse au
troisième doute , où j'ai fait voir que les comman-
deurs n ont non qu'ils ne soient obligés de restituer :
d ailleurs d suffit d'avoir prouvé qu'ils ne peuvent
disposer de la moindre chose en faveur des églises
m pour quelque œuvre de charité que ce soit , hors
le cas dune extrême nécessité, parce qu'il est im-
possible que les personnes pour qui ces aumônes sont
demandées soient dans un aussi pressant besoin
que les Indiens eux-mêmes, aux dépens de qui ces
secours sont accordés. Je soutiens également que la
pernnssion qu'ils ont obtenue des prélats ne sau-
rait les excuser, parce qu'il y a eu péché mortel
de la part de ceux qui l'ont donnée, et participa-
tion au crime de vol commis par les comman^
deurs.
Première coinclusion. Sur le sixième doute.
U roi d'Espagne et les Espagnols possèdent les
(^97)
mines du Pérou contre la volonté des rois et des
habitans de ce pays. Je prouve ma conclusion de
plusieurs manières. Premièrement , les Indiens ,
prenant les Espagnols pour des ennemis publics ,
chargés d'anéantir leur nation , et ayant la même
opinion des rois de Caslille , parce qu'ils pensent
que c'est par leur ordre qu'on les opprime , il est
évident que ces Espagnols et le roi d'Espagne
commettent un péché mortel en s'emparant de leurs
mines et des autres effets qui leur appartiennent.
Secondement , non seulement on leur enlève leurs
mines d'or et d'argent ; on les oblige encore d'aller
chercher ces métaux dans le sein dès montagnes ,
ce qui ne peut avoir lieu sans d'énormes fatigues ,
qui en font périr un grand nombre. Troisièmement,
il est au moins probable que les Indiens , qui vivent
sous l'oppression des Espagnols , sont continuelle-
ment agités par la juste crainte de voir augmenter
leur misère ; donc ils sont dans une disposition
contraire à ce qu'il plaît aux Espagnols de leur com-
mander , bien que leurs actions et leurs paroles
semblent indiquer le contraire (i). Cette crainte doit
durer aussi longtemps que le pouvoir sera entre
les mains des tyrans ; or , comme les Indiens sont
(i) Niliilcnimconsensui tara contrariiim qiiàin visant me tus, quam
comprobarc contra bonos mores est. fl', de rcgn. jiir. , 1. niliil con-
sensui, et (T. de judiciis, 1. 2. Sic praesumitur qiiis aliipiid dare in-
vitus quamcumqiie spontè det, perhoiTcsccns oflicium judicis ; ut in I.
i,c. ne rusticiad ullumobseq. lib. 10 etc. de Saïga. Hospi. 1. unica
bumani. Nam moris est illum timcricujus judicio et voluntate nunc
erigitur quis , nunc deprimitur. 16, q. 2 , c. visis.
( '^98 )
opprimés , on ne peut disconvenir que leur crainte
ue soit très juste ; donc , malgré leurs actions et
leurs discours , il est impossible de croire qu'il»
consentent librement à porter le joug du roi de
Castille et des colons espagnols , et à exploiter pour
leur compte les mines dont les produits leur avaient
appartenu jusqu'à ce moment.
StcoiVDE CONCLUSION. Sur le sixième doute.
Le roi de Castille et de Léon n'a pas le droit de
jouir des mines d'or et d'argent du Pérou , ni des
pierres précieuses qu'on y trouve , sans le consen-
tement libre et volontaire des rois du pays ou de
leurs héritiers ; il s'ensuit qu'ils ne peuvent accorder
ce droit à personne.
Pour convenir de ce que j'avance il suffit d'ob-
server que les rois du Pérou et leurs liéritiers sont
souverains de ces royaumes en vertu de la loi na-
turelle , du droit divin et du droit des gens. Or ,
quoiqu'ils se soient faits chrétiens , ils n'ont pas
perdu pour cela le droit de régner , ni reconnu pour
leur maître le roi de Castille et de Léon ; donc
celui-ci ne peut posséder des mines dans leurs pro-
vinces sans le consentement des rois indigènes. La
majeure de mon syllogisme est fondée sur le premier
et sur le second principe : d'après celui-ci il est
de foi que les princes qui régnent parmi les idolâtres
sont investis d'une autorité légitime , et que la ju-^
ridiclion leiu- appartient comme aux rois qui pro-
fessent le rhiistianismc. Quanta ma mineure , je
( 399 )
ferai remarquer que Ja grâce ne détruit pas la nature ,
mais la rend plus parfaite (i). L'intention du pape
n'a pas été de dépouiller de leur puissance les mo-
narques du Pérou ; premièrement , parce qu'il n'y
avait aucun motif légitime de le faire , ainsi que je
l'ai prouvé dans mon quatrième principe; seconde-
ment , parce que ces princes n'ont jamais reconnu
le roi de Castille pour leur maître , comme on le
voit par le sixième principe. Et qu'on ne dise pas
que nos rois gouvernent et font administrer les
royaumes du Nouveau-Monde avec le litre de
souverains universels ; car ils n'ont été investis
d'mie si grande puissance par les papes qu'afin
d'en convertir les liabitans à la foi de Jésus-Christ.
Il fallait , pour acquérir légitimement cette autorité
souveraine , respecter la raison sacrée du droit na-
turel et du droit divin , comme je l'ai fait voir dans
le septième principe ; or c'est ce que n ont pas
fait les Espagnols qui sont entrés dans le Pérou. Je
renvoie pour la preuve au texte de mes deux pre-
miers doutes. Concluons de tout cela que c'est par
la plus criante injustice que l'Inca et ses héritiers ont
été dépouillés de leurs souverainetés et de leurs
gouvernemens , et que le roi d'Espagne n'a point
respecté , en occupant le Pérou , la raison du droit
de la nature et des gens. Il faut en accuser les Es-
pagnols qui ont fait invasion dans ce pays , et ceux
(i') Gratia non tleSlniit naturain . scd perfiiit , cl charit.i' non c«l
priticipiuni dominii r\\\K pfil li^re?!». Joaun. Hu».
( 3oo )
que Son Altesse y a envoyés pour y administre^' la
justice. Donc le roi d'Espagne ne peut disposer de
rien dans les Indes d'une manière légitime sans le
consentement des rois indigènes.
Troisième conclusioin. Sur le sixième doute.
Les colons espagnols qui sont aujourd'hui danâ le
Pérou ne peuvent jouir d'aucune mine d'or ou
d'argent, ni d'aucun autre objet, sans la permis-
sion des rois du pays , et tout ce qu'ils en possèdent
la loi de Dieu leur fait un devoir de le rendre , sans
en retenir la moindre partie.
Il est aisé de jirouver celte conclusion ^ puisque ,
si le droit de disposer des mines du Pérou ne peut
appartenir aux rois de Casiille et de Léon , on ne
voit pas comment ni à quel litre leurs sujets pour-
raient s'en rendre maîtres. S'ils avaient eu quelque
droit pour s'en emparer , il n'eut été qu'une consé-
quence de celui que le roi aurait acquis lui-même ;
mais j'ai prouvé que le Pérou appartient aux habi-
lans , et que c'est malgré eux qu'on s'est emparé de
leurs terres et de leurs mines.
Quatrième conclusion. Sur le sixième doute.
Que les mines d'or , d'argent et d'émeraudes
fussent déjà découvertes lorsque las^ EsjDagnols arri-
vèrent dans les Indes , ou qu'elles l'aient été depuis
ce temps-là par eux-mêmes ou par les Indiens , ces
Espagnols se sont rendus coupables de vol et de
(5oi )
rapine en les enlevant aux naturels , et ils sont
obliges de rendre tout ce qu'ils en ont tiré , sous
peine de damnation élernelle.
Je prouve celte conclusion en faisant remarquer
que pui^que ces provinces sont sous l'autorité de
princes naturels et légitimes , et que sans leur per-
mission nous n'avions pas le droit d'y remuer la
terre pour y chercher des métaux , il n'y a pas la
moindre difl'érence enlre les mines déjà découvertes
et celles qui ne l'élaient pas , ni entre celles qui
furent découvertes par les lndlens,et celles que les
Espagnols parvinrent à découvrir ; car ni noire entrée
dans le pays ni la peine que nous avons prise d'y
cherclier des mines, ou de nous emparer de celles qui
étaient en exploitation , ue sauraient donner à l'u-
sage que nous en avons fait la moindre apparence
de légitimité. Au contraire , si nous avions eu
quelque motif raisonnable d'entrer dans le Pérou ,
la manière dont nous nous y sommes conduits l'eût
rendu complètement illusoire (i). Que les Espagnols
dont je parie soient tenus de faire la restitution de
tout ce qu'ils ont pillé d'or, d'argent et des pierres
précieuses , c'est ce qu'il est impossible de nier ,
puisque tous ces objets appartiennent aux rois du
pays ou aux naturels, comme toutes les autres pro-
priétés de leur territoire. En effet, celle contrée était
alors divisée, el chaque division avait son maître , en
fi; 'j5. n. 7., c. ita nos et dedecinsis; c. suggestiim et dn immun.
Ecclcs. c. ultim. . et iï. dn Uvt. I. it.ique.Biègue de Solo, lib. '5, de
jUKtit. et jiir. q. i, art. a.
( 5o2 )
sorte que nous n'y avons rien pris que nous ne soyon*
obligés de rendre si nous voulons éviter notre éter-
nelle condamnation. J'ai donne les preuves de ce
paragraphe dans plusieurs endroits de cet écrit , sur-
tout dans le second doute de la cinquième question.
Cinquième conclusion. Sur le sixième doute.
Le roi de Castille et de Léon est obligé , en vertu
du droit divin et du droit naturel , de confier à des
personnes sages et pieuses le soin de prêcher la foi
et d'administrer les sacremens aux Indiens ; de faire
construire des églises , et d'entretenir à ses frais
autant de ministres qu'il en faudra , sans qu'on
puisse exiger ni dîme , ni prémices , ni aucune autre
espèce de contribution des Indiens , tout sacrifice
à cet égard devant être entièrement libre et volon-
taire. Ma conclusion est appuyée sur plus d'une
preuve. Premièrement , j'ai fait voir dans le cin-
quième principe que le roi d'Espagne est obligé de
faire annoncer l'Evangile aux Indiens ; seconde-
ment, celte obligation lui est encore imposée par les
avantages que lui ont procurés les trésors immenses
qui lui sontvenus des Indes à la suite des injustices
révoltantes qui ont été commises contre leurs habi-
tans pour les obtenir ; troisièmement , il est stricte-
ment obligé de restituer aux Indiens non seulement
ce que ses prédécesseurs et lui-même ont laissé dé-
poser dans le fisc comme apporté de l'Amérique,
mais encore tout ce que les dévastateurs espagnols y
ont enlevé. En effet, on sait que le prince a envoyé
( 5o3 )
<ians ce pays de mauvais adminisiraleurs, qui n'ont
pas su protéger les Indiens contre l'injustice; or
c'est au roi à réparer les torts causés par le mauvais
choix de ses officiers , de même qu'à l'évêque d'in-
demniser les naturels des pertes qu'ils ont essuyées
par l'imprudence ou la mauvaise conduite de son
officiai ou de son grand-vicaire : à plus forte raison
les rois doivent-ils remplir ce devoir, eux qui sont
investis de la souveraine puissance pour punir les
employés et pour empêcher que le mal soit com-
mis en leur nom. Nous en trouvons la preuve dans le
texte même de l'Ecriture Sainte (i).
J'ai dit qu'on ne devait plus exiger la dîme des
Indiens , d'abord parce que ces peuples, bien que
convertis au christianisme , n'ont qu'une foi chan-
celante , et pensent volontiers que nos prédicateurs
les ont trompés lorsqu'ils voient les Espagnols com-
mettre tant de crimes ; et quant à ceux qui sont
encore païens , ils n'auront garde d'embrasser notre
religion , parce que , obligés d'acquitter et des tri-
buis énormes et la dixième partie des produits de
leurs terres, ils croiront que le dieu adoré par les
chrétiens les tyrannise , comme s'il était sujet aux
(i) 3. Reg. 20. Diinisisti viiuni dignnm morte; anima tua crit pro
.inimà ejus. Et c, licet Heli, t.ht simonià dicitur : Ad corrigendum sub-
ditorum dcfectus tantô diligentiùs débet piinceps aut prœlatus assur-
geie, quantô damnabiliùs eorum olVensas deserit incorrcctas. Et
Policratus, liv. 7, cap. ult.,diLit: Tenetur princeps de omnibus, et
omnium aufor esse videtur, quia cùm orania possit corrigere corum ,
nieritô parhceps e.st quae noiuit vpl negloxerit cmendare. — Saint
(5o4)
mêmes passions que les Espagnols , ou que nous leur
vendons l'Evangile, que nous n'avons porté dans le
Nouveau-Monde qu'afm de recevoir en échange
leur or , leur argent el les autres produits de leurs
terres. Une auire raison qui doit faire supprimer la
dîme chez les Indiens, c'est que trois cents ans
après l'établissement du christianisme on n'avait
pas encore entendu parler d'un semblable tribut
parmi les chrétiens , tant les ministres de la religion
mettaient de prudence dans leur conduite avec les
païens, qu'ils voulaient convertir. Cette réserve est
extrêmement digne de remarque , et l'on sait que
les pères du concile de Nicée , au nombre de trois
cent dix-huit évéques , accompagnés de beaucoup
d'abbés el de prélres, firent le voyage de JNicée aux
dépens des villes, et furent entretenus et nourris
par l'empereur Constantin, pendant leur célèbre
Thom. 22, q. 6, art. 7 : Principes qui tciicntiir custodire justitiam in
terra, si per eorum chfectum Jatroncs incresciint, ad restitiitioncm
tcncnfur. Gcncralitcr tcnctiir dominus qiiandô familia sua vcl ofTi-
cialcs delinqmint in illo oflicio in qiio dominus est prœposiliis. Est
cnim tune qiiod imputet dominus. Si non clcgit scu proposùit fa-
roiliam honestam, utl. i, §. familice, (T. dopubl. Ifem quia princcps
est custos justiti.-E ; dicitur cnini Sapicntia; c. 6 : Quia cùm cssctis ini-
nistri rcgni cjus, non custodislis justitiam. lTa;c omnia notantur per
doctons in c. I, de rcslit. spol. i:bi Joanncs Andr., post Hosticns,
dicit dominum et ctiam imputatur ci quia opéra malornm utitur
bominum. — ff.dcaclio. et obliga.l.cx malcficio et instit. de obliga.
quia ex qua delict. nascuntur,§. final, imputatnr enim ei qui taies
elcgit. ff. de minori 1. cum mandate, et 1. 2, c. de pericul. nom.
lih. Il" et c. de pericul. I. unica. eod. lib, pro quo et est texlus in
aa\honlicà jfudic, sine quo, §.)icet cos; et 86. d.,c. inferiorum culp»
ft facientcs culpain.
( 5o5 )
assemblée : c'est ce qu'on peut voir dans riiislonen
Niccphore , Ilv. 8, cbap. XIV.
Première conclusion. Sur le septième doute.
Quiconque aura enlevé ou fait enlever les richesses
déposées dans les tombeaux , qui sont la propriété
des Indiens du Pérou, est coupable de vol, et
obligé de rendre aux Indiens tout ce qu'il a pris.
Cette conclusion n'est pas difficile à prouver. Il est
certain que ces trésors et les autres objets qui les
accompagnent ont leurs maîtres , et ne sont pas des
propriétés abandonnées : or il suffit que ces biens
aient été enlevés contre la volonté des Indiens
pour que de tels actes soient considérés comme une
offense capitale contre Dieu, et leurs auteurs comme
rigoureusement sujets à la loi des restitutions ; donc
celui qui fera enlever ou qui enlèvera ces trésors
conmiettra un péché mortel , et sera tenu de les
rendre à leurs maîtres. La mineure de cet argument
est évidente; la seule difficulté est dans la majeure ,
et consiste à savoir si ces trésors appartenaient à
quelqu'un : je prouve l'affirmative en faisant obser-
ver que la plupart des sépultures dont il est question
appartiennent aux enfans ou aux autres héritiers des
Indiens qu'on y a déposés ; que les habitans cachent
avec le plus grand soin aux Espagnols ces dépôts
objet de leur vénération , et enfin que ces trésors
ne peuvent être que la propriété particulière de
quelque Indien , puisqu'on a conservé les noms d«s
indigènes qui y ont été renfermés, ainsi que ceux des
II. 20
( 3o6 )
habiians qui ont fait de ces sépultures le dépôt de leurs
métaux précieux ou de leurs autres richesses. En
effet , les individus qui demandèrent que ces trésors
fussent déposés avec leurs dépouilles dans ces raonu-
mens aspiraient au plus grand bien qui soit dans le
monde, c'est à dire à la gloire de vivre à jamais
dans la mémoire des hommes , et ils acquirent cet
avantage au prix de l'or et de l'argent qu'ils firent
mettre dans leurs tombeaux : cette distinction fait
partie du bonheur vers lequel l'homme tend natu-
rellement, et quiconque prive les morts des richesses
de leurs sépultures les dépouille en même temps
de la gloire de ce monde qu'ils avaient acquise ,
et des avantages de la renommée dont ils voulaient
jouir parmi les hommes. Or il y a obligation de
restituer pour celui qui enlève aux morts les hon-
neurs dont je viens de parler : donc les richesses de
ces tombeaux ne sont pas des biens abandonnés;
donc elles ont des maîtres , qui sont les morts
eux-mêmes , ou leurs enfans ou leurs héritiers.
La seconde preuve de ma conclusion consiste
en ce que les vivans partagent l'honneur où l'infamie
de ceux de leurs parens qui les ont précédés dans
la tombe; par conséquent celui qui enlève aux
morts les richesses de leurs sépultures, et par cela
même les honneurs qu'ils se sont procurés, prive
aussi les vivans du même avantage, et leur fait
un tort infini : donc les biens et les richesses de
ces sépultures ne sont pas des objets abandonnés;
ils ont d(;s maîtres , et ce sont les morts qui en ont
amsi disposé, si ce n'est leurs enfans, qui ont droit
( 3o7 )
de les considérer comme leur héritage , et de les con-
server dansées dépôts sacrés par un motif d'honneur,
comme un homme conserve dans un trésor particu-
lier l'argent nécessaire à la nourriture et à l'entre-
tien de sa famille. Je pourrais appuyer mon senti-
raient sur l'autorité du fils de Dieu lui-même , qui
voulut que son tombeau fût environné de f^loire.
Isaïe avait dit Çc. 2) : et erit sepulchrum ejus glo^
riosum.
Je prouve encore ma conclusion en faisant remar-
quer que lorsque les objets que l'on trouve ont une
grande valeur , et qu'il est impossible de savoir à
qui Us appartiennent , il faut en conclure pre-
mièrement que les morts n ont pas entendu les
abandonner au premier venu, et ensuite qu'il faut
en disposer d'après l'intention présumée des pre-
miers possesseurs et de leurs descendans ; d'où il
suit que celui qui les trouve doit supposer qu'ils
sont la propriété de quelqu'un. Or ce qu'on a
découveit dans les tombeaux des Indiens a une
très grande valeur , puisque c'est de 1 or , de l'argent,
desbijoux , des vêtemens et des ustensiles précieux ,
qui donnent à ces sépultures la plus grande impor-
tance aux yeux des héritiers : donc ce ne sont pas
des biens abandonnés ; donc ils ont des maîtres légi-
times. Je dirai aussi que les lieux où l'on découvre
ces trésors sont construits avec soin et bien garantis
par de grandes masses de terre , qui les couvrent
afm qu'ils soient à l'abri de toute entreprise de la
part des voleurs. Cet usage était connu du temps <\n
prophète Baruch , qui en parle , et on le rencontre
( 3o8 )
aussi parmi les idolâtres el chez le peuple de Dieu (i).
C'est ce qui prouve que les trésors déposés avec
tant de précaution dans ces monumens n'étaient
pas destinés à devenir la proie du premier occupant,
comme s'ils eussent été véritablement abandonnés.
Une autre preuve de tout ce que je viens de dire ,
c'est que si un liomnxe trouvait sur le bord de la mer
une caisse remplie d'or et d'ari^ent ou d'effets pré-
cieux , il ne s'ensuivrait pas qu'elle aurait été aban-
donnée, mais seulement rapportée par les flots après
avoirété entraînée dans la mer pendant quelque tem-
pête ; en sorte que l'objet dont il s'agit aurait encore
un maître, et que celui qui l'aurait en sa possession
ne pourrait se dispenser de le lui rendre s'il venait
le réclamer. Cette doctrine est entièremeni conforme
à ce qui a lieu panni les chrétiens. Je demande ,
par exemple , si les grands seigneurs et les nobles
qui ont des chapelles riches et ornées dans les
églises , et dont les tombeaux qu'on y a construit*
pour leurs aïeux sont couverts de riches draperies
de soie et de brocard , voudraient consentir à ce que
tous ces ornemens fussent pris pour des objets
abandonnés , et si l'on pourrait supposer que telle a
été de leur vivant l'intention de ceux qu'on y a
déposés dans des cercueils magnifiques. Je demande
(i) C. 6. Aut sicut ad sepulchrum adductum morluum ità tutan-
tur sacerdotcs ostia clausuris et sévis ne à latronibus expolientur
(thesauris ibi ciim coiporibus reconditis). — Antiquitùs in sepulcliris
potentium poncbantur pretiosa, propter cjuod claudcbantur fortiter
et cum diligentiâ ne à latronibus exhaeierentur. (La glose.)
(3o9)
encore si l'homme qui aurait enlevé ces effets de
vive force ou autrement ne serait pas coupable
envers les morts , qu'il aurait ainsi outragés , et à
l'égard de leurs héritiers et de leurs parens. Il est
évident que l'outrage serait fait aux vivans aussi bien
qu'aux morts ; car ces trésors ne sont pas de ceux
qu'on peut regarder comme abandonnés , et qui
appartiennent aux personnes qui les découvrent (i).
Enfin , non seulement il est contraire à la loi natu-
relle et à la loi divine de s'emparer de ces trésors
contre la volonté de leurs propriétaires et de leurs
héritiers ; on sait encore que les lois humaines sont
formelles à cet égard , et qu'elles étabhssent des
peines très sévères contre ceux qui violent les tom-
beaux (2). La même défense se trouve dans les lois
de Castille , qui portent peine de mort contre les
auteurs de ce crime (3) ; on y lit textuellement :
f( Quiconque sera convaincu d'avoir ouvert un tom-
» beau et d'en avoir retiré quelque objet sera con-
» damné au dernier supplice ; s'il n'a rien enlevé ,
» sa peine sera une amende de cent sous dor^
(1) L. unica , c. de thcsaiiris, lib. lo. Thésaurus est pecunia ab
ignotis dominis vetustiori temporc abscondita, cujus dispositionis
non ex.tat memoria. — Justit. de reium. divin. §. thesauros. Dicitui
al) ignotis dominis, id est ab aliquibus hominibus fuitpecunia abs-
condita qui nunquàni eum repererunt, et ibidem longissimo tempore
pcriuansil in terrA , quùm jam per oblivionera cxi-vit à possessione
et dorainio hominum. — Jean de Plata, 1. uuica.
(3) IT. De sepult. viola, q. 2. — L. 5. Adrianus, etc. eod. tit. 1.
peigit audacia.
(3) L. 2,tit. 18 j lib. ',. dcl l'uero real ;1 i et J, dd Fuero Ju^go;
tit. 3, liv II.
( 3io )
» dont la moitié sera pour le roi , et le reste pour U
y) famille du mort. » Le sou d'or valait cent trois
ducats.
Seconde conclusioiv. Sur le septième doute.
Les Espagnols qui ont enlevé de l'or, de l'argent et
d'autres elTels d'un grand prix dans les tombeaux qui
étaient sans possesseurs et sans héritiers sont obligés
de restituer tout ce qu'ils y ont pris , sans en retenir
la moindre partie. Celte conclusion se prouve par
les raisons suivantes. Premièrement les états où
ces vols sacrilèges ont été commis appartiennent aux
Indiens ; je l'ai fait voir dans le premier et dans le
second principe , et ce n'est pas parce que les Espa-
gnols sont passés en Amérique qu'ils auront acquis
le droit de s'emparer de ces provinces : je renvoie
pour la preuve au septième principe ; j'y fais voir
que les Indiens sont les maîtres et les légitimes pro-
priétaires des pays qu'ils habitent, et par consé-
quent de tous les trésors et de toutes les richesses
qu'on y trouve ; leur droit à cet égard est fondé sur
celui de la nature et des gens , et l'emporte incon-
testablement sur celui que d'autres nations vou-
draient faire valoir ; donc il ne peut arriver que
sans leur consentement libre et volontaire les
Espagnols ni aucun autre peuple s'emparent légiti-
mement des trésors et des richesses du Nouveau-
Monde. Le principe est incontestable; quant à sa
conséquence , je la prouve en faisant remarquer
que s'approprier le bien d'autrui sans l'autorisation
( 5ii )
du véritable maître c'est commettre ua vol , con-
tre la défense expresse de la loi divine (i). Or, que
les Espagnols n'aient pas obtenu des Incas ni des
autres habitans du Pérou la permission d'enlever
les trésors dont je parle , c'est ce que prouve la ma-
nière dont ils ont pénétré dans le Pérou , et que j'ai
exposée dans mes premiers doutes , ainsi que leur
conduite avec les Indiens, qu'ils rendent de jour en
jour plus esclaves et plus malheureux : donc il y a
obligation pour eux de rendre aux Indiens tout ce
qu'ils ont enlevé dans les sépultures. Je puis fonder
sur une autre raison la preuve que jamais les Espa-
gnols n'ont eu la faculté légale de s'emparer de ces
objets ; je veux parler de la manière dont ils ont
traité les rois et leurs sujets depuis leur arrivée dans
le Pérou : ils les ont dépouillés de leurs états , de
leurs juridictions, de leurs dignités et de leurs
Liens, et, ce qui est encore plus injuste, de leur
liberté. Il est donc impossible de supposer que les
(i)Exode, 20.— Item, in principiodecretorura. — LcP .Dominique
del Soto exprime formellement la même opinion dans le liv. 5 de
son traité, de justitid et jure, 3- qiiest: Dubitare tùin hic quis posset
propter nostrates qui ad occidentcm auri gratiâ adeun t , an liccat cui-
cumque unius nationis ad aliam quxsitum aurum peregrinari. Ap-
paretenim idunicuiquc cademiatione licere, postquàm jure gcntium
non fuerunt res ist» divisx. Ilcspondctur hoc duntaxat jure non
esse omne licitum nisi incoloe ipsi consentiant ac pro derelictis cos-
dem thesauros habeant. Nam omnes regiones jure gcntium divisae
sunt : ideô licèt gcntibusillius rcgionis res ill.ie communes sint, tune
non possunt advcna: incolis invitis casdem res usurpare; nec enim
valent Galli hàc de causa ad nos penetrare , nec nos ad illos ipsi»
invifi*.
( 5ia )
Espagnols resient en Amérique avec le consente-
ment des Indiens , ni qu'ils en aient obtenu la per-
mission de s'emparer des trésors cachés dans les
tombeaux . Enfin , il est aisé de sentir la force de
cette conclusion et de la précédente en se rappe-
lant que les Espagnols ont usurpé ces provinces sans
droit et sans raison , et que le nom de tyran est le
seul qui leur convienne : qu'on juge par cela mênie
s'il est possible que les Indiens aient consenti à se
dépouiller de quelque chose en faveur des Espa-
gnols.
Première conclusion. Sur le huitième doute.
Les Espagnols qui vivent ou qui ont vécu dans
les royaumes du Pérou sont tenus de rendre tout
l'or , l'argent et les autres objets de prix qu'ils ont
volés dans les temples ou qui en ont été enlevés , et
de les remettre à ceux, qui les y ont déposés ou à
leurs héritiers.
Je prouve cette conclusion en faisant observer
que ces biens sont la propriété des naturels, et
que c'est contre leur gré que les Espagnols s'en sont
emparés : de là découle naturellement l'obligation
de les rendre à leurs véritables maîtres. On ne peut
nier que ces objets n'appartiennent aux Indiens ,
puisqu'ils en ont fait eux-mêmes le dépôt dans les
temples, et qu'ils n'en ont pas pour cela perdu lu
possession ni la propriété : la raison en est qu'en
les ofïVant à leurs idoles ils croyaient les offrir au
Dieu véritable ; en effet , quelque imparfaite que
( 5j3 )
fin la notion que les Indiens avaient acquise de la
divinité, ils n'en conservaient pas moins l'intention
de ne reconnaître et de n'adorer que le maître de
l'univers, et s'ils n'avaient pas cru s'adresser à lui,
jamais ils n'eussent mis de pareils dons sur les autels
de leurs idoles. Or, comme ils reconnaissent mainte-
nant par la foi l'erreur qui leur a fait offrir au
démon les objets dont je parle, il est évident qu'ils
ont le droit de le reprendre , car ils n'auraient
pas voulu leur donner la même destination s'ils
avaient su que leurs idoles n'étaient pas le véritable
dieu (i) ; donc les Indiens n'ont pas perdu la pro-
priété de ce qu'ils ont offert à leurs dieux , et ceux
qui s'en sont emparés ne peuvent se dispenser en
conscience de leur en faire la restitution. Une autre
preuve de cette conséquence c'est que , lorsqu'un
homme livre une chose qu'il ne donnerait pas s'd
ne croyait qu'il la doit , une telle aliénation est com-
plètement nulle , et laisse le droit du possesseur
dans toute son intégrité (2). Or, comme les Indiens
prenaient leurs idoles pour le véritable Dieu à qui
seul de pareilles offrandes sont dues , il s'ensuit
qu'ils n'ont pu perdre leur droit à la possession de
ces objets , parce qu'il n'y a eu qu'erreur d'intention
dans l'usage qu'ils en ont fait. Quelques uns ont
(1) Nemo praesuniit IVustrà jaclarc siiuiu. — Lcx camp. ff. deope-
ribiis, lib. et I. <uin de iiidebito , ff. de proba.infid.
(■3) îtà intclligitur indistincte 1. cujus per errorem, fT. de rcg. jm
et c. de conditio. Indcl>iti. 1. i et 1. fiiin, et por titulum totum, et 0.
«odrni Htiil, per toltiiu.
(3i4)
prétendu que ces richesses devaient être donnée»
aux églises , sur ce qu'en les offrant aux idoles les
Indiens avaient eu l'intention de les consacrer au
vrai Dieu. Mais Je réponds que les Indiens ne
croyaient pas que ce fût une offense à l'égard du
vrai Dieu de faire de pareilles offrandes ; ils étaient
au contraire persuadés qu'ils faisaient une chose
agréable à ses yeux : s'ils avaient supposé le con-
traire , rien ne les eût portés à les offrir. Concluons
de là qu'ils ne renoncèrent à la propriété de ce qu^ils
apportaient en offrande à leurs idoles qu'à une sorte
de condition ; ils supposèrent que ces dons apai-
saient la divinité et lui étaient agréables : or, comme
ils constituaient au contraire une offense contre
Dieu , la propriété n'en était pas perdue pour les
Indiens , qui ne les auraient point apportés à leurs
faux dieux s'ils avaient pu connaître l'erreur dans
laquelle ils tombaient.
Seconde conclusion. Sur le huitième cloute.
Les trésors qui n'ont ni maîtres ni héritiers , de
même que les autres richesses qui ont été consacrées
aux idoles ou déposées dans les tombeaux , doivent
être rendus aux Indiens , et les Espagnols n'ont pas
le droit de les garder.
Cette conclusion lire sa preuve de tout ce que
j'ai dit dans la première , la seconde et la septième
conclusion du sixième doute , et même des raisons
que j'ai exposées dans la seconde et la neuvième
conclusion Axx septième doute. Elle est aussi appuyée
(3.5)
sur ce que j'ai avancé dans la conclusion précédente ,
où j'ai fait voir que les Espagnols ne jouissent que
par usurpation des royaumes du Pérou , dont ils ont
injustement dépouillé les Indiens, qui en sont les
vériiables maîtres en vertu du droit naturel et du
droit des gens. Donc ce que les Espagnols possèdent
dans ce pays appartient aux Indiens , et par consé-
quent ils sont obligés de le restituer aux habitans.
La restitution des richesses qui ont été offertes aux
guacas et qui n'ont pas de maître , de même que
de celles des tombeaux qu'aucun Indien ne peut
réclamer avec le titre d'héritier , doivent retourner
à la ville ou à la province dans laquelle on les a en-
levées , afin que chaque habitant en ait indistincte-
ment sa part par droit d'association et de commu-
nauté , et que les églises elles-mêmes et les autres
établîssemens utiles aux Indiens puissent aussi en
profiter. Il faut en dire autant des autres effets
connus chez ce peuple pour n'avoir ni maîtres ni
héritiers : tous les habitans peuvent les réclamer
et en jouir , et de cette manière la restitution en
sera mieux faite que si on les envoyait dans des
pays où ils n'auraient pas été enlevés par les Espa-
gnols (i).
(i) SaintTliomas, 4 Sent. A. l/f, q. i, art. :y, q. i, 2, 3; Quando
civitas aliqua dcslruilur seu cùni aliqui tleprcdantur , si illi quorum
res siint et reccpcrunt damna vel nesciiint vel sunt mortui, dcbcnt
illa restitui paupcribus illius villae, vel in alios usus communitatis
illius civitalis expendi ad suum arbitriiim, vel illorum adquos pcitinet
cura illius civitatis. — L'Hostiense dit : Quando aliqua civitas vas-
tata est injuste, et praeda inagna in eà facta , et m sciuntnr super»-
( 5i6 )
PiiE^riÈRK coiscLusio.x. SuT le neuvième cloute.'
Les Espagnols doivent restituer aux Indiens toutes
les terres qu'ils leur ont enlevées : s'ils refusent de
le faire, il est impossible qu'ils ne soient pas damnés.
Celte proposition est prouvée par ce que j'ai dit dans
le sixième , le septième elle huitième doute : j'y ai
démontré que ces terres n'ont pas d'autres maîtres
que les Indiens , et que ce n'est que par violence
que les Espagnols en ont fait l'acquisition j donc
le salut de ceux-ci est impossible s'ils ne les rendent.
On peut lire la preuve de la majeure de mon argument
dans le premier et le second principe : la mineure
est prouvée par elle-même , puisqu'il est de foi
divine que celui qui retient le bien d'autrui sans son
consentement ne peut espérer d'être sauvé s'il ne
rend ce qu'il a usurpé. Celte restitution doit se faire
de manière que les biens qui appartenaient aux Incas
soient rendus à leurs héritiers , et qu'à l'égard de
ceux qui dépendaient des communautés ou des villes
la même règle soit fidèlement observée , ainsi que
pour les propriétés des simples particuliers , qui
doivent être rendues à leurs maîtres , et en cas de
mort à leurs héritiers.
titcs qui passi sunt ilamnum, co casii restitiUio débet fieripanperibiis
illius loci iu qiio datum est daiununi vel cujus babitator crat is ciii
facienda crat rcstitutio, quorum radius est qui viciai utiiitatcm
«xindè scntiant qiiàm cxhanci ( aig. c. de servit. , 1. 2, in fia-, et
Icg. prcccs proviriciic) ; quoniara vcri similiiis est qiiod inlcr illosin~
vcnitur is rui damiiuin d.ilum est, ^cl hœics ejus, qiiàm inlcr (%.-
trancos.
f3i7)
Seconde conclusion. Sut le neuvième doute.
Les Espagnols ont beau dire que Guaynacapac
était un tyran , et qu'il avait envahi à main armée
beaucoup de provinces du Pérou ; ce motif ne rend
pas plus légitime la possession de ce qu"ils ont
ravi aux Péruviens : ils ont pris la place de l'usur-
pateur; ils doivent donc se soumettre à la loi qui
oblige de rendre ce qu'on a pris injustement.
Cette conclusion est fondée sur ce que , si Guay-
nacapac , prince idolâtre, était un tyran pour s'être
emparé de ces provinces , à plus forte raison méri-
tons-nous d'être ainsi qualifiés , nous qui ne nous
sommes pas contentés d'envahir deux ou trois pro-
vinces , mais qui avons usurpé le pays tout entier ,
et commis bien plus de cruautés sur les Indiens que
Guaynacapac lui-même : ce sont les habitans qui
l'assurent ; et comment pourrait-on en douter, puis-
que la population du Pérou avant notre tyrannie
était deux ou trois fois plus considérable qu'aujour-
d'hui , et que, si Dieu n'y porte remède , elle sera
entièrement détruite dans quelques années? C'est ainsi
qu'en jugeant Guaynacapac nous nous condamnons
nous - mêmes (i), et qu'au dire de nos Espagnols
il sera permis de dépouiller un voleur , et de regar-
der comme bien acquis ce qu'on saura qu'il a volé ,
puisqu'ils croient trouver un motif de légitimer
(i) Saint Paul : Id qno cuiiu alteiiini jiulicas , te ipsuiu con-
damnas.
(3.8)
leurs pillages dans la tyrannie de ce prince péru-
vien. Une autre preuve de ma conclusion , c'est
que les Espagnols ignorent complètement si Guay-
nacapac a tyrannisé les habitans du Pérou : l'ont-ils
fait comparaître devant un juge compétent pour
qu'il rendît compte de sa conduite ? Est-ce après
avoir entendu son acte d'accusation et sa défense
qu'ils l'ont ainsi jugé ? Et en supposant même que
Guaynacapac eût été un tyran , il n'y aurait encore
aucun motif suffisant de s'en plaindre , ni d'ap-
prouver qu'on lui eût enlevé aucune portion de ses
états ; car il est certain que ses sujets le pleurent
comme un excellent prince , et que des sacrifices
lui sont offerts comme à un Dieu ; ce qui au
reste n'aurait pas lieu si nos crimes n'ovaient re-
tardé jusqu'à ce jour la conversion de ces idolâtres.
En admettant aussi que ce prince fût un tyran , tout
ce que les Espagnols pouvaient se permettre contre
lui c'était de le combattre , et de rendre la liberté à
ceux dont il aurait fait des esclaves (i) ; mais nul
roi n'avait autorité sur lui pour réprimer sa tyran-
nie , parce qu'il était lui-même indépendant ; enfin,
dans toute hypothèse , les Espagnols étaient obligés ,
avant de rien entreprendre contre lui , d examiner
sa conduite d'une manière impartiale , soit qu'il
eût cherché à se défendre lui-même , soit que ses
héritiers eussent entrepris de le faire après sa
(i) Libéra ciiin qui injiirlam patitur. — Subvenite oppresse. (Isaîc.)
Equité vi oppressmn dr innnii (•altimnianfi.s.( Saint JérAmr, cl». 2(
et la.)
( 3i9 )
mort(i). 11 faut encore remarquer que, diaprés les
principes du droit commun , tout titulaire , sur-
tout lorsqu'il est question d'une autorité souveraine
depuis longtemps établie , ou d'une possession atta-
chée soit à une ville , soit à une communauté , doit
être considéré comme ayant acquis le droit de légi-
timité par le fait même d'une jouissance tranquille
et sans opposition (2). Ce n'est que lorsque la tyran-
nie est bien prouvée que l'usurpateur peut être
dépouillé de ce qu'il possède ; mais il est évident
que cette règle ne s'applique point au roi Guayna-
capac , dont le gouvernement n'avait excité aucune
plainte dans son royaume , el qui était par consé-
quent bien meilleur que celui des Espagnols , qui
y a fait couler tant de sang el tant de larmes. Quant
à notre tyrannie , il est impossible de la justifier en
rappelant celle de ITnca , puisque nos accusations
ne sont peut-être qu'une calomnie.
Conclusion . Sur le dixième doute.
Les Espagnols qui envahirent le royaume de
Cuzco , et qui s'en partagèrent les terres , les héri-
tages et les maisons, ont offensé Dieu mortellement,
et ils sont obligés de restituer tout ce qu'ils ont pris
aux Incas ou à leurs héritiers , et aux Indiens qui
représentent ceux qu'on a dépouillés. Ce devoir est
(1) Ncmo inaiulilus privandus est, ut fl'. de ici milit. 1. 3 , §. si
ad diem , et 2, q. i , c. imprimis , et act. aS. Non est consnetudo Ro-
manis damnare aliqiicm hominem priiisquàm is qui a<;cusatiir prao-
scntrs habeat acrusatoros . locuinquc se dcfendendi accipiat ad
ahiiienda crimina ((iiae ei olijiciuntur.
(a) L. Possessioncs. C. de Proliatio ; et 1. ciim res.
( 320 )
celui de chaque Espagnol , non seulement pour la
part qu'il a reçue de celte espèce de butin , mais
encore pour la totalité de ce qui a été enlevé. Il en
est de même de ceux qui ont fait bâtir des maisons
sur les terres des Indiens et dans la ville de Cuzco.
Cette conclusion , ainsi que toutes ses parties , est
fondée sur les raisons de la première conclusion du
premier doute , et des conclusions deux , cinq ,
neuf du même doute , et cinq et neuf du second
doute. Il en résulte que l'attaque des Indiens par
les Espagnols fut une agression injuste et abominable,
et la défense des opprimés un acte très légitime.
Donc les Espagnols irritèrent la colère de Dieu, et
ils sont obligés de leur rendre tout ce qu'ils leur ont
pris : en effet , pendant cette guerre les Indiens
n'avaient pour but que de défendre leur vie , leurs
femmes , leurs enfans , et la liberté de leur patrie.
Les Espagnols prétendent être maîtres de Cuzco ,
de toutes les richesses qu'ils y ont trouvées , et de
tous ses habitans , quoique leur attaque n'ait été
fondée sur rien , puisqu'il n'y a jamais eu d'agres-
sion faite par les indigènes. Mais peut - on nier
qu'il soit permis à chaque homme de défendre son
pays ? Je soutiens que le droit naturel lui en fait
même un devoir ; donc notre conclusion est juste.
Il est facile de prouver encore de trois autres ma-
nières l'injustice de cette guerre. Premièrement il
n'existait aucun sujet raisonnable , du côté des Espa-
gnols, pour attaquer les Indiens , et ils ne se propo-
saient que renvahlssement du pays : il n'y eut donc
pas d'injustice dans la résistance des naturels , puis-
(521 )
qu'ils pouvaient alléguer ce qui rend toujours une
guerre légitime (i). Secontleniont , celte guerre
n'ofiie point ce caractère de bonne intention que
doit avoir toute entreprise de ce genre pour être
permise ^ c'est à dire le désir d'obtenir justice
d'une offense et des maux qu'elle a produits. Troi-
sièmement , elle a été faite sans l'ordre du roi d'Es-
pagne , puisque ce prince ne voulut jamais la per-
mettre contre les Indiens , dont il connaissait le
caractère doux et pacifique , et que ses intentions
étaient clairement exprimées dans les ordres qu'il
cliargeait ses ministres d'envoyer en Amérique.
Donc les Espagnols sont tenus de restituer ce qu'ils
ont pris. Cette conséquence paraîtra certaine si
l'on considère qu'il y a eu rapine de la part des
Espagnols , c'est à dire enlèvement par violence
du bien d'aulrui, en présence et sans le consente-
ment du maître : or les voleurs sont obligés de
rendre ce qu'ils ont volé, sous peine de n'avoir jamais
aucune part à la miséricorde divine : donc ma con-
clusion est juste , et je renvoie , pour qu'on ne me
conteste pas sa complète évidence , à ce que j'ai dit
un peu plus haut sur la même matière.
Première conclusion . Sur le onzième doute.
Le roi auguste et très chrétien de Castille et de
Léon est obligé , pour le salut même de son âme ,
■(i) Justa bdla definiri soient qnae iilciscnntiir injuria'. Saint Aug.
hy. 83 , 9,
II. U\
( 322 )
d'employer tous les moyens qui sont en son pou-^
voir pour la conversion du petit -fils du Guayna-
capac au christianisme , et par conséquent de lef
faire rentrer dans ses états, d'où il s'est réfugié avec
son armée dans les montagnes des Andes.
On trouvera la preuve de cette conclusion danslc
quatrième et le cinquième principe , où j'ai fait voir
que le motif qui déterminai le pape à accorder au roi
d'Espagne la possession de l'Amérique , ce fut l'en-
gagement pris par ce monarque d'y faire prêcher
la foi et d'en convertir les habitans. Le pape fonda
sur cette promesse du roi de Casiille l'injonction
formelle de remplir ce devoir important sous peinô
de prévarication et de péché mortel , comme on
peut le voir dans le cinquième principe , et dans la
cinquième et la sixième de mes conclusions.
Secon de conclu sion ; Sur le onzième doute.
Le roi d'Espagne , notre maître , est obligé ,
pour sauver son âme , de rétablir dans les royaumes
du Pérou rinca neveu de Guaynacapac , qui en
est l'héritier naturel et légitime, et de faire rendre
aux seigneurs particuliers de ce pajs tout ce que les
Espagnols leur ont enlevé.
Pour reconnaître la vérité de cette conclusion ,
il suffit de remarquer que les Espagnols retiennent
sous le joug de la servitude les royaumes du Pérou ,
qui ont un maître légitime dans ce prince indien ,
comjne neveu de Guaynacapac et de quatre petits-
fils ses successeurs vivans , qu'il aurait appelé
(323)
au trône , et qui a été reconnu pour tel non seule-^
ment par sa famille , mais encore par l'armée qui
l'a suivi dans les monta^i^nes , et par ceux des Indiens
qui sont restés au milieu des Espagnols , leurs
tyrans. Or, comme ces provinces gémissent sous
l'oppression espagnole, et que ce prince se voit privé;
ainsi que beaucoup d'autres seigneurs , de ses états
par des Espagnols sujets du roi d'Espagne, qui'
semblent autorisés par lui et agir en son nom , quoi-
qu'ils aient ouvertement violé ses ordonnances il
s'ensuit qu'il est obligé de rétablir le prince péruvien
Tito sur le trône de ses pères et dans tous les droits
de sa famille. La preuve de cette conséquence est
dans la seconde conclusion du sixième doute. Une
autre preuve de ma conckision actuelle , c'est que
le roi très chrétien d'Espagne est obligé d'être
juste à l'égard des nations du Pérou , que ses sujets
les Espagnols accablent sous un joug de fer ; c'est
pour lui un devoir d'accomplir le précepte , et
l'omettre serait pécher mortellement. Donc il est
tenu de mettre un terme à l'oppression des Indiens
en les rétablissant dans leurs pays et dans leur indé-
pendance naturelle. Je dis encore qu'aussi lon''-
temps que le prince restera à cet égard dans l'in-
diflérence, il sera coupable comme les auteurs du
pillage , de la tyrannie et des massacres (i). Ce
(i)Dignisunt morte non solùm qui fac.unt, secl eti.nin qm con5e,»-
tuint fac.entibus. (Saint Paul aux Romains. .. ) Et in Deaolls pcr
mnltoscauonesdic.tur : nnnsolùraqui facinnt, sectetiam qui ronsen-
tiunlfacientibusparticipesjiidicantiir.Etlibatdominoprosnirèquiab
( 324 )
qni prouve encore ma conclusion , c'est que si le
roi d^Espagne ne rétablissait pas le roi du Pérou et
les seigneurs qui l'ont accompagné dans sa retraite ,
il pourrait y avoir une juste raison de le croire de
connivence avec les tyrans espagnols, et de supposer
qu'il, permet et qu'il sanctionne les horribles péchés
qu'ils ne cessent de commettre dans ce pays , en se
vantant môme d'y être autorisés par lui (i). Enfin ,
ce qu'il y a de certain c'est que le roi d'Espagne
est réduit à tolérer ces Espagnols , qui ont des for-
teresses en leur pouvoir et tous les moyens de se
défendre , et qui n'acquittent d^autre tribut à leur
prince que ce qu'ils veulent bien retrancher sur l'or
et l'argent qu'ils extorquent aux Indiens. Sur une
somme de plusieurs millions qu'ils lèvent chaque
année sur les commande ries , il n'en revient pas un
maravédis à Sa Majesté : c'est à quoi devraient pen-
ser et remédier les personnes qui sont chargées des
affaires des Indes, ne fût-ce que pour sauver l'hon-
afflictis pellit adversa. Et negligcrc perturbare pcrvcrsos cùm possit
niliilaliud est quàm fovere. Nec caret scrupulo consentionis occultae
qui manifeste facinori desinit obviare; 86 dist. c. facicntis culpam ;
et 83. d. c.error; et c. consentire, et n. q. 3 , c. qui consentit, et
23, q. 3, c. ostendit, et 24, q- 3, c. quialioiuni; et in c. sicut dignuni,
§. illi etiam de homicidio.
(i) Ratificans enim homicidium vcl spolium nomine suo factum
tenetur ac si mandasset. Voy. la Glose in 1. i. 3. sed etsi ciim quis,
ff. de vi. etvi arma ;ubi esttextusexpressusdicens rati babitationem
equiparari mandate ; et ibi Bartho. et Bald. in 1. fi. c. ad Macedo-
nemjetPaul de Castro in concil. 263; et quod ratificatio equipara-
turmandatonotatur inl. siquismihibona,§. jussum, ft'. deacquirend-^
hœre.ct in régula ratif. dc reg. jur. 6.
( 325 )
neur du roi , si gravement compromis : on le
trompe, et l'erreur est d'autant plus funeste qu'il
€st obligé devant Dieu de répondre de tous les pé-
chés que la tyrannie fait commettre chez les Indiens,
et de restituer tout ce qui leur a été ou leur sera
enlevé , quoique le fisc n'ait rien reçu ou ne doive
rien recevoir de l'argent pillé dans le Pérou.
Troisième conclusion. Sur le onzième doute.
Si le roi d'Espagne veut rétablir dans leurs états
les princes du Pérou , et qu'il rencontre de l'oppo-
sition de la part des commandeurs lorsqu'il fera
proclamer la suppression des commanderies , il faut
qu'il ait recours aux armes j qu'il attaque les tyrans,
et qu'il soit prêt à mourir , s'il est nécessaire , pour
briser le joug de fer qu'une partie de ses sujets a
imposé au peuple du Nouveau -Monde le plus pai-
sible et le plus innocent.
Je prouve cette conclusion en faisant observer que
les nations du Nouveau - Monde ont été recomman-
dées aux rois catholiques , et que ceux-ci se sont
engagés à les rendre chrétiennes et à les protéger :
je l'ai établi dans les principes trois , quatre et cinq
de ce mémoire 3 or , comme ces peuples sont bons
et tranquilles, et que les Espagnols les oppriment,
les rois d'Espagne , pour ne pas violer leur promesse ,
doivent affranchir les Indiens et punir les Espa-
gnols (1).
(1) D. n.23,q. 8, c. scirc vos oporlet qnod nunqiiam ab alif/iiihii'<
homincs nosijos siniimis opprimi. Jcfi si nécessitas iilla ncciimt .
( 5-26 )
Cette conduite que les souverains de l'Espagne
ont à tenir à l'égard des Espagnols du Nouveau-
Monde étant motivée par le droit divin et le droit
naturel , et justifiée par les saints canons , ils doi-^
vent j^onrsuivre sans relâclic et frapper des peines
les plus dures ces violalevu's de toutes les lois , fal-
lût-il les condanmer tous à périr, parce qu'il est
juste* de préférer au bien temporel des Espagnols
le bien, ia vie et le salut de tant de nations, et de
sauver l'honneur même de la foi catholique , que
leurs crimes ont déshonorée et rendue odieuse ^
tous les peuples idolâtres, qui la repoussent avec
mépris et indignation (i). Or les péchés de ces
Espr'ignols sont si horribles et si funestes au bien
spirituel et au bien temporel de la multitude des
peuples indiens , qu'il ne faut compter pour rien
tout le mal qui peut les accabler , pourvu qu'on
particularitcr indicamus , tjuia noslri grcgis in omnibus ultoics esse
debemus, et praecipui adjutorcs; et 23. q. 2. c. Doniinus noster; et
de ordi. cogni. c. 2. et dercsii. spol. c. i. de Apella. c. dclcctis; et
ibi Innoc. et Hostiens. in cxtra^agan. Joaii. 22. demajo. etobcdi.
ubi dicitur ecclesiœ romanœ. Suoriiniquc siibditonim dispendia dis-
simulare non possumus , qiijn postquàni nobis cognita fuerint, ad-
versus ca oppoi tunis icmcdiis occiiramiis. — Argument, fl". de dolo, 1.
cum quisj et fi", deolliciopiœsid. J. piiescs.
(i) Parcendiim enimniultitudiiii non est, necscvcritatedetrahen-
dum autmiscricoidiadclinqucntibnsinipcndenda, iibinon cessaturà
scelcribus et obslinalo animoin inconjgibililate persistiwit. a4- q. 4>
c. non potcst. — Saint Thomas, 22, q. 109, art. i, ad 5, dicitquod
peccatuni principisqucm sequiturmuititudo tolcrandum est, si sine
scandalo niuUitudinis puniri non potest, nisi forte esset talc pccca-
tum printjpis quod magis noccrct multitudini quàm scandalumquod
jndè oriretur.
( 327 )
assure la liberté et le salut des nations qu'ils oppri-
ment. Ce sentiment est appuyé sur une infmiié d'au-
tres textes (i). Le grand prêtre Héli fut puni de
mort avec ses enfans poîir n'avoir pas réprime le
scandale qu'ils causaient dans Israël en empêchant
les sacrifices et le culte du vrai Dieu : or où vit-on
jamais des hommes plus coupables que les Espa-
gnols à l'égard de Dieu , et plus ennemis de sa reli-
gion , qui, sans leur infâme méchanceté, brillerait
aujourd'hui de tout son éclat dans le Nouveau-
Monde? Qui fit jamais plus de mal aux hommes que
(0 4^'- tl'st- c. sed illiid. — L. eut constituerctur ; 5o. cl. et in c.
comensationcs, 44' ^''st. et g!o. in c. quoties, et c. 2. i. i[. 7. et
glos. et docto. in c. ex parte de transac. — Exod. 22. makficos non
patieris vivcrc; et Deutcro. 16. non miseraris ejiis, scd animara pro
anima; et 3 , r. 20 , dicitur ad Achab rcgem : Quia dimisisti virum
dignum morte de manu tuâ, eiit anima tua pro anima ejus, et po-
puluspro populo ejus; et i» reg. i5. quia Saûl pepcrcit A gagrcgi, ncc
fecit vindictam in Amalcchitas sicu^Deus prœccpcrat, amotus est à
regno et tota ejus posteritas; et au sujet du grand piètre Héli, qui
ferma les yeux sur la conduite criminelle de ses Gis, il est dit : Quare
fecistis res hujusmodi quas ego audio res pcssimas ab omni populo ,
noUite, filii mei , etc. Comme il ne les fit pas punir de mort pour
accomplir toute justice, Dieu luifit dire par son prophète : Honorasti
magis filios tuos quàm me , et idcircô juravi domui Heli quôd non
expietur iniquitas domûs ejus victimis et muneribus usque ad scm-
pitcrnum. Dieu appelle les Philistins pour le punir; ils arrivent,
massacrent trente mille Israélites avec les enfans d'Hi'li, prennent
l'arche d'alliance, et la profanent. Héli, apprenant cette nouvelle,
tombe de son siège et meurt; son âme est précipitée dans l'enfer,
suivant la glose, i reg. c. 2, et 4- 47- ^' ^- sicut tri. §. nccesse est;
ubi ait Gralianus : quia Heli, falsâ pictate superatus, delinquentes
filios ferirc noluit, npud districtum judicem , semetipsum cum filiis
Crudeli damnationc percussit. Etcnim ci divinâ voce dicilur hono-
rasti filios tuos magis quàm me.
( 328 )
ces avides Castillans ? C'est donc rendre à Sa Ma-
jesté le roi d'Espagne un service important , et tra-
vailler autant qu'on le peut à la félicité de son règne
et au salut de son âme^ que d'appeler son attention
sur ces horribles circonstances , afin que le mal soit
enfin détruit par son bras puissant , quels que soient
les dangers que puisse courir sa personne royale
dans cette juste et digne entreprise.
De la manière dont il conuient d'e?igager Vlnca
du Pérou qui s'est retiré dans les Andes à
revenir dans ses états.
Je pense qu'il faut premièrement que le prêtre
qui était proviseur de Cuzco lorsque l'Inca est
parti, et qui connaissait ce prince, soit envoyé au-
près de lui avec quelque religieux des plus prudens
et des plus instruits dans la langue péruvienne. 11
sera muni de lettres bien scellées de Sa Majesté le
roi d'Espagne pour l'Inca , et de présens qu'il lui
offrira au nom de notre monarque. Il aura poui-
mission d'assurer le seigneur péruvien qu'il vient
désavouer de la part de son maître la conduite que
les Espagnols ont tenue avec lui et avec ses sujets ;
que son intention est de réparer , autant qu'il sera
possible , le mal qui a été fait , et qu'on ne tardera
pas a voir l'accomplissement de cette promesse. Les
envoyés promettront à l'Inca toute sûreté pour sa
personne et pour les hommes qui l'ont accompagné
dans sa retraite ; il sera {\\(t \m district ou une pro-
vnice où le prince sera reçu et servi comme souve-
*
( 3^9 )
rain par ceux des babilans qu'il aura choisis pour
cela , et qui lui obéiront C/omme ses sujets ; le même
avantage sera assuré à tous les seigneurs qui revien-
dront avec lui. On songera ensuite à les faire ren-
trer dans les provinces occupées par les chrétiens^
afin de leur prêcher la foi catholique avec prudence
et de la manière qui nous a été enseignée par Jésus-
Christ lui-même. Parmi les articles de notre croyance
qu'on leur proposera de recevoir librement , sera
compris celui de la haute souveraineté spirituelle et
du pouvoir divin dont le Dieu des chrétiens a in-
vesti , pour le gouvernement de son Eglise , son
vicaire le souverain pontife. Il conviendra ensuite
que les prédicateurs s'occupent de l'objet dont il a
été parlé dans la dernière raison du septième prin-
cipe, c'est à dire de persuader à llnca et à ceux qui
sont avec lui de se soumettre à la mesure par
laquelle le pape a institué les rois d'Espagne et de
Léon souverains et monarques de tout l'empire
d'Amérique : celte invitation sera accompagnée de
la déclaration formelle que le roi d'Espagne recon-
naît que rinca est libre de consentir ou non à ce
qu'on lui propose , et qu'il doit user de ce droit sans
crainte et sans détour. Dans le cas contraire , quel-
que impuissant que soit Tlnca , tout ce que nous
ferons sera frappé de nullité complète j et d'ailleurs
nous ne devons pas oublier que c'est pour l'acquit
de la conscience du roi que nous proposons des me-
sures , et afin que l'Espagne commence à jouir de
quelque chose qui ait été légitimement acquis en
Amérique. Il csl 5nrlo»it iiunonant quf toiiîoi nos
( 33o )
relations avec les Indiens portent le caractère de la
franchise et de la sincérité. Lorsque l'Inca aura
reconnu le droit du pape sur les Indes, on établira
les conditions réciproques dont j'ai parlé dans mon
septième principe, cest à dire que le roi d'Espagne
s'engagera à gouverner comme il convient de le
faire les nations du Pérou ; à maintenir leurs lois
et leurs coutumes , à l'exception de celles qui '
seraient contraires à la foi et à la religion chré-
tienne; à remettre sous l'obéissance de l'Inca toxites
les provinces qui sont maintenant soumises au roi
d'Espagne , et tous ceux des habilans que les com-
mandeurs possèdent connue serfs, à furet à mesure
que les commanderies viendront à vaquer ; à resser-
rer les limites des villes et des biens communaux
que les Espagnols se sont appropriés , et à ne pas
permettre qu'il soit jamais porté atteinte dans la
suite à ce qui sera réglé à cet égard ; à borner éga-
lement les terres des églises , des couvens et des
chapelles , et à en restituer le reste aux Indiens ,
qui étaient autrefois propriétaires des terieins sur
lesquels les fabriques ont été élevées. Si les anciens
maîtres n'existent plus , leurs droits appartiennent
aux héritiers , et , à leur défaut , à l'Inca pour en
disposer en faveur de ses sujets , comme i\ le jugera
convenable pour le plus grand bien de la popula-
tion , de la culture et des familles. 11 faudra aussi
qu'on paie aux Indiens la valeur des fonds sur les-
quels des édifices auront été bâtis , et même celle
des édifices , soit qu'ils aient été construits par les
Indiens , soit que les Espagnols n'y aient employé
( 33i )
que des nègres ou d'autres ouvriers qui ne seraient
pas indigènes, attendu que ces balimens n'appar-
tiennent pas aux Espagnols , puiscju'ils les ont élevés
sur un fonds étranger , et que cette circonstance en
rend la possession illégilinic, comme je l'ai prouvé
dans ia cinquième conclusion du deuxième doute,
et dans la dixième conclusion du cinquième. Telles
devront èlre les promesses du roi d^Espagne et les
condilions qu'il aura à remplir.
Quant à l'Inca Tito et aux Indiens , ils promet-
tront au roi d'Espagne respect , obéissance et fidélité
pour toujours : les autres seigneurs s'engageront ,
après avoir reconnu les droits de notre monarque
sur la souveraineté universelle des Indes , à lui
payer un tribut d'or et d'argent qui sera déterminé
d'après les règles de la loi commune , et les deux
rois jureront cliacun de leur côté d'exécuter fidè-
lement les articles et les conditions du traité. L'en-
gagement de l'Inca sera l'objet d'un acte en forme ,
afin qu'il soit bien constaté qu'il reconnaît le roi
d'Espagne pour son monarque et son protecteur ,
^insi que ses descendans et ses successeurs au trône
de Castille et de Léon. Il conservera en écbange
la jouissance pleine et entière de tous les droits atta-
chés à la couronne de Cuzco et des pays qui en
dépendent. Les religieux s'efforceront de persuader
à l'Inca de renoncer à la restitution entière de ce
que les Espagnols ont enlevé dans le Pérou , en lui
prouvant rimpossibillté de faire revenir dans les
Indes les vaisseaux qui en sont partis , avec l'or,
l'argent , les perles et les autres objets précieux
( 352 )
qu'il faudrait ]ui rendre , el ils lui feront entendre
que le roi d'Espagne suppléera à ce nio^^en de resti-
tution impraticable en ne recevant à l'avenir que
de légers tribus des habitans , au lieu de ces grosses
sommes d'argent qui ont été stipulées dans le traité.
II sera en même temps fort utile que les mission-
naires obtiennent de l'Inca et de ses sujets l'oubli
des injures et des torts qu'ils ont reçus des Espa-
gnols , et de cette suite de massacres et de calamités
qui ont désolé leur pays : car il n'y a aucun moyen
de réparer ces malheurs ; et , si les Indiens se
trouvent dans la disposition de pardonner , les
Espagnols cessant alors de craindre pour leur sûreté,
la paix sera promptement rétablie dans les royaumes
du Pérou , et ramènera les biens dont les indigènes
regrettent si vivement la perte. Telle est la marche
que le droit naturel et le droit divin prescrivent de
suivre aux rois d'Espagne pour acquérir la souve-
raineté des Indes d'une manière juridique , et
pour légitimer leur possession actuelle. Tout ce
qu'on a fait jusqu'ici et tout ce qu'on pourra entre-
prendre à l'avenir sans les précautions que je viens
d'indiquer ne pourra constituer qu'un droit illu-
soire , et sera nul et de nul effet , comme unique-
ment fondé sur la violence ou la raison du plus fort.
11 est bien vrai que notre roi est déjà investi d'un
droit sur la chose ; mais ce droit n'est point celui
de la souveraineté , attendu qu'il n'a pas obtenu
])our en jouir le conscnlemenl des rois et des
jicuplcs du Nouveau - Monde , ainsi que je l'ai
prouvé dans le sixième princ)|>c ; d'ailleurs ce qui
( 353 )
raeltail obstacle à rétablissemenl d'un lel droit ,
c'est l'invasion à main armée des provinces du Nou-
veau-Monde : j'ai fait valoir ce motif dans le sep-
tième principe et dans la seconde conclusion du
sixième doute ; et comme tout ce qui s'est fait
jusqu'à présent dans ce pays est irrégulier et com-
plètement nul de droit , puisqu'on ne peut y voir
que l'ouvrage de la tyrannie , il s'ensuit que l'au-
torité et la puissance des rois d'Espagne doivent
être fondées sur des bases plus sûres et plus lé-
gitimes.
Il me reste à répondre aux deux argumens que
quelques personnes font valoir pour prouver que
rinca du Pérou ne doit point être rétabli dans ses
royaumes. Le premier consiste à dire que ce prince
se soulèvera avec son peuple contre les Espagnols.
Je réponds que les hommes qui parlent ainsi sont
ceux-là mêmes qui ont usurpé les terres du Pérou
et qui veulent les conserver ; j'ajoute que puisque
les Espagnols , qui n'étaient que six ou sept cents ,
ont suffi pour s'emparer de la personne d'Athaba-
liba, quoiqu'il eût avec lui quarante mille guerriers,
et pour conquérir ensuite tout son vaste empire , à
plus forte raison seront-ils en état de le retenir sous
l'obéissance aujourd'hui , qu'ils sont au nombre de
plus de sept mille hommes , maîtres d'une cavalerie
nombreuse et de tous les autres moyens militaires,
et lorsque la guerre a fait périr une si grande partie
des habitans. Le second argument de mes adver-
saires , c'est que l'Inca Tito s'opposera de toutes
ses forces à ce que ses sujets embrassent la reli-
( 334 )
gion chrétienne. Je prétends au contraire que ce
prince sera le premier à les y engager , parce que ,
indépendamment de l'impression que la vérité peut
faire sur son âme , il trouvera dans cette résolution
un moyen sûr de remonter sur le trône ; et cette
mesure est d'autant plus salutaire que jamais les
naturels ne seront chrétiens de bonne foi tant que
leur monarque sera exilé au fond des montagnes,
et toujours fidèle à la religion de son pays. Leur
conduite à cet égard est fondée sur l'affection qu'ils
lui portent , et sur une soumission si entière à ses
volontés , malgré la distance qui les sépare , qu^il
sulfit que leur roi ne soit pas chrétien pour qu'ils
persistent dans leur aveuglement et dans leur im-
piété. Je crois aussi très fermement que lorsqu'ils
verront leur monarque dans ses états , professant la
religion chrétienne , ils deviendront eux-mêmes
chrétiens de bonne foi , surtout si les Espagnols
font oublier par leur modération leur ancienne
tyrannie. Si au contraire on ne change rien au
système actuel , il ne fiudra rien moins qu'un mi-
racle pour qu'on puisse amener les Indiens à se
convertir sincèrement, parce qu'ils nous voient dé-
mentir par nos actions ce que la religion nous
enseigne et nous commande de faire : en effet , ils
«aperçoivent aisément que nous ne sommes au mi-
lieu d'eux que pournous emparer et jouir de leurs
personnes et de leurs biens, et que tout le reste nous
est indifférent.
( 355 )
Conclusion. Sur le douzième douté.
Les Espagnols qui ont soumis à leur joug de fer
les habitans du Nouveau -Monde ont violé tous les
principes de la bonne foi , aussi ouveriement que les
païens , qui versaient le sang des martyrs , et que
les Turcs , qui oppriment à présent un grand nombre
de chrétiens. Je puis ajouter que leur ignorance
n*est pas plus invincible que celle de ces infidèles.
La preuve de cette conclusion est fondée sur ce
que j'ai dit dans mon huitième principe , et elle
me semble si évidente que , si quelqu'un préten-
dait la contester , il ne mériterait pas qu'on prît la
peine de la prouver par d'autres raisons.
J'ai indiqué dans la seconde conclusion du hui-
lième doute les moyens d'effectuer la restitution
des objets qui n''ont pas de maîtres , soit l'or et l'ar-
gent, soit les étoffes , les bestiaux et les autres objets
du même genre.
( 336 )
APOLOGIE
DE DON BARTHÉLEMI DE LAS CASAS,
ÉVÊQDE DE CHIAPA ;
PAR LE CITOYEN GRÉGOIRE,
Ancien éuéque de Blois, membre de J' Institut de
France , etc.
Cuyo nombre merece ser eterno ,
Y no cubrirse con obsciiro vélo.
( Jean de Castellanos. )
(Lu à rinslitut le 22 floréal an 8. — 12 mai 1804. )
Jl andis que l'Amérique , à peine ouverte au génie
entreprenant de l'Europe , courbait la tête devant
des conquérans ; tandis qu'à leur suite des hommes
féroces , calomniant par leurs forfaits et la religion
qu'ils prétendaient professer , et le sang espagnol
dont ils étaient issus , portaient la désolation , l'es-
clavage et le massacre parmi ces peuplades indi-
gènes , qu'il eût été si facile de conduire au bien ,
si doux de s'attacher par des bienfaits , quelques
hommes , élevant la voix contre les oppresseurs en
faveur des opprimés , dévouaient ceux-là à la ven-
geance , et invoquaient sur ceux-ci la protection des
lois divines et humaines.
A leur tête paraît avec éclat Barthélemi de Las
( 537 )
Cas'as j ou Casaus (comme l'écrivent quelques liisto-
riens ). On conçoit que le prolecteur des Indiens
dut être spécialement en butte à la fiU'eur de ceux
qui en étaient les bourreaux, et cette furenrdut faire
partie de riiéritage transmis par ces derniers à leurs
enfans.
La médisance ne pouvant trouver des torts à Las
Casas , elle chargea l'imposture de lui en créer , et
depuis deux siècles la calomnie pèse sur sa tombe.
Ainsi Yitré fut accusé d'avoir détruit les poinçons,
les. matrices et les caractères qui avaient servi pour
imprimer la Po/y^/o^^é' de Le Jay. Le public, qui le
crut sur le témoignage de Lacaille et de Cbevil-
lier (i) , maudit sa mémoire en rendant justice à ses
talens. Le nom de cet artiste distingué serait encore
flétri pour un crime qu^il n'avait pas commis , si ,
plus de cent ans après sa mort , les poinçons et les
matrices n'eussent été retrouvés par un savant que la
France a perdu récennneni (2) , et sur la tombe du-
quel à peine on a jeté une tleur.
Combien d'autres mensonges littéraires et politi-
ques ont traversé les siècles et sont mis au rang
des vérités ! Quel ample supplément on pourrait
(1) Voyez V Histoire de l'imprimciie et de la librairie , par Jean de
Lacaille, in-4''. Paris, 1689, p. 241 ; et l'Origine de l' iniprinierie de
Paris, par Chevillier, 1G9Î , in-4°. Lacaille accuse Vitre d'avoir fait
détruire les caractères. Clicvillier dit (pagcSoo) cjn il fit détruire./ej
poinçons , les matrices et les caractères.
(2) Voyez daqs \a. ISotice des manuscrits, etc., t. I , le nifïinoire de
M. de Giiign^
II. 22
( 338 )
ajouter à l'ouvrage de Lanceloile sur les impostures
des anciens historiens ! (i) Non contens de tour-
menler les Immmes , les tyrans qui se voient en face
de la postériié calculent encore les moyens de la
tromper. Noire révolution en fournit plus d'un
exemple ; mais aussi plus d'un écrivain se prépare
à dévoiler les trames ourdies pour faire mentir
l'histoire.
Parmi les détracteurs de Las Casas , les uns l'ac-
cusent d'avoir introduit la traite des nègres j les
autres , sans lui donner cette affreuse initiative ,
prétendent que , pour épargner ses cbers Indiens ,
il proposa au gouvernement espagnol de leur substi-
tuer les Africains. Ces inculpations , reproduites
récemment encore, servent d'aliment à la malignité,
et de consolation à la faiblesse, qu'offusquerait une
vertu sans tache : d'ailleurs les historiens et leurs
lecteurs trouvent en général qu'il est plus commode
de répéter que de vérifier ; je l'ai remarqué sur-
tout en faisant des recherches dont on va lire le
résultat.
Les Carthaginois et d'autres peuples anciens ont
eu des esclaves noirs ; il paraît même qu on en vit
quelques uns en Grèce et à Rome. A cela près ,
l'Europe se doutait à peine de l'existence des nègres
lorsqu'en 144^ > selon Anderson (2) , un an plus
(1) Farfalloni de gli anlichi hi'storici , par LaTicclotti, Venise ,-
i536, in-80.
(a) ^n historïcal account and origine oftbe commoxe, by Anderson,
t. I, p. 464 ê
( 33g )
tard selon Freira (i), les Portugais , sous le règne
de l'infant don Henri et sous la conduite d'Alonso
Gonzalez , commencèrent à voler en Guinée des
indigènes qu'ils vendaient aux Espagnols. Cet hor-
rible commerce devenant lucratif, des compagnies
se formèrent à Lagos pour le continuer au Sénégal
et au cap Vert. Tous les historiens s'accordent sur
ces faits. Voilà donc la traite des noirs établie entre
l'Europe et l'Afrique trente ans avant l'existence de
Las- Casas , qui naquit en i474'
Précisément sur celte année , Orliz de Zuniffa .
historien de Sévillc, observe que les Espagnols,
habitués à se procurer des nègres par l'eni remise
du Portugal , augmentèrent leur profit en faisant
directement la traite, et que depuis îonglemps (avia
anos ) des ports de l'Andalousie on naviguait à la
côte de Guinée , d'où l'on amenait des noirs. Le
nombre en était extrêmement mulliplié à Séville ,
où ils étaient bien traites , ayant leur police parti-
culière : il cite même une cédulc royale qui , ajjrès
un éloge pompeux de l'un de ces nègres , l'établit
mayoral, et juge des noirs et mulâtres des deux
sexes résidans en celte ville (2).
L esclavage des noirs semble avoir suivi dans les
temps modernes la transplantation de la canne à
(i)Voypz Vida do infante D. Ilenriqucpor Catidido Lusitano, in-4".
Lisboa, 1^58. Candido Lusitcvio est pseudonjmr. L'auteur est C. J.
Freira, père de l'oratoire de Saint-Philippe de Néri.
(2) Voyez yinnales ecclesiasu'cos y seculares . clc. , de Sevilla, p»r
D. Diego Ortiz de Zuniga. Madrid, 1677, in-fol., t. XII, n<» io«
p. 373 et suivantes.
( 34o )
sucre , cultivée successivement en Espagne , â
Madère , aux Acores , aux Canaries et en Amé-
rique.
Après les massacres qui dépeuplèrent le Nou-
veau-Monde , et surtout Hispaniola , aujourd'hui
Saint-Domingue /quelques nègres furent trans-
portés dans celle île en i5o8 , selon Hargrave (i) ;
en 1 5o3 selon Anderson , Charlevoix (2) , et la
plupart des historiens : Herrera remonte même à
l'an 1498(5).
Or il est à remarquer que parmi les historiens
ceux qui se sont constitués les accusateurs de Las
Casas placent tous à l'an lôiy le projet imputé au
célèbre défenseur des Indiens pour leur substituer
les nègres. Ainsi, de l'aveu unanime de ces écri-
vains , la traite des nègres en Amérique est anté-
rieure de quatorze ans , selon les uns , et même de
dix- neuf ans selon Herrera , qui dans un moment
va figurer comme le seul accusateur.
Mais Las Casas , désolé des cruautés exercées
contre les Indiens , proposa-t-il au gouvernement
espagnol de les remplacer par des nègres ? Mar-
montel , Roucher , Raynal , Pa w , Frossard , Nuix ,
Bryant Edouard et Gentil l'assurent (4). Cette sup-
(i) An argument or llie case ofSominerscl , etc. , par Hargrave.
(2) Anderson, t. IV, p. C90. Histoire de Saint-Domingue, par Char-
levoix , t. I , sous Tan i5o3 et l'an i5o5.
(3) Descripciondelas Indias occidentales , parHerrerra, etc. Cinq
vol. in-fol., 1725, décade première, livre 111, p. 79, sous l'an 1498.
(4) Voyez Poème des mois par Roucher, notes du mois d'avril.
Raynal, édition de Genève, i78o,in-4", t. II, p. 177 et suiv. — 1^*^
( 34i )
position donne lieu à une apostrophe énergique de la
part de ce dernier ; c'est de l'éloquence perdue si
le fait n'est pas vrai.
En rapprochant les textes on voit que ces écri-
vains ont parlé d'après Charlevoix , qui , sans citer
Herrera, le copie (i), ou d'après Robertson , qui,
en ne s'appuyant que sur Herrera , le dénature. Je
vais traduire les deux textes. Ecoutons d'abord ce
dernier.
(( Le licencié Barthélémy de Las Casas voyant
)) que ses projets rencontraient de toutes parts des
» difficultés , et que les espérances qu'il avait fon-
)) dées sur ses liaisons avec le grand chancelier, et
» le crédit dont il jouissait près de lui , étaient sans
» effet , il imagina d'autres expédiens , tels que
)) celui de procurer aux Castillans établis dans les
» Indes une cargaison de nègres pour soulager
>i les Indiens dans la culture des terres et le travail
"» des mines , et celui d'avoir un bon nombre de
» laboureurs qui passeraient dans ces contrées avec
)) certaines libertés , et d'après quelques conditions
)) dont il exposait le détail , etc. (2) »
Paw, Recherches sur les Américains , toin. I, p- 120. — Fiossard, La
Cause des Noirs, etc. — Histoire cii'ile et commerciale des colonies
anglaises, par Bryant Edouard, ^ 4> ^h. 3. — Rejlexîones imparciales
sobre la humanidad de los Espanoles en las Indias, contra los preten-
didosfdosofos y politicos , traduit en it. de l'esp. de l'abbé Niiix , par
D. Pedro Varcla y Ulloa. Madrid , in-4°, 1783, 3« reflexion ; part.
3, p. 226et siiiv. — Gentil, L' injluence de la découverte de l'Amérique
surlebonhew du Nouveau-Monde, p. i84.
(1) Charlevoix, t. I , p. 346.
{■i) « Ellicenciado Barl. de las Casas viendo rjuç sus conceioshal-
(340
Voici comment, d'après cet écrivain, Robertson
raconte la chose :
(( Las Casas proposa d'acheter chez les Portugais
» établis à la côte d'Afrique un nombre suffisant
>i de nègres , et de les transporter en Amérique
» pour y être employés , conjme esclaves , au
» travail des mines et à la culture des terres......
w Néanmoins le cardinal Ximenès , sollicité à en-
)) courager ce commerce , rejeta courageusement
» celle jiroposition , pirce qu''il sentait combien il
» était injuste de condamner une race d'hommes à
3) l'esclavage, tandis qu'il s'occupait d'en rendre une
» autre à la liberté : mais LasCasas, entraîné parl'iii-
» conséquence naturelle aux hommes qui se jettent
» avec une précipitation effrénée dans tout ce qui
y) peut i'avoriser leur système chéri, était incapable
» de faire cette distinction. Tandis qu'il réclamait
» avec ardeur la liberté d'un peuple établi dans
» une partie du globe , il travaillait à enchaîner
w les habitans d'une autre contrée, et, dans la cba-
)) leur de son zèle pour sauver les Américains du
» joug , il déclarait qu'il était expédient et permis
» lavan en todas partes dificultad, y que las opiniones que ténia por
» mucha familiaridad que awia conseguido y grancredilocoii elgran
K canciller no podian aver ejelo . sevoluiô d otros espedientes, procu-
» lando que d /os Castellanos que Vivian en las Indias se dièse saca
» de negvos, para que con ellos en las granger.as y en las minasfuesen
» los litdios mas aliuiados : y que se procurase de levantar buen nu-
» mero de lahradores que pasasen à ellas con ciertas libertadesy condi'
» clones que puso. » ( Hist. de las Indias occidentales, par Herrera ,
liv. 3, t. II, ch. 20.)
( 343 )
» d'en imposer un plus pesant aux Africains (i). >»
On voit que non seulement Robertson n'élève
aucun douie sur l'aulhenticité du fait avancé par
l'auleur espagnol , mais que même il en exagère
la noirceur ; et l'âcreté de son style décèle le
plaisir de déchirer. Assurément on ne doit cen-
surer qu'avec circonspection un auteur aussi re-
comraandable que Robertson ; mais j'en appelle à la
comparaison des textes : l'Espagnol raconte; l'Ecos-
sais déclame.
Aussi Clavigero, dans son e^ceWenle Histoire du
Mexique y lui reproche beaucoup d'erreurs, de con-
tradictions , et il en multiplie les preuves (2). Le
même Clavigefo , qui parle du transport des noirs
en Amérique, et de Las Casas, quelquefois même
(i) « Las Casas proposée! to puichare a sufîicicnt number of ne-
■■) c,ros Jrom the Fortugueses seulement on the coast of Africa, and
» to transport them to America in ordor tliat thcy might be em-
» ployed as slaves, in working ihc mines and cultivating the groiind....
B Cardinal Ximcnes howevorwhen sollicitcd to encourage tliis com-
» mercc, pereinptorily rojected ihe proposition , bcccausc the pcre-
» cived tlic iniquity ot'rcducing onc race of men to Slavery, when
n lie was consu'iting abotit the mcans of restoring liberty to another.
B But Las Casas, //'o/rt the incoiisisteiicy natural to men roho hurrf
» v.'ilh headlonclimpetuosity lowards a favorite point , was incapable
» ofmaking tliis distinction. "W'hile he contcnded earstly for the
B liberty of the paople born in one quarler of the glose : he laboured
» to inslaue ihc inhabitants of another rrgion , and in the warmth
« of his zeal to save the Amcricans from the joke , pronounced , to
n le la'Aiful and expédient to impose one slill heavier upon the Afri-
3> cans. » (Histori of America, by Robertson, Mil, à l'an loi-.)
(a) Thehistory of Mexico, by Clavigcro, 2 vol. in-4"', 1. 1, p.xxvj.
Je n'ai pu me procurer que la traduction anglaise de cet estimable
ouvrage , par Cullen.
(344)
en le critiquant , n'insinue pas le moindre soup-
çon contre Ini sur l'article qui fait l'objet de ce
mémoire.
Les auteurs ayant tous copié Herrera , l'autorité
de celui-ci est donc la seule qui mérite d'être pesée.
11 publia les quatre premières décades de son His-
toire ijénérale des Tndes en 1601 , c'est à dire
irente-cinq ans après la mort de Las Casas , q^ui
en i566 avait terminé une carrière de quatre-vingt-
douze ans.
Remarquez d'abord que Herrera ne fait pas Las
Casas auieur de la traite des noirs , puisqu'il a re-
connu qu'elle existait antérieurement , et il ne parle
aucunement d'esclavage.
:2*'. On se demande pourquoi Herrera ne cite pas
la source où il a puisé l'accusation.
N était - ce pas le cas de produire le mémoire
dans lequel Las Casas est supposé avoir consigné son
projet;, ou tout au moins d'en extraire quelques
passages ?
3°. Herrera paraît très prévenu contre Las Casas ,
quoiqu'il l'appelle un écrivain de uiucha fe, digne
de beaucoup de confiance.
4". Gumilla, en parlant de Herrera , dont il fait
d'ailleurs l'éloge, ne veut pas qu'on ajoute foi légère-
ment à ce que les historiens racontent des premiers
temps de l'Amérique (i).
5". La véracité de Herrera est attaquée par Laet ,
(1) Histoire de l'Orénoffuc, cb. Go.
( 345 )
Solis, et surtout Torqnemada , l'auteur le plus
exact en ce qui concerne le Nouveau-Monde (i),
qu'il habita depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort.
Las Casas a laissé inédite une histoire générale
des Indes, dont Herrera a beaucoup profité. Un
savant américain , docteur de l'Université de Mexico ,
m'assure avoir lu les trois volumes in-folio , manus-
crits de la main de l'évêque , sans y rien trouver qui
l'inculpe relativement aux nègres. Il appuie d'ail-
leurs le jugement de Munoz , qui , dans la préface
de son Histoire du Nouveau-Monde , après avoir
rendu justice au talent de Herrei'a , l'accuse de
manquer de critique , de donner des traditions sus-
pectes pour des vérités , de travailler avec précipi-
tation , en ajoutant ou en omettant à sa fantaisie (2).
N'est-il pas étrange que l'accusation dont il s'agit
ne soit mentionnée dans aucun des auteurs qui à
diverses époques ont écrit la vie de Las Casas d'une
manière plus ou moins détaillée? Tels sont particu-
lièrement :
Echard et Quelif (3) , Touron (4J ; Dupin (5) ,
Michel Pio (6) , Nicolas .Antoine (7) , Eguiara (8).
(i) Monarchiaindiana. S évdlc , 161 5, in-folio.
(2) Ilistoria dcl Nuevo-Mundo , 1798, t. I. Voyez le prologue.
(3) Scriplorcs ordinis prœdicatoruin, t. II, p. 192 et suivantes.
(4) Histoire de V Amériffue , t. I, p. 190, et Histoire des hommes
illustres de l'ordre de Saint-Dominique, t. IV, p. 24 et suiv.
(.5) Blilioilièque des auteurs ecclesiastit/ues, seizième siècle.
(G) Délie vite dei;li huumiiii illustri di S- Doinenico. Pavic, 161 3,
in-l'o, part. II, liv. IV, p. 32 et suiv.
(7) BibliotliecanovascriptoruinHisj)aniœ, art. Barth. de 1 as Casas.
Math iil, 1783.
(8) Bibliothcca Mcxicuna , fom»- I, p 3^3 et suiv
( 346 )
Les quatre premiers sont Français , le cinquième est
Italien , le sixième Espa^ol , le dernier Améri-
cain : tous gardent le silence à cet égard.
Je pourrais me prévaloir de celui de Alvare Go-
mez , de Baudier , de Flecbier , de Marsollier , et
de l'anonyme , qui ont publié chacun une histoire
du cardinal Ximenès (i), comme pour s'être op-
posé constamment au transport des nègres en Amé-
rique. Les deux premiers imputent ce crime aux
seigneurs flamands qui étaient à la cour d'Espagne;
les trois autres , d'accord avec l'abbé Racine et
Fabre, continuateur de Fleury, le rejettent sur
Chièvre , qui en cela abusa de son crédit.
Si nous remontons aux auteurs contemporains de
Herrera , ou antérieurs à cet historien , les uns ,
tels que Gumilla , Zaraté , Thomas Gage, Alvare
Nuûez et beaucoup d'autres , parlent des nègres sans
parler de Las Casas.
Jean de Solorzano (2) , Davila Padilla (5) , So-
lis (4) , Sandoval (5) , Lael (6) , Torquemada (7) ,
(1) Y oyez De rébus gestis à Francisco Xiinenio Cisne.ro s, etc., par
Alvare Gomcz, liv. VI, p. \o?>G.-^'Ca.\}{!L\cr, Histoire de l'administra-
tion du cardinal Ximenès , p. iSa et suiv. — Vie de Ximenès . par
Fléchier, jiv. IV, p. 434 et suiv. — Fie de Ximenès , par Marsollier,
liv. VI, p. 2S5. — Histoire du ministère du cardinal Ximenès, liv. VI,
p. 3(j3.
(2) Dejure Jndiarum,in-io, iGay, lib. II.
(3j Historia de la Jondacion y discurso de la pro\'incia de Saii-
Yago de Mexico delà orden de predicatore? , etc. In-f", Bruxelles,
1625.
(4) Conquête du Mexique, \\\ . IV, ch. 12
(5j Histoire de Charles-Quint^ t. II.
(6) Description des InJcs Occidentales , liv. XVIII, chap. 5.
(7} Monarchiaindiana^llv. XV, chap. i7,édit. deSévilleen i6i5.
( 547 )
les uns amis , les autres ennemis de Las Casas , par-
lent de lui , mais sans l'accuser.
Jean de Casldllanos veut au contraire que le
nom du prolecteur des Indiens arrive sans lâche à
rimmorlalilé (i).
Parmi les écrivains antérieurs à Herrera , et con-
temporains de Las Casas , je citerai Remesal , à qui
nous devons une histoire très délaillée de Cliiappa :
il parle des mémoires présentés au roi par Las Casas
en faveur des Indiens ; mais il ne dit pas un mot des
noirs (2).
Pierre Martyr , membre du conseil des Indes ,
qui dans son ouvrage exprime le désir de voir
publier sans délai tout ce que Las Casas a écrit sur
celle contrée (3).
HernandezdeOviedo (4) et Lopez de Gomara(5),
ennemis déclarés de Las Casas , qui , de l'aveu
même de Herrera , a eu le droitde s'en plaindre (6j.
Jérôme Benzoni de Milan , plus acharné encore
(ï) Primera parte de las elegias de varones illustres de Indias.
Madrid^ 1689,111-4°, p. 288 et suivantes.
(3) Historiade lapro\>inciade Chiappay Guatimala. In-f», liv. IV ,
chap. 10.
(3) Délie navigazioiiy cviaggiraccolte, etc., par Dainnsio, tome III,
où l'on trouve le Sommaire sur les Indes occidentales , par Pierre
Martyr de Milan, nommé aussi Jnglerio.
(4) La I-l istoria générale de las Indias . Salamanque, i547 , in-f',
liv. XIX, ch. 4, p. 656.
(5) Hisloria gênerai de las Indias ( par Lopez de Gomara, ano-
nyme). In-folio. Médina del Campa, 1.553. On a traduit en italien la
seconde partie de cet ouvrage , sous le titre de taxera parte; j'ignore
d'où vient cette erreur.
.'6; Décade 3, liv. II, p. 149.
^ ( 348 )
contre lui (i) ; Bernai Diaz del Castilio (2) , l'un des
conque'rans du Nouveau- Monde , qui , suivant So-
lis , cache sa passion sous le mascfue d'mie naïveté
grossière , et qui outrage également Las Casas.
Enfin Sepulveda lui - même , son plus grand ad-
versaire, amis et ennemis, tous se taisent sur l'ar-
ticle que je discute.
On connaît la célèbre conférence qui , par ordre
du gouvernement espagnol , eut lieu à Valladolid ,
en l53o , entre Las Casas et Sepulveda. Celui-ci
prétendait qu'il était juste de faire la guerre aux
Indiens pour les convertir. Las Casas le réfutait par
les principes de tolérance et de liberté en faveur dje
(') Voyez dans ThéocToie Debry l'ouvrage de Jérôme Benzoni ,
qui écrit contre Las Casas avec un style de libelle.
(2) IJistoria verdadei-a de la conquista delà Nuei'a Espaiia. Ma-
drid, 179^, 4 vol. in- 12, t. I, ch. 7, p. 33, et t. II, p, 45, cliap.
«3, etc.
Dans un abrégé d'histoire ecclésiastique , traduit du français en
espagnol , on a inséré une lettre attribuée à Bcnaventc, un des pre-
miers missionnaires franciscains dans les Indes occidentales, qui dé-
chire indignemcntLas Casas. Je ne connais pas cette pièce} mais un
ecclésiastique américain qui m'écrit à ce sujet fait les observations
suivantes : « i°. Plusieurs franciscains, qui étaient d'avis de convertir
militairement les Indiens se déclarèrent antagonistes des domini-
cains, qui tous, animés des sentimens de justice et de douceur de
leur confrère Las Casas, les prêchaient publiquement. Il se pouvait
donc que, parmi les religieux de Saint-François, quelqu'un, vendu à
la faction qui opprimait les malheureux Indiens, eut écrit à la cour
pour tâcher de détruire ou d'atténuer l'horreur des forfaits dénon-
cés par Las Casas. 2". Cellclettrc, remplie d'anachronismes, a tous les
caractères de l'imposture; on doute que jamais les éditeurs puissent
en produire l'original. 3°. Fût-elle authentique (et c'est ici le point
capital), elle ne présente rien qui inculpe Las Casas relativcmcni
aux nègres. :>
( 3^9 )
tous les individus de l'espère Immaine; et ces prin-
cipes obtinrent lappi obalion solennelle des univer-
sités d'Alcala et de Salamanque. S'il eût commis
l'inconséquence de vouloir substituer les nègres aux
Indiens , Sepulveda , qui était un esprit délié et très
exercé dans le genre polémique , n'eût pas manqué de
si<,maler cette contradiction. Elje n'eût pas échappé
à 1 Académie d'histoire de Madrid , qui donna il y
a vingt ans une magnifique édition de cet apologiste
de l'esclavage , tandis qu'il n'existe pas encore une
édition complète des OEuvres du vertueux Las
Casas; et cette Académie ne rougissait pas (i) d'ap-
prouver ce qu'elle-même appelle a une pieuse et
» juste violence exercée contre les païens et les
» hérétiques. » Il est doux de se persuader qu'une
doctrine aussi révoltante répugne aux membres ac-
tuels de cette société savante , à laquelle on doit
plusieurs volumes de méjnoires curieux. Du reste
on ne trouve pas un mot sur l'inculpation relative
aux nègres ni dans les ouvrages qu'on vient de
citer , ni dans ceux qu'a publiés sur l'éducation po-
pulaire le savant Campomanès , que personne n'ac-
cusera d'ignorer l'histoire de son pays , et qui dans
net écrit censure sévèrement Las Casas (2).
Actuellement, si nous interrogeons les ouvrages
de ce dernier , ils déposent en sa faveur.
Religieux comme tous les bienfaiteurs du genre
(1) Vie de Scpiilyeda, p. i^S.
(2) Voyez Appendice â la cducacion popular, lomo II, part. I,
p. 72 et siiiv., danslcs note', et part. IV , p. Sq , etc.
( 55o )
humain , il voyait dans les hommes de tous les pays
les memhres d'une famille unique , obligés de s'ai-
mer , de s'enlr'aider, el jouissant des mêmes droits.
Dans le traité , curieux et très rare , où il exa-
mine si les chefs du gouvernement peuvent aliéner
quelque portion du territoire national (i) , il élablit
que ce qui importe à tous exige le consentement de
tous , que la prescription contre la liberté est inad-
missible, que la forme de l'état politique doit être
déterminée par la volonté du peuple , parce qn'il
est la cause efficiente du gouvernement , et qu'on ne
peut lui imposer aucune charge sans son consente-
ment.
Ses autres ouvrages présentent la même doctrine.
On la trouve spécialement dans celui où il expose les
moyens de remédier aux malheurs des indigènes du
Nouveau-Monde ; il répète que la liberté est le pre-
mier des biens , et que , toutes les nations élant
libres , vouloir les asservir sous prétexte qu'elles ne
sont pas chrétiennes , c'est un attentat contre le
droit naturel et le droit divin : il ajoute que celui
qui abuse de l'autorité est indigne de l'exercer , et
qu'on ne doit obéir à aucun tyran (2). Il indiq,ue
dans le plus grand détail les mesures à prendre pour
(1) Vtrùm rrges vel principes , jure aliquo , vet titulo et sahâ
conscientid , cii'es ac subdiios àréi^iâ cnronâ aliennre, ctalterius do-
miiiio parlicularis ditioiiis sufjjicere possiiU, etc. , in-4". TUbingen,
1725. Jenc connais à Paris qu'un rxcmplairc de cet ouvrage curieux;
ily en a une antre ('ditiori in-Zj", lëna, 1G78.
^3) El (jue usa mat del domiiiio no es digno de senorear, y â ty-
i-uiino uingwio ni ohedicncia ni ley se le dei>e ^uardar. ( Razon 9. )
( 55i )
soulager les malheureux Indiens. Assurément c'é-
tait là l'occasion de proposer rimporiaiion des
noirs , s'il eût été capable de s'écarter des principes
qu'il avait si bien développés , et néanmoins il n'en
parle pas. Il y a plus ; un passage de cet écrit , le
seul où j'aie trouvé le nom de Nègres , prouve que
déjà on les employait. Les Indiens , torturés par
les divers agens de l'autorité publique et par leurs
maîtres, le- sont encore , dit-il , parles domestiques
et parles nègres (i).
Parmi les manuscrits de la bibliothèque nationale ,
j'en ai découvert un sous le n° io536 (2), lequel
contient deux ouvrages espagnols que je crois iné-
dits. Le premier est un traité anonyme et sans titre,
dans lequel l'auteur, réduisant à sa juste valeur la
donation d'Alexandre VI , décide que les rois de
Castille sont obligés de restituer aux descendans des
Incas le royaume du Pérou ; que les Castillans sont
tenus de rendre aux Indiens les mines, les terres et
tout ce qu'ils leur ont pris (3). Les idées, la manière
(1) Razon 20.
(2) C'est le no G5i du Catalogue de Baluze.
(3) Dans un ouvrage que pii'païc lo citoyen Bougainvillc, il té-
moigne ses regrets sur la perle îles ilcs Malouines. En examinant les
principes il'après lesquels devrait sVtaLlir le droit de propriété sur
de nouvelles contrées, ne pourrait-on pas dire que, lors surtout
qu'elles sont à trts grande dislance des terres habitées, et qu'elles
sont sans haLitans, le navigateur qui s'y établit le premier acquiert
le droit d'en jouir ? Le citoyen Bougainvillc ayant trouvé les iles Ma-
louines sans habitans, il y avait commence à ses frais une colonie.
Dans l'espace de trois ans elle avait fait déjà des progrès qui pro-
mettaient les plus heureux résultats : déjà un fort était construit ; le»
C 552 )
de les présenter, le style , tout favorise la présomption
que cet écrit , dans lequel 1 histoire peut puiser quel-
ques faits, est de Las Casas, qui, donnant l'essor à ses
principes , les aura développés avec plus d'exten-
sion et d'énergie que dans son Traité de V Empire des
rois de Castille sur les Indiens.
Le second, auquel est inscrit le nom de Las Casas ,
est une lettre de soixante-dix pages, écrite en i555,
et adressée à un nommé Miranda , qui était alors en
Angleterre.
Invoquant tour àtouretle droit naturel, qui place
au niveau les nations , les individus , et l'Ecri-
ture sainte , qui dit que Dieu ne fait acception de
personne, il met dans un nouveau jour la légitimité
des réclamations des Indiens ; et quoiqu'il y parle
des noirs comme existans en Amérique , supprimer
les repartimientos , est le seul remède qu'il propose
aux malheurs des indigènes.
Las Casas comhle d'éloges les missionnaires , parce
qu'ils refusaient de réconcilier à l'Eglise les Espa^
gnols qui tenaient des Indiens en esclavage (i). L his-
culturcs étaient en activité; on exploitait des touri.i.rfs; il avait
«cure (rendu domestique ) une belle espèce d'outardes, etc. Il en-
trevoyait déjà avec enthousiasme le moment de bâtir un observatoire
à5i degrés de latitude sud, quand l'Espagne réclama ces îles; la
France accéda à cette réclamation. Le gouvernement espagnol se
comporta envers les colons avec cette loyauté qui lui est habituelle
Avec quel intérêt il parle de ces île» ce. savant navigateur , qui , sur-^
montant des obstacles infinis, et dans un autre hémisphère formant
un établissement de ce genre, donnait de nouvelles espérances aux
sciences et à l'humanité , dont il a si bien mérité !
(i) Voyez son traité V Indiaiio supplices cUiavo , coroll. à.
( 555 )
toire nous appren<l morne ([MO , par iino insiruclion
particulière, il avait flélendu aux prolres do son
diocèse d'absoudre les oppresseurs s'ils ne ren-
daient leurs esclaves à la liberté (i) , en les indem-
nisant pour les travaux faits pendant la durée do
l'esclavage. A qui pcrsuadera-t-on que la jieau noire
des hommes nés dans un autre hémisphère ait été
pour lui un motif de les livrer à la cruauté des
maîlres , lui qui toute sa vie revendiqua les droits
des peuples sans distinction de couleur? Les honnnes
à grand caractère ont un ensemble de conduite qui
ne se dément pas; leurs actions et leurs principes
sont à l'unisson : aussi Benezet , Clarkson , et en
général les amis des noirs , loin d'inculper Las
Casas , le placent à la tète des défenseurs de l'hu-
manité.
Quand même on prouverait qu'il conseilla de
recourir aux noirs parce que, connue l'observe
Hetrera (j.) , un seul nègre fait autant d'ouvrage que
quatre Indiens , je dirais: cette fùblesse ou cette
erreur ne fut qu'une transaction ft)rc('e avec la iv-
rannie, à laquelle il aurait voulu d ailleurs arracher
toutes ses victimes ; et alors il resterait à ses détrac-
leurs une autre tache à remplir , C(;lle de démontrer
qu'il proposa ou |>révit , à l'égard des noirs , des
cruautés telles (ju en ont exercées plusieurs nations
(i) lUimial, «IciiuU- |>icmi,\ic, lis. Vll.fli. i.',. V^iyozaussi. dans
I les œuvres de Las Casas . la coiilVicnco av<i ScpiiI\otla , i«Wlig.'i> |ui
Dominique Soto.
^ (u) Drcad.' 11. Ii\ Il . h .p. S
II. -'.l
( S54 )
contre les malheureux Africains ; cruautés dont on
trouve à peine quelques exemples dans les établisse-
mens espai,^nols, quoiqu'ils aient elë le inéâlre du mas-
sacre des Indiens.
Voyez conmie l'erreur s'établiLct s'enracine! Plu»
dé trente ans après la mort de Las Casas , vient un
historien crédule ou malfaisant , qni , sans preuve ,
dirif^e contre lui une accusaiion inouïe jusqu'alors :
les uns la répètent sans l'examiner; d'autres en
Goncluent que , le premier , il a introduit la traite :
voilà déjà un commentaire qui enchérit sur le texte.
On lie ensuite ces idées au souvenir des barbaries
justement reprochées aux colons anj^lais , hollan-
dais et français , et l'on élève un échafaudage de
calomnies.
Las Casas eut beaucoup d'ennemis : deux siècles
plus tard il en aurait eu encore davantage. Dans
un pays où ces célèbres assemblées nommées cortès
avaient répandu beaucoup d'idées libérales , où ,
par le conseil d'un pape , les Aragonais avaient
établi une constitution toute républicaine (i) , Las
Casas proclamait sans opposition des vérités que le
despotisme n'avait pas encore étouffées. Peu de temps
après , Sandoval , Ramirez et Mariana dédiaient
à (les rois espagnols des ouvrages très hardis (2) ;
(1) Voye/ Antonio Pcicz. l'edazos de hbtoria, p. i44 <"t sui-
vanlcs
(ii\ Voyez Vf ref^p. et régis institittione, par Mariana. — Le traité
curieux De lege regiâ, par Pierre Calixte Ramirez. — De instau-
nmdd Ethiopum salutp , par Alonso Sandoval , t. I, part. I, liv. i ,
rUap. i«i, p. 7^.
( 555 )
et lorsque le despotisme eut tout envahi , Las
Casas à ses yeux eut le tort d'avoir abhorré l'obéis-
sance passive. v
Des aventuriers établis en Amérique , qu'il ne
faut pas confondre avec la nation espagnole , pas
plus qu'on ne doit conibndrenos guerriers avec cette
troupe de vautours qui , à la suite des armées, ont
pillé l'Italie et la Suisse , livraient les Indiens à la
servitude , aux tourmens et à la mort. Las Casas
voulait enchaîner leur cupidité : il se trouvait'avec
eux dans les mêmes rapports que les amis des noirs
en France , il y a quelques années , avec les plan-
teurs. N'avons-nous pas entendu soutenir que les
nègres étaient une classe intermédiaire entre l'homme
et la brute? Ainsi des colons espagnols prétendaient
que les Indiens n'appartenaient pas à l'espèce hu-
maine. Chez nous on accusait les défenseurs de la
liberté des noirs d'être vendus à l'Angleterre ,
comme on avait accusé Las Casas d être un chef
de sédition (i). Frémissant des horreurs dont il avait
été le témoin , il en signala les auteurs , et souleva
l'indignation de toutes les âmes sensibles. On con-
çoit que les oppresseurs des Indiens s'empressèrent
de nier ou d'atténuer ces forfaits , et qu'ils em-
ployèrent toutes les ressources de la pertidie pour
le noircir. Des hommes qui assassinent ne craignent
pas de calomnier ; il est même surprenant que I^as
(i; Ainolùud>alage.nte ,t'.s\.-ï\ <lii (îansHtrrcia , ili'iaile VI. Iiv. i
L-hap. S.
( 356 )
Casas ait pu échapper à la vengeance dans un pays
où l'un de ses successeurs , à Chiappa , fut empoi-
sonné uniquement parce qu'il avait voulu empê-
cher les dames de se faire apporter du chocolat à
l'église (i).
Pour faire diversion , les plus modérés lui repro-
chaient de croire qu'on pouvait civiliser par la voie
douce de l'instruction et des bienfaits ces bons in-
diens , dont la candeur est peinte d'une manière
si touchante dans ses écrits et dans ceux de Pala-
fox (2). Le bon sens appuyait ce système ; mais quand
les passions offusquent l'intelligence , le plus diffi-
cile partout est de ramener les hommes au sens
commun. L'intolérance en a-t-elle fourni assez de
preuves depuis dix ans? L'événement prouva qu'il
était plus facile , comme le disait Las Casas , de
faire embrasser le christianisme aux Indiens que
d'obliger leurs oppresseurs à vivre chrétiennement.
Ses ennemis lui reprochent encore trop de véhé-
mence pour faire triompher ses projets relatifs à la
liberté , et pour alléger les maux de ses semblables.
Assurément un tort de ce genre n'est pas commun ;
et Las Casas, parlant, écrivant, volant d'un hémi-
sphère à l'autre , voyageant sans cesse pour atteindre
ce but avec un courage qui s'irritait par les obsta-
cles, dut paraître bien bizarre à tant d'hommes qui
subordonnaient toutes leurs affections à l'intérêt
personnel.
(1) Voyez Thomas Gage, p. 19. Relation de diuers voyages.
(7) Voyez son ouvrage intitulé Vlndiano.
( 557 )
Des écrivains espagnols, entre autres Campo-
inanes (i), Nuix (2) etMunoz (3), ont voulu prou-
ver que Las Casas avait exagéré les cruautés com-
mises en Amérique (4). L'entreprise n'est pas facile ,
car ils ont à combattre le témoignage transmis jus-
qu'à nous des missionnaires qui étaient alors dans
ces contrées, et le témoignage d'une foule d'historiens.
Si ces cruautés ne sont qu'une fiction, qu'on nous
explique comment à Saint-Domingue toute la
population indienne , qui était si nombreuse, s'est
éteinte au point qu'il n'en reste pas un seul individu.
Les derniers sont morts , dit-on , il y a environ
trente ans ; c'étaient deux filles qui n'avaient jamais
voulu se marier,' parce que , habitant la partie sou-
mise aux Espagnols , elles n'auraient pu épouser que
des Espagnols (5^\
Au reste, que prouvent contre ceux-ci des faits
de ce genre? Rien, absolument rien, car le blâme
de ces cruautés doit être réparti sur les autres Eu-
ropéens établis en Amérique, non moins que sur
les Espagnols.
Prenez au hasard une nation quelconque de notre
continent, et supposez que ses navigateurs eussent
abordé les premiers le Nouveau-Monde; bientôt
(1) Voyez les passages cités plus haut de ses Jppendices.
(2) Reflexinnci imparciales , etc.
(3) Voyez le prologue de son Historia dd Nuevo- Muiido , etc.,
p. ,8.
(4) Daus son ouv. La desl. de las Indias , tiad. dans toutes le*
la niques.
(ri) Je tiens ce fait du citoyen Fiau<;ois ( de Ncufchatcau ).
( 358" )
une loiile d'aventuriers de tous pays, stimulés par
l'ambition , par la soif de l'or , se seraient élancés
au-delà des mers , et l'Amérique eût été é<^alement
le théâtre des crimes reprochés aux premiers con-
quérans. Padilla (i) prétend qu'on a vu un jeune
homme vendu pour un fromage; qu'une fille, choisie
entre cent , .l'a été pour un arobe de vin ou une
jarre d'huilé ; qu'on a donné cent Indiens pour- un
cheval. Mais le même Padilla dit avec raison à ses
compatriotes a que le souvenir de ces cruautés ne
)) ternit pas la réputation de ceux qui n'en sont pas
)) complices. '2) y) S'il éiait permis d'inculper une
nation généreuse et loyale en lui opposant les actions
de ses ancêtres, quel peuple pou'rrait sans rougir
ouvrir sa propre histoire? Les honnnes de l'avenir
sont-ils responsables des forfaits qui les ont précédés?
Les Français de notre siècle sont- ils complices de
la Saint-Barthélémy, ou même des horreurs com-
mises lorsque , sous le poignard de la terreur,
trente mille brigands opprimaient trente millions
d'honunes?
Les détails qu'on vient de lire ne sont pas étran-
gers à la question que je discute, parce qu'en expo-
sant les motifs qui firent tant d'ennemis à Las Casas,
et les torts dont ils le chargent, leur silence sur
l'accusation relative aux nègres , et les éloges que la
(1) HiS'loriadelaJunilacioii, et <■. , liv. I, cliap. 101.
[■i) La mcnioria que se hace de crueldades 110 hade scf ofensa de
los que notai usafon , tii es justo que los atrevimentos de unes qui-
tta la l'ustas alahaiizas de ottos. Liv. 1 , ch.ip. loi.
( 359 )
force de la veillé leur arrache eu sa faveur, élablissenl
sa justification.
Qu'il me soit permis de signaler ici quelques
liommes auxquels le tribunal des siècles a décerné
la gloire , ou qu'il a voués à l'infamie , suivant la
manière dont ils auraient fi-uré dans une cause qui
intéressait une partie du genre humain.
Quevedo , évéque du Darien , et Barthélémy
Frias de Albornoz, se présentent à la postérité avec
des noms lié tris , celul-li pour avoir soutenu que
la nature destmait les Indiens à la servitude, celui-
ci pour avoir établi les mêmes maximes que Sepul-
veda , dans un livre censuré même par l'Inquisition
de Mexico.
Mais à la gloire de Las Casas doivent être asso-
ciés François de Vittoria , dominicain (i), et Antoine
Ramirez,évêque deSégovle, qui réfutèrentSepulveda.
On sait d'ailleurs que XimenèS , que l'évêquo de Ba-
dajoz , et la plupart des prélats espagnols, appuyèrent
ces réclamations.
Garces, évêque de Tlascala, adressa à Paul III en
faveur des Indiens une lettre éloquente, à l'occasion
de laquelle ce pape publia une bulle contre .leurs
oppresseurs (2).
Avendano (3), jésuite, écrivit courageusement
(1) Dans ses Theolog. recollectiones, 5 <■!. 9,. 'j S-
(2) Voyc^ la bulle ck Paul 111 en iSS; ; c(> monument honore à
jamais la mémoire tic ce pontife.
^3) 'fhcsaur. indic Anvers, i663, t. I , titre 0- î^"' '8^> -■''^' ' *''
passim.
( 36o )
contre la traite;, et se constitua également défenseur
des Américains. Il déclare aux marchands d'hommes
qu'on ne peut en sûreté de conscience asservir
les noirs , qu'il appelle Ediiopiens : c'est le nom que
leur donnent divers auteurs de ce temps-là. Bartosa,
Rebello, D. Soto, Ledesma, Palau, Mcrcaio, Na-
varro, Solorzano, Molina, professent à peu près la
même doctrine.
A très peu d'exceptions près, figurent dans cette
cause honorable la plupart des religieux qui mis-
sionnûie/it dans le Nouveau-Monde, mais surtout
les dominicains. Leur zèle seconda parfaitement
celui de Las Casas. On doit citer particulièrement
Pierre de Cordoue et Antoine de Montesino, qui,
non conlens de tonner dans les chaires de Santo-
Domingo contre les tyrans des Indiens, franchirent
les mers pour venir les défendre devant le prince et
son conseil. *
Les éloges donnés à ces missionnaires, et répétés
par Montesquieu, Genty, Buffon, Robertson, etc.,
ont reçu la sanction de la postérité.
Dans l'épître dédicatoirc de la préface de ses
încas, IMarmontel attribuait au fanatisme la destruc-
tion des malheureux Indiens. Depuis un demi siècle
quiconque savait répéter avec emphase ces mois,
superstition, fanatisme , se croyait un homme de
génie, et se donnait pour philosophe. On commence
à s'apercevoir qu'il faut quelque chose de plus pour
mériterce titre. En 1777, dans un opuscule intitulé :
Lettre d'un lecteur du Journal français et de V An-
née littéraire à M. Mannontcl , on lui prouva
( 56i. )
déiiionstradvemenl que son asseriion était fausse en
soi , et contradictoire sous sa plume ; que l'orgueil ,
l'ambition, la soif de l'or, la débauche, et non le
zèle religieux mal entendu, étaient les passions
honteuses qui dominaient les destructeurs du Nou-
veau-Monde.
L'auteur des Incas prétendait qu'une bulle
d'Alexandre VI avait mis le sceau apostolique au
fanatisme des conquérans espagnols, et qu'il avait
fait un dogme de ses maximes, un précepte de ses
fureurs. Parce que beaucoup de crimes ont souillé
la vie de ce pontife, est-ce une raison pour les ag-
graver en le calomniant? Certes il ne lui en restera
que trop! Celte bulle^ adressée en i495 au roi
Ferdinand et à la reine Isabelle , loin d'avoir le ca-
ractère que lui impute Marmontel , porte textaelle-
ment au contraire « l'ordre d'envoyer dans le Nou-
» veau-Monde des hommes de probité, craignant
)) Dieu, savans et expérimentés pourinstruire les in-
)) digènes dans la foi catholique et les bonnes moeurs. »
Ce n'est donc pas le fanatisme qui opéra la des-
truction des Indiens; au contraire , la religion, oui,
la religion seule éleva la voix contre les oppresseurs -,
seule elle déploya ses efforts pour empêcher les
vexations, les massacres, et pour consoler les op-
primés. Est-ce sa faute si contre son gré , au mé-
pris de ses principes , et même en son nom , des
brigands, sourds à sa voix, prétendirent légitimer
leurs crimes ?
Les hommes sensés n'impuleront jamais à la phi-
losophie les horreurs commises en son nom sous le
( 56. )
régime de la teneur ; mais aura-l-on jamais la loyauté
de ne pas imputer au clirislianisme des forfaits qu'il
abhorre et qu'il condamne, et de dire, con).niç le
cacique Henry, que le christianisme n'est pas res-
ponsable des crimes de ceux qui prétendent le pro-
fesser , puisqu'ils sont en révolte contre les préceptes
qu'il leur impose?
Ce fut la religion qui dicta les sentences des uni-
versités d'Espagne contre la doctrine de Sepulveda,
dont les ouvrages, alors prohibés dans ce pays, fu-
rent publiés furtivement en Italie.
Et pourquoi ne rappellerais-je pas également les
mesures prises en faveur des Indiens par les synodes
et les conciles tenus à Mexico , à Lima , dans le
seizième siècle, dont on peut lire les détails dans la
colleclion du savant cardinal d'Aguirre? Les actes
de ces assemblées , surtout du premier concile de
Lima, en i582, portent l'empreinte de la bienveil-
lance la plus élendue, la plus affectueuse envers les
indigènes.
Rien n'est oublié pour prévenir les abus d'autorité
à leur égard, pour les faire participer aux bienfaits
de l'instruction et de tous les avantages sociaux.
Quoique la civihsation eût fait des progrès dans
le Nouveau -Monde avant l'entrée des Européens
dans ce continent, il paraît que plusieurs contrées
étaient encore à demi sauvages. Un chapitre du con-
cile qu'on vient de citer, qui porte en litre: TIt
I nâi politicè vivcre uistituantur , entre même dans
des détails de propreté et d'économie domestique,
<'loni on veut inspirer le goût aux Indiens.
( 563 )
Le concile, considéraiitque la déleiilion des nègres
et négresses pour s'approprier les fruits de leur tra-
vail, eslim crime, même dans les laïcs, le déiend
d'une manière plus expresse aux ecclésiastiques.
Pour assurer l'exécution de ces réglemens, il adresse
aux magislrals les invitations les plus touchantes, au
cleigé les ordres les plus précis (i)
On voit par là quel était l'esprit de celte légis-
lation ecclésiastique. Elle avait pour caractère la
justice et la bonté; elle opposait un contrepoids aux
vexations qu'exerçait la cupidité contre des hommes
à qui l'indigénat devait plus parliculiérenienl assu-
rer la jouissance de tous les droits sociaux.
Ayons aussi la justice de dire, avec Marraontel(2),
que les malheurs des Indiens furent toujours désa-
voués par le gouvernement et la nation.
Comment donc s'introduisit ce système d'oppres-
sion des Indiens et des noirs? De la même manière
que dans les colonies françaises s'introduisit l'escla-
vage , nialgré le vœu du gouvernement et les déci-
sions de la Sorbonne; il s'établit comme tous les abus
qui intervertissent la marche de la nature, et qui
minent insensiblement les institutions les plus sages.
Ce résultat est, je ne dis pas mévitable, mais plus
fréquent lorsque le tliéàire des événeraens est loin
du centre de l'autorité politique, qui ne peut \
exercer quune surveillance iiiiparlaile, parce qu'elle
C',)Vo\Ci Collcctiomaxùnacouciàoruniytn: , paitrAt^uine,toiiii' IV.
premier concile de Lima , art. 3, cliap. 3, et art. .'i, rîi.ip. 4-
'?■* Voyez la préfatc de ses Incu^.
( 3(^4 )
csl obligée de déléguer ses droits à des agens dont on
épouvante la faiblesse, dont on neutralise la force,
dont on achète les décisions.
De telles calamités cesseront d'affliger l'espèce
humaine dans tout pays où la suite des siècles pré-
sentera peut-être le phénomène inouï jusqu'à nos
jours d un gouvernement inaccessible à Tintrigue, au
népotisme; qui, ne sacrifiantjaniais à certains indivi-
dus 1 intérêt de tous, punira tous les grands coupa-
bles, et qui, pour s'épargner l'obligation de punir,
ira dans les réduits de la modestie et souvent du
malheur chercher la vertu associée au talent pour
leur confier les intérêts publics.
Je reviens à mon sujet en résumant les faits. La
traite des nègres entre l'Afrique et l'Europe com-
mença chez les Portugais au moins trente ans avant
1 existence de Las Casas. Le transport des esclaves
noirs en Amérique , de l'aveu de tous les historiens ,
précède de quatorze ans , peut-être même de dix-
neuf ans , l'époque à laquelle on Çwq le projet im-
puté à Las Casas pour les substituer aux Indiens.
Herrera , son unique accusateur, écrivain reconnu
comme peu véridique , et qui montre de la préven-
tion contre Las Casas , ne cite aucun garant de son
assertion. Il publia les premières décades de son
histoire trente-un ans après la mort de celui-ci. Tous
les écrivains contemporains de Herrera , et ceux qui
lui sont antérieurs, gardent le silence sur l'inculpa-
lion relative aux noirs , quoique [)lusieurs fussent
ennemis déclarés de Las Casas.
Trois savans Américains que j'aiconsuUcs,rundc
( 365 )
Mexico, un de SaïUa-Fede Boi,'ota, un autre de Gna-
liniala , n'en ont aucune connaissance; ils se bor-
nent à dire qu'il est en vénération parmi leurs com-
patriotes , et ils expriment le désir de lui voir éri-
ger , ainsi qu'à Christophe Colomb , une statue dans
le Nouveau-Monde (i). Je ne connais pas de sujet
plus digne d'exercer le talent d'un ann de la vertu ,
et il est étrange que jusqu'ici la peinture et la poésie
ne s'en soient pas emparées.
Les ouvrages de Las Casas, loin de présenter au-
cune indication contre lui, réclament partout les»
droits de la liberté , et inculpent les devoirs de la
bienveillance en faveur de tous les hommes , sans
distinction de couleur ni de pays; ainsi les principes
qu'il professa toujours , et sa conduite invariable ,
démentent une accusation dont les esprits impar-
tiaux peuvent actuellement apprécier la valeur (2).
Très peu d'hommes ont eu l'avantage de remplir
(1) Je saisis cette occasion pour leur exprimer ma reconnaissance,
ainsi qu'à M. Manuel Juste Martincz, premier professeur de théolo-
gie à l'université d'Alcala de Henarès, qui a bien voulu se prêter à
quelques recherches relatives à cet ouvrage.
(2) Hume l'eût reléguée au nombre des fables, lui à qui le
silence d'Aversbury suflit pour révoquer en doute les projets cruels
d'Edouard III contre Eustache de Saint-Pierre et les cinquante
bourgeois de Calais. (Voyez Histoiy of Angland by Hume). Pour
mi-ttre à l'abri de toute censure la réputation de Las Casas, le doc-
teur Launoy et Luderwalt, connus par la sévérité de leur critique,
eussent trouap dans les détails que j'ai donnés plus qu'ils n'exigent
dans leur traité sur l'autorité de 1 argument négatif. {De autoriiatr
J7cganlis ar^menti , par Launoy , etc. — Coinmentatio de vi argii-
menti quod ducilur c silencio 'criptoris, par Luderwalt. flriitiswick ,
1753, in-8». )
( 5G6 )
une vie aussi longue que la sienne par des services aussi
éclatans envers leurs semblables. Les amis de la re-
ligion , des mœurs , de la liberté et des lettres , doi-
vent un tribut de respect à la mémoire de celui
qu'Eguiara nommait X ornement de V Amérique (l),
et qui , appartenant à l'Espagne par sa naissance, à
la France par son origine , peut être nommé à juste
titre V ornement des deux mondes.
Si l'on demandait jusqu'à quel point une discus-
sion de ce genre intéresse l'espèce humaine , cette
question , qui s'applique à la plupart des faits his-
toriques , peut être rendue de la manière suivante :
Importe-t-il que l'histoire soit une suite de vérités ,
et non un tissu de mensonges ?
Importe -t-il que l'humanité gémissante, que la
postérité, épouvantée des scandales et des crimes qui
souillèrent la découverte de l'Amérique , calment
leurs douleurs en admirant quelques hommes cé-
lestes qui par leurs vertus étaient l'image de la
divinité, et par leurs bienfaits les rcprésentans de la
Providence ?
D'ailleurs n'avons-nous pas des devoirs à remplir
envers ceux qui ont quitté la vie comme envers
ceux qui doivent y arriver ? et quand le juste des-
cendu dans le tombeau ne peut plus repousser les
attaques de l'Imposture , ceux qui lui survivent ne
sont-ils pas plus étroitement obligés de plaider la
cause de la vertu ? a
Bihliolhecti Mexicdiut. arl. G , dr Las Cas.is.
( 567 )
Les grands hommes , presque toujours persécu-
tés , aiment à exister dans l'avenir : placés par leur
génie en avant de leur siècle , ils en appellent au
tribunal de la postérité ; celle-ci , héritière de leurs
vertus , de leurs talens , doit acquitter la dette des
contemporains. Qui pourrait regretter d'avoir été
calomnié, s'il peut à ce prix épargner des larmes
à l'humanité ? Mais aussi est-ce trop d'obtenir jus-
tice quand on n'est plus !
( 568 )
LETTRE
DU DOCTEUR DON GREGORIO FUNES ,
nOVEK DK CORDOVA DE Trf.UMA^ ,
A M. GRÉGOIRE,
ANCIEN ÉVÊQUE DE BLOIS ,
Sur la question de savoir si don Bariliélemi de Las
Casas a engagé les Espagnols à faire le commerce
des esclaves africains avec V Am.érique.
ItJlonsieur , c'est avec un sentiment bien véritable de
respect et de considération que je prends la plume pour
vous écrire celte lettre. J'appris il y a quelques mois, de
M. Bernardin Rivadavia , l'agréable nouvelle de l'intérêt
avec lequel vous avez bien voulu recevoir mon essai histori-
que , et du jugement favorable que vous en avez porté.
J'avoue qu'il eût fallu être insensible à tout motif de gloire
pour ne pas être fier d'une telle approbation : que! que puisse
être le mérite de mon travail , je m'estime heureux de l'a-
voir entrepris , puisque j'en obtiens le prix le plus flatteur
que mon âme pût ambitionner.
La satisfaction que j'en éprouve est entière, quoique nous
différions de sentiment sur la question de savoir si le célèbre
Las Casas a le premier mis en avant l'idée de l'établissement
du commerce des noirs en Amérique , et malgré votre peine
à me voir soutenir l'aflirmative. Mais , outre qu'avec un
noble caractère , tel que le vôtre , on peut suivre la même
carrière sans que la diversité d'opinion devienne un motif de
haine , d'autres circonsfances doivent ainsi me faire excuser.
Par exemple , je n'avais pas encore pu profiter des lumières
que vous avez répandues dans votre excellent Mémoire apo-
logétique pour Las Casas , et je suis jnaintenant décidé à
me soumettre sans réserve à votre jugement, lorsque vous
aurez eu la patience de m'entendre; car je dois avouer
franchement que , quoique votre Mémoire apologétique
soit écrit avec une beauté de sentiment , une richesse d'éru-
dition , et une clarté de langage supérieure à tout ce qui a
été composé jusqu'à présent sur cette matière, je ne suis
pas encore parfaitement convaincu. Je vais vous exposer
mes raisons , non avec la confiance qui affirme , mais avec
l'incertitude de l'homme qui doute , et la modestie de celui
qui consulte son oracle.
II s'agit, monsieur , de constater si Las Casas a influé
sur l'établissement du commerce des nègres avec l'Améri-
que. Cette question peut être envisagée sous deux points de
vue différens. Le premier nous présente Bartliélemi de Las
Casas comme l'auteur , et l'autre comme le restaurateur de
ce genre de spéculation. Convenons d'abord que le devoir de
toute àme honnête et sensible est de se tenir comme eu "sen-
tinelle devant le tombeau de cet honame vénérable , pour
empêcher que la calomnie ne vienne troubler sa cendre. Les
Espagnols qui trouvèrent leur profit à fouler aux pieds , au
milieu des Indiens , les lois de l'humanité, ou ceux quiJiéri-
tèrent de leurs richesses , lui ont attribué l'initiative de ce
projet par un motif de vengeance. Parmi ceux qui font
réflexion que sa voix fit entendre le cri de la nature jusqu'au
fond des cabinets des princes , les uns excluent de sa pensée
tout projet favorable à cet infâme trafic , pendant que le&
autres , admirateurs non moins sincères de son courage
héroïque, se contentent de croire qu'il en demanda le rétablis-
sement pour rendre moins cruelle la condition de.s Indiens:
telle est aussi mon opinion , et je puis la défendre sans être
de ceux que vous qualifiez dans votre Mémoire de détrac-
teurs de Las Casas. Oui, monsieur , vous convenez vous-
II. :^4
(Syo)
môme aue Marmontel s'est prononcé pour elle; or je pens«
qu'on ne court aucun risque en partageant sur ce point le
sentiment d'un homme qui a fait son héros de Las Casas
dans son intéressant roman des Incas.
Yous aurez ])u remarquer, dans le tome III de mon Essai ,
que c'est l'autorilc de lierrera qui a déterminé mon opitiioa.
sur le sujet dont il s'agit. Quel autre guide pouvais-je pren-
dre en effet, sur un terrain aussi aride cl aussi éloigné, qui
fût plus digne de confiance , qu'un écrivain qui , à une grande
renommée de sagesse et d'instruclion , réunissait l'estime
presque générale des savans , la confiance do son souverain ,
et l'avantage d'être presque contemporain des faits , etsur-
tout de puiser seul dans les sources mêmes des documen»
historiques.
Celte position de Herrera ne vous a pas empêché de révo-
quer en doute son autorité, ni même de le croire ici en défaut,
et vous l'attaquez comme le seul détracteur di Las Casa»
qui soit digne de quelqueattcntion. Permellcz-moi quelques
réflexions sur le londement de votre critique.
Je conviens d'abord qu'on ncpouvait mettre ni plusd'exac-
titude ni plus d'agrémcntdans ce quevous dites de l'introduc-
tion très ancienne des esclaves nègres chez les Carthaginois ,
chez les Grecs et chczîesHomains ; du commerce de celte race
d'hommes établi en Europe depuis l'année ï^^3 par les Por-
tugais , et de celui que les Espagnols en firent ensuite direc-
tement avec l'Afrique , après la découverte du Nouveau-
Monde ; mais , quelque utile que puisse être celle savante
recherche , pour suivre depuis son origine la marche pro-
gressive de ce grand fait historique , je crois pouvoir assurer
qu'elle ne louche point au fond de la question : en effet,
de ce que le commerce des Africains existait en Europe
avant la naissance de Las Casas , s'ensuit-il nécr^ssairement
qu'il ne l'ait pas fait établir plus t.nrd en Amérique? Il me
semble qu'ici le principe et la conséquence sont d'une nature
bien différente.
Vous traitez , monsieur , plus directement notre sujet
C37« )
dans ce qi:c vous dites du toraps ou les ncgrcs furent trans-
porles en Amérique , cpoquo qui est celle de i5o8 suivant
Argravc , de i5o3 d'après Anderson , Charlevoix , etc. , et
de 1498 suivant Herrera ; en sorte que ceux qui attribuent
rcliib'iîscuicnt de la traite à Las Casas , !e fixant à l'an-
née 1Ô17, il eu resuite qu'elle a coiumcucc quatorze ans
avant lui suivant les uns , et dix-neuf ans d'après le calcul
de Herrera.
Ici se présente un doute qu'il Paul coîaiicir avant d'aller
plus loin. Comment concilier Herrera avec lui-niciuc, puii-
qu'après avoir dit que le ccniuicrcc des nègres cxiilail depuis
dix-neuf aur en 1617 , il ajoute (|ue ce f-it Las Casas qui le
proposa à la cour la mcrae année? Le ?oul moven de résou-
dre cette diflicullé , c'est de supposer que l'iiistoiien Herrera
n'a jamais dit que Las Casas eût fait établir le comnicrcc ^cs
nègres , mais seulement qu'il en avait demandé l'extension.
Vous en convenez vous-même, monsieur, et j'en trouve une
preuve plus directe dans le texte de notre auteur. Apres
avoir p.\rlé plusieurs fois de l'existence anlcrieuro de la traite
en Amérique , il arrive à l'année i5i6 , époque oii le célè-
bre cardinal Ximenès tenait les rênes du gouvernement
d'Espagne.
D'après les principes politiques de ce rcg^-nt , il ne de-
vait pas , suivant son historien Flccliicr (i), être introduit
de nègres en Amérique , parce que le caractère et les mœ::rs
de celle race ne j)Ouvaicnt manquer d<^ iiorl''r la corrup ioa
parmi les Indiens, et qu'on pouvait craindre qu'en leur con-
fiant des armes ils ne devinssent leurs amis et leurs alliés
contre le poivoir. Ces raisons furent sans doute cause ,
comme le dit Herrera (2) , que le cardinal défendit celte
année l'exportation des noirs en Amérique. La mesure ne
(1) Vie du cardinal Ximenès, tom. 2. liv. /j, p-iç;- ^4 . édition
«rAmstrrtlam.
(2} Dôcade 2, liv. 2 , ch. 8.
(372 )
dura pas longtemps : la mort du ministre, arrivée en i5i7 ,
l'arrivée de Charles-Quint en Espagne et le changement de
minislère , firent adopter sur le point qui m'occupe d'autres
principes d'administration , et la traite reprit bientôt toute
l'activité dont elle avait été momentanément privée.
L'objet de la première question c'est de découvrir par
qui ce rétablissement eut lieu. Les uns l'attribuent aux Fla-
mands qui étaient à la cour d'Espagne , les autres à de
Gèvres conseiller intime du monarque. Herrera , sans nier
nue tous ces agens y aient eu part , indique surtout comme
cause de ce changement l'influence puissante de Las Casas
sur les conseils du roi. Voilà, monsieur, l'autorité contre
laquelle vous dirigez vos attaques , et qui m'a paru cependant
forte et pressante.
Pour en affaiblir l'importance , vous dites , monsieur ,
que la véracité de Herrera est suspecte à Luet , à Solis , et
surtout à Torquemada , l'auteur le plus exact qui ail écrit
sur les affaires du Nouveau-Monde , et qui passa toute sa vie
sur le théâtre des événemens. Mais vous savez , monsieur ,
qu'il n'y a pas d'opinion littéraire si bien établie , princi-
palement dans l'histoire , qui ne trouve de l'opposition dans
le jugement de quelques savans. Pline assure (i) que Diodore
est le premier des historiens grecs qui ait écarté de son his-
toire tout ce qui avait un caractère fabuleux , quoique Thu-
cidide et Xénophon eussent écrit avant lui : suivant Sué-
tone (2) , Paulus Asinius trouvait beaucoup de négligence et
peu de vérité dans les Commentaires de César : Tacite (3)
accuse Tite-Live de partialité en faveur de Pompée, et Dion
Cassius à l'égard de César. Je puis invoquer , à l'avantage
de Herrera, le jugement qu'en a porté le célèbre don Nico-
las Antonio (4) : » Il a traité , dit-il en parlant de lui , les
(i) In Prat. , liv. i.
i'i) In Jul. , chap. .')6.
(3) Ann., liv. 4.
(4) liibliotli. lii.sp
( 575 )
» faits historiques avec tant de savoir , de critique et de siu;-
» cérilé, qu'il s'est acquis des droits incontestables à 1»
» reconnaissance de sa nation. » Le témoignage que lui
rend aussi Robertson n'estpas moins positif (i) : «< De tous
» les auteurs espagnols , dit ce célèbre historien , Herrera
»> est celui qui nous a donné la relation la plus exacte et la
» plus circonstanciée delà conquête du Mexique et des autres
» événemens du Nouveau-Monde. Le soin qu'il a mis à con-
» sulter non seulement les livres , mais encore les pièces
•) originales etles actes publics qui pouvaient répandre quel-
1) ques lumières sur les objets de ses recherches , mais sur—
» tout sa candeur et son impartialité, nous ont valu ses Dé-
» cades , un des ouvrages les plus importans sur l'histoire. »>
C'est avec intention que je m'abstiens de citer un grand
nombre d'auteurs , soit espagnols , soit étrangers , parce
qu'ils n'auront pas échappé à voire grande érudition, et
parce qu^'il est tcmjjs que j'analise le sentiment de ceux qui
ont infirmé la véracité de notre historien.
Je n'ai pu me procurer l'ouvrage de Luet ; mais j'ai la
Solis et Torquemada , et je puis dire qu'ils n'ont rien écrit
qui doive alFaiblir notre estime pour Herrera. Solis nous
dit (2) que « les faits rapportés dans sa première et sa
)> deuxième Décade sontécrits avec intérêt, et présentés avec
> méthode. » S'il ne trouve pas le même mérite dans ses
autres Décades, peu importe à notre objet, puisque ce n'est
pas dans celles-ci, mais dans les autres, qu'il traite le point en
question. Or, s'il fait l'éloge deses deux premières Décades, il
est évident qu'il ne peut être compté parmi ses détracteurs.
Quant à Torquemada , quoiqu'il aflirme que les relations de
l'auteur des Décades sont erronées (3), il est loin de révoquer
eu doute sa bonne foi : il s'en prend aux rédacteurs des Mé-
(1) T.Il , note 1, iKig. Y^\.
(■i) Liv. 1 , cliap. :>..
'3j Liv. j , chaj). i3.
«
(574)
moires originaux cnvo3'és d'Amérique , et il leur reproche
comme une faute d'avoir négligé les rapports des Indiens
pour ne consulter que les Espagnols. Je crois , monsieur ,
rendre iiommogc à votre profond discernement en suppo-
sant que vous trouverez de la partialité dans celle critique.
Torqucmadu racontait les evciiemens de l'Aniériquc, et il
fallait bien qu'il ut approuver le parti qu'il avait pri, de sui-
vre une au ire route que ses prédécesseurs , c'est à dire de
chercher les faits non diins les relations des Espagnols , mais
dans les histoires mêmes écrites par les Indiens. Je ne veux
pas dire pour cela qu'elles ne méritaient aucune considéra-
tion, mais seulement que même avec cet avatilogc elles n'a-
vaient pas des caractères suflisans de vérité : lel est l'ccucil
qu'elle rencontre en passant par les mains des hommes. Il est
reconnu que l'histoire a mieux saisi, dans toutes les époques,
le génie des peuples que le caractère même des cvcnemens.
Quoi qu'il en soit, l'opinion de Terqucmada , loin de
contbattre celle de Herrera sur le ])oint controversé , lui est
favorable par ses ])rincipes mêmes : il veut que les faits
soient examinés sur les lieux oli i!s arrivent, et s'il critique
l'histoire de Herrera , c'est, seulement en tant qu'il la voit
appuyée sur des monumens qui n'oni pas été construits avec
celle réflexion calme à laquelle la vérité ne saurait échapper,
c'est à dire sur la seule autorité des rédacteurs des relations
d'Améiique. Que Las Casas ait suggéré ou non l'idée du
commercedcs nègres, qu'y a-t-il de communenlre un tel fait,
qui se serait passé à la cour, et le contenu de ces relations,
• ou de celles que les Indiens purent insérer dans leurs his-
loires ? Concluons donc que l'autorité de cet écrivain laisse
intacte sur ce point la véracité de riiistoricn des Décades.
Il s'agit maintenant d'examiner si Herrera , ainsi qne
vous le dites dans votre Mémoire , par.-;ît très prévenu contre
Las Casas, quoitju'il en parle comme d'un écrivain de bonne
J'ai et digne d'une grande conjluncc. J'avoue que , cette
disposition une fois bien prouvée, il n'y a pas loin de là à la
calomnie. Mais est il vrai que telle fut l'opinioa de Herrera
( 375)
snr le compte de Las Casas ? Ici je me trouve embarrassé
entre le poids de votre autorité et ce que je lis dans l'iiisto-
rien sur notre célèbre missionnaire. Je regrette que vous
n'ayez pas cité les passages où cette idée hostile se trouve
exprimée ; car enfin , si Herrera parle de Las Casas comme
d'un auteur de grande autorité , d'un homme de doctrine (i)
et d'un zèle exemplaire (?.) ; s'il le nomme un prélat plein de
sainteté (3) , s'il le défend contre les calomnies d'Oviedo et
de Gomara (4) , et s'il recueille avec tant de soin les circons-
tances héroïques de son dévouement pour la cause des In-
diens (5) , comment pourrais-je concilier tant d'éloge avec
tant de ])réventioa ?
Je ne puis me persuader que la sagacité d'un savant da
votre mérite puisse trouver des motifs de croire à cette pré-
vention dans les endroits où , sous la j^lume de l'historiea
Herrera , Las Casas est peint comme ud homme imprudent y
inconsidéré , artisan de mensonges , cl coupable de rébel-
lion ; non, je ne puis admettre cette pensée. Vous savez,
monsieur , que la premiers loi de l'iiistoire, comme dit Ci-
céron , commande d'éviter tout soupçon de faveur ou
de haine ; que ce n'est pas un moindre mensonge de taire
ce qui est , que de dire ce qui n'est pas . et enfin que l'his-
torien est comme un témoin qui dépose des faits sous la foi
du serment. C'est ce devoir que Herrera a fidèlement rem-
pli en nous représentant Las Casas non tel qu'il était , mais
tel que ses ennemis l'avaient fait. Les éloges qu'il donne à cet
évêquc sont de lui ; le mal qu'il en dit est sorti de la bouche
de ses jaloux adversaires.
(i) Dec. 2, liv, 3, ch. i.
(a) Dec. 5, liv. 5, ch. 5.
(3) Dec. 2, liv. 3, ch. I.
(4) Dec. 6, liv. 5, cil. 19.
(5) Dec. 3, liv. a, ch. 5.
( 576 )
Mais voici une reflexion en faveur de Herrera qui est peut-
être plus décisive que tout ce que je viens de dire. Le grand
tort de cet auteur , celui qui lui a mérite de votre part le
reproche d'avoir été ou trop crcduh ou m ah'p.illanL àl'égard
de Las Casas , c'est de l'avoir accusé sans preuve d'un crime
inouï , celui d'avoir demandé et favorisé l'élablissement du
commerce des nègres pour l'Amérique. Vous conviendrez,
monsieur , que si je prouve que dans l'opinion de Herrera
ce commerce n'était pas criminel , et qu'il n'en a pas parfé
comme d'un grief contre Las Casas , Herrera n'a été ni cré-
dule ni malveillant à l'égard de don Barthélemi ; or c'est
là une vérité de la plus grande évidence , et qui saute aux
yeux à la lecture du texte de l'historien. Voici comment il
s'exprime : « Le licencié Barthélemi de Las Casas, voyant
•>^ que ses projets rencontraient de toutes paris des difficul-
j> tés , et que ses opinions , malgré la faveur dont il jouis-
» sait auprès du grand chancelier, faisaient peu d'irapres-
j> sion sur les esprits , eut recours à d'autres mo^'ens ; ce fut
« de demander pour les Espagnols des indes la permission
» de faire la traite des nègres , afin que leur secours dans
» les élablisseraens ruraux et dans les mines permissent de
)» rendre moins onéreux le service des naturels
» Ce moyen parut bon au cardinal de Tortose , Adrien , à
X qui on rendait compte de tout , au grand chancelier et aux
» ministres flamands ; et les membres du tribunal de com-
j) merce de Séville furent consultés sur le nombre d'esclaves
» africains qu'il convenait d'envoyer dans les quatre îles de
» Saint-Domingue , de Ferdinand, de Pucrto-Rico et de la
» Jamaïque. A peine eurent-ils répondu qu'il en faudrait
» quatre mille , que la cupidité porta certaines gens à eu
î> donner avis au gouverneur de la Brcsa , chevalier flamand ,
>> membre du conseil du roi et son grand majordome ,
» lequel obtintdn monarque le privilège exclusif de la traite,
» pour le vendre aux G«nois , qui le payèreul vingt-cinq
» mille ducats, sous la clause expresse qu'un semblable
» droit ne pourrait être acror'^é avant huit ans par S. M.
( 377 )
* Ce contrat eut des suites funestes pour la population des
» îles dont je viens de parier , et qu'on avait cru favoriser :
» en effet, si la traite avait été entièrement libre , tous les
» Espagnols auraient pu la faire, et peupler ces îles d'un
» plus grand nombre d'Africains; mais comme il fallait
» payer fort cher aux premiers spéculateurs les licences ,
)> peu de gens pouvaient l'entreprendre , et cette difîiculté
» empêcha le bien qu'on s'en était promis. Ou conseilla au
» roi de faire payer les vingt-cinq mille ducats par le trésor
>■ au gouverneur de la Bresa , ce retour pouvant être d'un
1) grand avantage pour les finances et pour les particuliers ;
)i mais , comme il y avait peu d'argent dans ses coffres , et
» qu'on ne pouvait pas tout dire au prince , il fallut renoncer
» à une des opérations les plus utiles à l'Etat. »
Vous voyez ici , monsieur , Herrera l'âme tranquille , et
que ne tourmente point le remords d'avoir accusé Las Casas
d'une action indigne : que dis-je ! qui regrette que le projet
de don Barlhélemi n'ait pas produit tout le bien que l'avarice
des Flamands en avait attendu. Oii est donc le crime imputé
à Las Casas ? Oli est l'accusation? S'il n'y en a pas, oii trou-
verons-nous la qualité odieuse que vous n'hésitez pas à lui
donner ?
Ce que j'ai dit me semble avoir préparé la réponse à un
autre grief de votre Mémoire. On demande, dites-vous ,
pourquoi Herrera n'a point cité la source qui lui a fourni le
motif de son accusation. Il est certain , monsieur, que si
le langage de Herrera avait le caractère que vous lui suppo-
sez , il aurait dû fournir ses preuves. Une bonne réputation
répand sur la vie une douceur qui est tout le prix de ce qu'il
en coûte pour l'acquérir : quiconque ose entreprendre de la
détruire, doit parler la preuve en main , sous peine de pas-
ser' pour un détracteur. Mais telle n'est pas la position de
Herrera : comme il n'a pas imputé à Las Casas un fait qu'il
ait qualifié de délit, il n'a pas besoin d'apologie ; voilà pour-
quoi il n'allègue aucune preuve.
Je trouveun caractèreplus sériftix.i !a preuve que von* rl;\-
(378)
blissezsiir le silence des écrivains qui auraient dû, selon vous,
faire mention du fait qui nous occupe. Vous comnienccz,
monsieur , par V Histoire générale des Indes , ouvrage en
O vol. , que Las Casas laissa inédit. Vous citez, comme
n'ayant pu lire cet ouvrage , la déposition d'un savant amé-
ricain , docteur de l'université de Mexico (i) , qui assure
avoir lu le manuscrit autographe, et n'y avoir rien trouvé
qui ait ra])port au commerce des noirs. Je respecte le témoi-
gnage d'un savant autant qu'il le mcrile pour la considéra-
tion dont il jouit auprès de vous ; mais la matière est trop
sérieuse pour l'abandonner aux chances d'une mémoire itifi-
dè!c. Je suspends donc pour le moment mon opinion sur cet
incident , et je vais examiner ce que vous dites de M. Mu-
gnoz.
Ce silence , dites-vous, reçoit une nouvelle force du juge-
ment que porte M. Mugnoz. Dans la préface de son //«-
toire du Noin>eaii-JlJûndc' , après avoir rendu justice aux
lalens de Herrera , il lui reproche de manciuer de critique,
de donner comme véritables des traditions suspectes, de tra-
vailler avec précipitation , ajoutant ou retranchant au gré do
son caprice. J'avoue, monsieur, qu'en lisant le nom de
M. Mugnoz j'en ai eu pour ainsi dire pitié , tant est com-
plet parmi nous le discrédit dans lequel il est tombé depuis
qu'on nous a fait connaître la lettre critique dans laquelle le
savant américain Yturri a exposé et livré à la justice de l'o-
pinion les défauts de cet auteur. Il est vrai qu'il nous dit , au
sujet de Herrera , qu'il a a dénaturé toutes les histoires
• sous le rapport de la vérité du récit , de l'ordre , de la géo-
» graphie et de la langue. » Mais qui ne voit , après avoir
comparé les passages de cet auteur, que l'éloge qu'il fait d'a-
bord de Herrera n'est qu'un moyen de faire croire au mal
qu'il en dit plus loin , et de se donner un air d'impartialité' ?
Au reste , Yturri nous ayant prouvé jusqu'à l'évidence quo
(i) D. SeiTando de Micr.
(379)
la critique de Mugnoz est dure , fausse , injuste, honteuse ,
révoltante et contradictoire , il a fait sortir Herrera trinm-
pliant d'une attaque dans laquelle son ennemi s'était flatté
de le voir succomber : le crédit do Mugnoz n'ajoute donc
rien au silence de Las Casas.
Après avoir profilé du silence que Las Casas a gardé sur
le commerce des nègres dans son Histoire gt'nérnle des Tii"
des , vous passez en revue les autres écrivains qui ont omis
également d'en parler, et vous en lirez la conséquence que
Herrera en impose. Votre argument, monsieur, n'a qu'une
force négative , et vous n'ignorez pas que ceux de celte
espèce sont bien inférieurs auxargumens positifs dans la dis-
cussion des points historiques. « Se taire, dit César Baldi-
» iiotti (i) , n'est pas la même chose que nier. Le silence
D peut être l'eflet de Tonbli on de quelque autre cause de ce
» genre , et noti celui de la fausse supposition d'un événe-
» ment , laquelle ne nous engage point à nous taire , mais à
» réfuter son auteur. »
Toutefois j'avoue que ce silence, lorsqu'il est absolu,
peut quelquefois jeter de l'incertitude sur les faits , et en
prouver même la fiusseté : cela arrive lo lorsque les auteurs
contemporains n'en parlent pas , et lorsqu'ils ne sont ensuite
racontés que par un historien moins en état de les savoir ^
ou ayant des raisons personnelles pour les admettre ; 2" lors-
que l'autorité de celui qui rapporte ces faits est moindre que
celle des écrivains qui les ont omis , quoique la fidélité et
l'cxaclilude de ces derniers l'emportent sur celles de l'auteur
qui en fait mention ; 3° lorsque les circonstances qui accom-
pagnent le fait en rendent le récit incroyable, et que les
autres historiens n'en disent rien.
En outre, le témoignage d'un historien respecté, sage,
soigneux , exact , ami de la vérité , et plus à portée qu'aucun
autre de la découvrir, pèsera toujours plus dans la balance
(i) Liv. 4. ch. 10, n» 546.
( 58o )
de la critique que le silence de ceux qui aiiiaictil. vécu
dans le siècle de révénemenl , avant ou après lui , et
inême de son temps. « Il peut arriver, dit encore l'auteur
que j'ai cité (i) , qu'un historien isolé suffise pour garantir
la certitude du récit historique , pourvu qu'en raison des
circonstances qui lui sont propres , de celles qui accom-
pagnent révéneuient , ou des écrits de quelques autres
historiens , on ait autant de raisons qu'on en peut souhai-
ter pour la preuve de la véracité du narrateur, et de la
connaissance indispensable qu'il a indubitablement acquise
du fait en question. »
Si nous appliquons ces règles à l'âxamen du point dont
il s'agit, il sera difficile de trouver une preuve plus solen-
nelle et plus décisive de mon assertion. Les premiers his-
toriens du silence desquels vous voulez tirer avantage
sont ceux qui écrivirent la vie de Las Casas rQuctifet'Echard,
Tournon, Dupin, Michel Pico, INicolas Antonio, Eguiara :
les quatre premiers sont français, le cinquième est italien,
le sixième espagnol , et le septième américain. En sup-
posant même que ces auteurs aient autant d'autorité que
Herrera à l'égard de l'article en discussion , ce motif ne
suffira pas pour que leur silence affaiblisse son témoignage
afïïrmatif, parce que , lorsque les autorités sont égales ,
la saine critique veut qu'avant de qualifier àe faussaire et
de négligent l'auteur qui rapporte le fait , on impute à
celui qui n'en parle pas le tort moins grave de l'avoir
OKiis. Voilà comment la critique peut rendre à chacun ce
.qui lui est an, (2)
De plus, peut- on dire avec vérité que l'autorité
de ces écrivains ( si je me tiens toujours dans les limites
de notre question ) soit dans un parfait équilibre avec
celle de Herrera? Conviendrait-il de reconnaître dans
(1) 1(1. iJ., 1." 5ii.
(3) Lannui , l. II, p. 1
( j8i ;
cinq étrangers , très éloignés de l'époque de l'évéuement ,
autant de lumière que dans U!i homme de la nation , qui
en fst beaucoup plus voisin , ot qui nous instruit sur une
affaire domestique ?
Quant aux deux auteurs suivans , je conviens que Nicolas
Antonio Jouit d'une très grande autorité dans la république
des lettres. Cependant , outre qu'il a , s'il est permis de
s'exprimer ainsi , le défaut d'être venu trop tard , et dans
un temps oii beaucoup de documens originaux s'étaient
perdus, (i) son ouvrage n'a pu obtenir une sanction pu-
blique aussi honorable que celui de Herrera , et n'a pas
par conséquent pour lui cette présomption d'une exactitude
égale à la sienne , sur laquelle pourrait se fonder le droit de
faire autorité autant que lui. Je ne puis rien dire de
Eguiara , n'ayant pu me procurer son ouvrage , et parce
qu'il n'eu est fait aucune mention dans les livres que j'ai
consultés.
Mais je m'étendrai beaucoup plus, pour assurer mon
Opinion, sur les auteurs étrangers dont vous croyez pou-
voir opposer le silence à l'autorité de Herrcra.Vous parlez de
Quetif et d'Echard comme de deux auteurs. Vous savez,
monsieur, que le premier n'a fait que commencer et prépa-
rer les matériaux de la bibliothèque de l'oiuve des dominicains,
auquel il appartenait , le second a continué ce travail : ainsi
ces deux auteurs ne fout qu'une autorité. Mais que dirons-
nous si elle est empruntée de Remcsal , dans lequel Echard
a puisé le peu qu'il nous apprend de Las Casas ? Yoici,
monsieur , comment ce religieux s'en explique (2) : « Les
» faits de Las Casas ont été écrits avec soin par Antoine Re-
" mesal dans l'histoire de la province de Saint-Yincent de
» Chiapa, qu'il est bon de liie ; nous en extrairons seule-
» ment ce qui a rapport à la chronologie de sa vie. »
1^ Mugnoz, Clic |iar \tmii
.. ; Fr. bavt. ilc Las Casas.
( 382 )
Je n'ai aucune connaissance des ouvrages de Tournon et
de Michel-Picot ; par conséquent je n'en parlerai pas.
Quant à Dupin , je ne le connais que par ce qu'en disent
quelques dictionnaires historiques français que j'ai consul-
tés (i) ; mais ce que j'en sais me suflil pour assurer que,
quoique la force et l'élendue de son esprit fussent cnpabies
de tout embrasser , la |)reclpitalion avec laquelle il écrivait
l'a fait tomber dans une foule d'erreurs.
Maintenant, monsieur, j'en appelle à voire équité, et je
vous prie de décider s'il est permis de mettre en paia,Ilè:c
l'autorité do deux écrivains étrangers à l'Espagne, et fort
éloignés du siècle de Las Casas ; Ecliard, auteur si incomp'et,
Cl Dupin, savant si inexact , avec celle d'un historien tel que
lierrera, au moins leur ég .1 dans celle partie, et qui a traité
sa matière avec le soin et l'application la plus assidue.
Les réflexions que je viens de faire laissent dans toute,
son intégrité le droit que j'ai de soutenir qu'en supposant
même, sur l'article du commerce des nègres en Amérique,
que ces écrivains eussent une opinion contraire à celle de
Herrera, celle de ce dernier auteur mériterait la préférence.
Mais que sern-ce si nous établissons le ])aralièle entre
riiomme qui affirme et d'autres auteurs qui ne disent rien?
Il est très important, monsieur, de rechercher la cause
de ce silence et de celle omission. Ces écrivains auraient-ils
ignoré que Herrera attribuait à l'influence de Las Casas le
commerce des nègres en Amérique ? Je pense, et certaine-
ment vous partagez mon opinion , que ce serait insuller à
ces écrivains de pousser les choses aussi loin , et de leur
supposer une ignorance si grossière, puisqu'ils sont moins
anciens que lui. Serail-ce donc qu'avec uneconnaissance par-
faite de la chose ils auraient cru devoir la passer sous si-
lence? Mais ceci est encore p!u-> insoutenable, puisqu'il est
certain, selon vous, que Herrera avait flétri par cette ca—
(i) Bibl. littér. d'une société de gens de lettres.
( 585 )
Jomnic la réputation de Las Casas. Or comment peat-on
supposer que des auteurs si estimables et si exercés dans
l'iirt d'écrire avec impartialité eussent pu contenir leur
indignation, et ne rien faire pour venger le mérit<* et la
vertu sublime de l'immortel Las Casas ? Echard , religieux
du même ordre , y aurail-il manqué , lui qui s'élait propose' ,
entre autres clioses, comme on le voit par le titre de sou
ouvrage, de combattre et de détruire les CMes,J(iùul(i!
cxplodunlur...! Dupin aurait-il oublié de le faire , lui dont
la liberté d'opinion dégénèi'e quelquefois en une sorte do
licence? Enfin, Nicolas Antonio fùt-il reste tranquille,
malgré son caractère de gravité, et sa qualité de savant
crili(Hic et d'admirateur passionné de Las Casas ? Non
monsieur; en ne parlant pas ils eussent élé aussi coupa-
bles que Hcrrcra en calomniant l'homme innocent. Après
avoir écarté ces deux extrenjes , il ne reste d'autre parti à
prendre que de convenir qu'ils furent instruils du fait, et
cjuc, le jugeant aussi permis qu'il était vrai , il ne leur vint
pas dans l'idée d'en parler, ce qu'on peut dire aussi d'une
foule de détails de la vie si extraordinaire de Las Casas.
Ainsi, monsieur, vous voyez que ce silence, qui selon vous
accusait Ilerrera d'imposture , se change ici en approbalioa
tacite de ce qu'il a avancé.
Vous assurez , monsieur, que vous auriez pu également
tirer parti en faveur de votre opinion des auteurs qui ont
écrit la vie du cardinal Ximenès , parmi lesquels Alvar Go-
melz et iJandiez imputent l'établissement du trafic des
Africains aux Flamands qui résidaient a. la cour d'Espagne;
et les autres, tels que Flécliicr, Marsollier , et un anonyme
d'accord avec l'abbé Racine, et Fabre , continuateur de
Fleury, au conseiller privé de Gèvres , qui abusa de son
crédit.
Je ne puis me dispenser de vous faire remarquer que les
réflexions qui m'ont servi à expliquer le silence de mes pre-
miers auteurs vont me fournir le même secours à l'égard
des autres ; mais comme ils reconnaissent les Flamands
( 584 )
(?l de Gèvres pour les fonJateurs de la traite, sans parler de
Las Casas, je vais faire de cette circonstance l'objet d'un
exannen particulier.
Tout se découvre et s'éclaircit au flambeau de l'histoire.
Elle nous apprend qu'après la mort du cardinal Ximenës
Las Casas n'eut pas à se plaindre de l'accueil qu'il reçut des
Flamands et des nouveaux ministres ; il en était écouté avec
respect et reçu avec bonté. ]Mais le vertueux apôtre ne
demandait rien pour lui-même , et il croyait trouver la plus
douce récompense de ses services dans l'adoucissement "du
sort des Indiens, et même dans le gain d'une seule âme à J ésus-
Christ. Le projet d'une introduction considérable de nègres- J
dans les Indes avait une tendance directe au succès de ses
vues. Tout concourt donc à nous persuader que son influence
contribua puissamment à faire adopter par les Flamands un
projet qui , sous d'autres rapports que les leurs , cadrait
parfaitement avec ses désirs. Fléchier nous apprend (i) que,
même sous l'administration du cardinal Ximencs , des li-
cences pour la traite étaient signées par Charles-Quint, alors
en Flandre, et recevaient leur exécution; et Herrera (2) as-
sure qu'il en fut délivré dans la suite un nombre infini. On
voit ici deux intérêts distincts dans un grand mouvement :
celui de Las Casas, qui pense à améliorer le sort des Indiens,
et celui des Flamands , qui aspirent à la fortune : ce dernier
est certainement plus connu et fait plus de bruit dans le
inonde ; par conséquent nous savons pourquoi ceux qui
ont écrit l'histoire du cardinal Ximenès parlent des Fla-
mands et de Gèvres, et ne disent rien de Las Casas.
J'avoue, monsieur, que je n'ai pas le talent de saisir la
justesse de votre manière de traiter l'objet qui m'occupe en
ce moment. Gumilla , Zarate, Thomas Gage, Alvar Nu-
nez et beaucoup d'autres auteurs antérieurs ou contempo-
(1) Vie du cardinal XiiiiciK
(■j) Dec. -i, liv, 3 ,cli. 7
( ">8r> )
rains , relativement à Ilerrera , parlent des nègres sans
nommer Las Casas. En conclurons-nous qu'il n'a eu aucune
part au commerce qu'on en faisait de son temps? Il me
semble, monsieur, que le seul droit dont puisse user ici
une saine logique c'est de conclure , de ce que je viens de
dire, ou que ces auteurs ignoraient le fait, ou qu'ils l'omirent
comme n'aj^ant aucune liaison nécessaire avec leur sujet.
M. Gilbert Charles regardait comme un e'cueil de la vérité
« la prétention de connaître les causes des événemens , igno-
» rées non seulement des contemporains , mais encore de
» ceux qui ont pris part aux affaires (i). » De ce que les
auteurs que vous citez en parlant du commerce des noirs
n'ont pas parlé de Las Casas, vous en concluez qu'il est
innocent , et étranger à l'établissement de la traite ; pour-
quoi donc, puisqu'ils se taisent sur le compte des Flamands,
ne reconnaissez-vous pas que ces derniers sont aussi sans
reproche ?
Il y a quelque chose de plus spécieux dans l'argument
que vous tirez du silence des ennemis de Las Casas , en
supposant qu'ils aient vu un crime politique dans le com-
merce des noirs ; parce qu'il est tout simple qu'ils profitas-
sent de cette occasion pour s'en venger en lui reprochant
cette faute. Je parlehypolliétiquemeut, parce que si cecrime
n'était pour eux quun être de raison, il est impossible que
leur silence prouve quelque chose. Oui , monsieur , je sou-
tiens qu'il n'est aucunement probable que Solis, Sandoval ,
Ovièdo , Gomara , Bernai , Diaz del Castillo , et enfin
Sepulveda , aient traité de criminelle la proposition faite
par Las Casas au sujet du commerce des Africains avec
l'Amérique. Tous ces auteurs étant persuadés que le droit
de faire des esclaves était légitime, ne pouvaient condam-
ner Las Casas sans se condamner eux-mêmes , outre qu'au-
cun d'eux n'a traité la question de manière à être obligé d'atla-
(i) Liv. 4 > »-l' '-i.
II. 25
( 386 )
querBarthéleiiii par cetendroit. Tout ceque Solis diténse ré-
sumant sur l'article de Las Casas, c'est « qu'il sollicitait des
»> mesures pour adoucir la situation cruelle des Indiens, et
» qu'il mit plus d'exagération que de vérité dans le tableau
» qu'il fit de leurs souffrances. » Au reste, Solis ne parle
plus de Las Casas dans son ouvrage , et il n'y est jamais
question du commerce des Africains. Mais de ce que dans
cette circonstance , oii Solis ne s'exprime contre Las Casas
que d'une manière vague et générale , il ne lui reproche
pas son projet comme un crime, personne , je crois , n'en
conclura que dans son opinion Barlhélemi ne l'avait jamàii
proposé. J'ai dû peser avec soin l'autorité de Solis , pare»
que ce que j'en ai dit s'applique au silence des autres au-
teurs , qui se trouvent placés , suivant moi , h peu prfei
dans la même circonstance.
Le silence de Sépulveda ne mérite pas moins d'attention.
On sait tous les efforts d'éloquence qu'a faits cet auteur
pour justifier la guerre contre l'Amérique, et même l'escla-
vage de ses babitans. Las Casas avait démontré , par les rai-
sons les plus incontestables et par les faits les plus certains ,
qu'aucun motif de religion ne pouvait autoriser une pareille
entreprise ; il avait fait justice du système du Sépulveda;
or il n'eût pas été surprenant que dans cette circonstance
cet auteur eût signalé comme inconséquent l'hoinrae , tel
que Las Casas, qui s'opposait à l'esclavage des Indiens pen-
dant qu'il demandait celui des nègres. Mais aurait- il
rendu par là sa cause meilleure ? Peut-être serait-il par-
venu à dccréditer la personne de son adversaire , mais
non sa doctrine. La véritable question ne consistait pas à
savoir si Las Casas était coupable d'inconséquence , maii
si ses principes étaient puisés dans les sources pures de Id
religion et de la nature. C'était là ce que Sépulveda devait
nier de toutes ses forces, et il le fit, en se taisant sur
tout le reste. \'oilà pourquoi son silence prouve une tacti-
que plus habile que le mensonge imputé à don Antonio Her-
rera. Au reste, sur quel motif s'appuie-t-on pour assurer que
( 387 )
Sepulveda ne toucha pas cet article? L'histoire nous apprend
que Charles-Quint, désirant prendre à cet égard le parti le
plus digne de la sagesse d'un prince et le mieux approprié
aux circonstances pour sortir de l'état d'incertitude oii
l'avait jeté l'affaire des Indiens , convoqua à Valladolid
en 1542 une assemblée de prélats et de jurisconsultes ;
mais qui nous a appris ce qui s'y passa ? Où sont les mé-
moires de ce temps là ? De toute l'histoire de cette assem-
blée, je ne connais que quelques (Vagmens que Las Casas
nous a laissés.
Si je consulte les ouvrages de Scpulveda , je n'y trouve
à la vérité aucun reproche de ce genre adressé à don Barthé-
lemi ; mais on conviendra avec moi que la nature de son
travail ne le comportait pas. Examinons-les. Il existe de
cet auteur deux opuscules dans lesquels il a traité un des
objets qui occupèrent si particulièrement le zèle de Las
Casas : le premier est un dialogue intitulé Démocrates ^ et
des Justes causes de la guerre (1) ; le second une défense
des principes exposés dans cet ouvrage. Le Démocrate fit
beaucoup de bruit à l'occasion de la différence d'opinions
qui s'était manifestée entre les théologiens et les juriscon-
sultes au sujetde la guerred' Amérique. Sepulveda entreprend
d'y concilier les deux partis. Les interlocuteurs du dialo-
gue sont Démocrates et Léopold : celui-ci sert d'organe à
Las Casas et à ceux qui partagent son sentiment; celui-là
défend le système de ses adversaires , parmi lesquels se trou-
vait Sepulveda. Le premier s'efforce de prouver que la
guerre que l'on fait aux infidèles pour leur idolâtrie est l'abus
le plus indécent de la religion; le second s'efforce de réfuter
cette doctrine , et de démontrer l'accord de la religion avec
l'emploi de la Force. Comment , sans la plus choquante in-
convenance, Déihocrates pourrait-il faire intervenir la ques-
(ij 11 avait Jcjà ituLVié JJeninchte , autre opuscule sur l'Ao/iii/tete
lie l'art inilitaiie.
( 588 ) .
lion du commerce des nègres dans celte dispute, pour
reprocher â Las Casas d'être inconséquent, puisqu'il y est
question de toute autre chose ? Si Las Casas avait soutenu
qu'il était permis de faire la guerre aux nègres à cause de
leur infidélité , j'avoue qu'il eût mérité dans cette pièce le
reproche d'inconséquence; mais il résulte de la nature même
de celte discussion qu'il n'y en avait pas d'autre à lui faire ,
surtout si l'on considère que le personnage Léopold repré-
sente un parti qui , n'ayant pas parlé du commerce des
nègres , n'avait pas à craindre de passer pour inconséquent
à cet égard.
•Le second opuscule de Sepulveda, ou son apologie , est
une espèce de réponse à un commentaire contre son Démo-
crates, (\ne l'évêque de Ségovie , Antonio Ramirez , lui
adressa. Il faut avouer que si dans son premier ouvrage il
eût été absurde de faire à Las Casas le reproche dont j'ai
parlé , l'inconvenance d'un tel procédé eût été encore plus
choquante dans celui-ci. Outre que le sujet ne s'y prêtait
pas mieux , la différence du personnage auquel il avait à ré-
pondre rendait la chose encore plus impossible. Concluons
de tout cela que le silence de Sepulveda ne prouve rien
contre la véracité connue de Herrera.
Le parti que vous prétendez tirer de la doctrine de Las
Casas pour corroborer votre opinion me paraît , monsieur ,
d'une bien plus haute importance. Je trouve à cette preuve
une force telle , que si je ne me croyais fort de certaines
considérations que je vais soumettre à votre critique, je
croirais trahir la vérité et mon propre jugement en ne me
rangeant pas à votre opinion. Nous ne connaissons ici que
trois ouvrages de Las Casas : le premier est l'Histoire des
méchancetés, des cruautés et des tyrannies des Espa-
gnols dans les Indes, etc.; le second un Traité qu'il çom-
composa, par ordre du conseil royal , sur la manière dont
les Indiens étaient devenus les esclaves des Espagnols; et le
troisième , le Huitième remède pour le soulagement des
Indiens.
(389)
Je me sens rempli de la plus profonde admiration au re'cit
que vous faites , monsieur , des pensées héroïques répandues
dans les ouvrages de Las Casas , et dont vous avez eu la
pensée de former un recueil. Il était réservé à cette âma
forte d'annoncer au roi que la forme de l'état politique doit
être déterminée par la volonté du peuple; que cette cause
est ce qui forme Tessonce du gouvernement ; que celui qui
abuse de l'autorité est indigne du commandement; que
sans le consentement du peuple il ne peut imposer aucune
charge ; que la liberté est le premier bien des hommes , in-
dépendans de leur nature ; qu'entreprendre de les soumet-
tre, sous prétexte d'irréligion, est un attentat contre la loi
naturelle. Quoique ces doctrines soient d'accord avec les
principes de la raison , de la justice et de l'intérêt public ,
je ne leur trouve , monsieur , aucune liaison immédiate avec
la question du commerce des esclaves.
Las Casas se déclare contre ce trafic , injuste et détestable
aux yeux de la raison, dans le traijé ou il s'esl proposé de
prouver la conclusion suivante : Tous les Indiens qu'on a
fait esclaves dans les Indes de l'Océan depuis leur dé-
couverte jusqu a nos jours ont été injustement privés de
leur liberté , et c'est contre leur conscience que presque
tous les Espagnols possèdent aujourd'hui ceux qui sont
vivans , quoiqu'ils soient de ceux que d'autres Indiens
leur ont livrés. ( i )
Celte conclusion renferme trois parties (ju'on peut réduire
à deux. Il est question dans la première des Indiens que
les Espagnols ont privés de leur liberté , soit par leurs in-
(i) L'esclavage n'était pas inconnu chez les Indiens du Mexique,
quoii|iic cette condition tïit dans ce pays infiniment plus douce (jne
dans aucune autre contrée du monde. L'esclavage pouvait avoir lieu
de plusieurs manières : par la vente du fils par le père, par la détermi-
nation libre du sujet, par la transmissioii de la donicsticilé. Voy.
Tor(jucniada, liv. i.], ch. i6 et 17. — Las Cnsas fait mention Je celui
-•|iii s'impos'it en VLididii pn'tcndu droit dr !.i ■xucnr.
( Sgo)
^nsles guerres, soit par leurs tyrannies ou par les pièges
qu'ils leur ont tendus : la seconde a pour objet les esclaves
que d'autres Indiens leur ont vendus ou cédés. Je ne parle-
rai pas ici de ceux de la première classe . à l'égard desquels
l'injuslice est si évidente ; je veux me borner aux esclaves de
la seconde espèce.
Pour prouver son assertion il posait en principe que, les
Indiens étant privés de la connaissance de Dieu et de la reli-
gion , leurs guerres n'étaient ordinairement fondées que sur la
fraude et l'injustice , et qu'ils n'avaient aucun titre légitime
pour retenir dans la servitude les prisonniers qu'ils avaient
faits. Ce principe établi , il lui était facile de prouver que les
Espagnols qui les avaient achetés ou reçus d'eux ne pou-
vaient en être les légitimes possesseurs , ni les retenir en sû-
reté de conscience , attendu qu'une possession illégitime ne
peut être légalement communiquée.
Cette preuve est, suivant moi, la plus catégorique que
puisse fournir la doctrine de Las Casas pour conclure
qu'une âme nourrie dans ces sentimens ne pouvait conseil-
ler un commerce tel que celui des Africains, si évidem-
ment conforme à celui des Indiens esclaves, qu'il proscrivait
comme infâme, nul et criminel.
Je ne crois pas, monsieur, exprimer une idée indigne
d'attention , si , pour résoudre la difficulté dont je m'occupe,
je suppose que l'esprit de Las Casas ne voyait pas dans le
commerce des nègres la difformité qui lui rendait abomina-
ble celui des Indiens. Il faut que nous admettions pour base
de celte discussion qu'aux yeux de Las Casas la servitude
domestique , suite d'une juste guerre, était légitime. La rai-
son et la philosophie n'avaient pas encore fait entendre une
voix assez éloquente pour opérer l'heureuse révolution qui
depuis a fait bannir de toute l'Europe ce fléau barbare et
destructeur. Du temps de Las Casas cet usage était con-
sidéré comme un droit essentiel ; c'était un héritage des As-
svriens, des Grecs et des Romains, et il était alors dans toute
'a vigueur. La nature avait beau réclamer ses droits en faveur
(391 )
d«s Taincus , le principe , érigé en maxime , que le vain-
queur a droit de vie et de mort sur le vaincu, faisait considé-
rer comme un acte d'humanité de conserver celui-ci comme
esclave. Alors parurent ces dénominations funestes de servi
(juasi servati f de mancipia quasi manu capta , qui vin-
rent grossir le dictionnaire de l'oppression. A quoi servait
que la religion chrétienne regardât tous les hommes comme
égaux au pied des autels? L'esclavage couvrait toutes les
régions du monde catholique, et les princes le permettaient
sans que l'Eglise eût encore lancé contre lui ses juste»
anathèmes.
Il n'est pas possible de croire que Las Casas n'eût pas du res-
pect pour une institution qu'il voyait établie partout; ses ou-
vrages mêmes le prouvent. En traitant la première partie de la
conclusion dont j'ai parle' , c'est à dire en cherchant à
prouver que les Espagnols ne pouvaient faire des esclaves
Indiens dans la guerre , il veut prouver cette injustice mo-
rale par l'innocence des Indiens et par le défaut d'autorité
dans lesconquérans qui proclamaient la servitude; « attendu,
» disait-il, qu'après avoir examiné toutes les causes qui jus-
» lifient les guerres, on n'en trouve pas même une seule qui
» puisse légitimer celle-ci. » Il ne s'exprime pas avec moins
de précision sur le défaut d'autorité : <> Il est bien évident
» aussi, dit- il , qu'ils n'ont pu se prévaloir de l'autorité du
» prince. « A quelle fin donc vouloir avec tant de rigueur
que les guerres fussent justes , pour créer une servitude que
rien suivant lui ne pouvait justifier ? Il revient et insiste sur
cette doctrine dans la seconde partie de sa conclusion , eu
disant que « les esclaves vendus ou donnés aux Espagnols
'• par les Indiens ne pouvaient l'être légitimement. De
» même , ajoute-t-il , que la corruption et l'iniquité des
» Indiens étaient la seule cause qui les portait à faire escl^i-
>• ves leurs voisins qu'ils avaient vaincus, de même aussi
» doit présumer que ce n'était pas sans injustice qu
» avaient entrepris la guerre, et par conséquent que leu
» esclaves subissaient plus on moins injustement le joug de
%
ur^^
( 592 )
i> la servitude. » Remarquez ici , monsieur, que Las Casas
déduit l'injustice de la servitude de l'injustice même de la
guerre, en sorte que si nous e'cartons cette dernière circons-
tance , il n'y a plus rien , suivant lui , à reprendre dans la
mesure de l'esclavage.
Après avoir prouvé, monsieur, que le système de Las
Casas était favorable à la servitude dans le cas d'une juste
guerre, vous ne devez pas être éloigné d'adm^ettre qu'il ait
sollicité ou demandé (comme l'avance Herrera ) pour l'Amié-
rique la traite des nègres , dont les Portugais s'occupaient
alors. Rien n'est mieux prouvé dans l'histoire que la haute
antiquité de la servitude parmi les Africains : la liberté
n'existait dans leur vaste pays que dans certains districts
éloignés et peu connus , tandis que l'esclavage régnait par-
tout ailleurs ; divisés en hordes errantes, toujours en guerre
les unes avec les autres, tout prisonnier subissait cette
condition (i). Pendant que Las Casas était occupé de la
grande pensée d'adoucir les maux des Indiens , auxquels il
avait consacré une longue vie , toute remplie de peines et
de sollicitudes , quelle circonstance plus heureuse pouvait-il
rencontrer pour l'accomplissement de ses vues que la possibi-
lité de faire mettre les esclaves africains à la place de ses pro-
tégés, ouaumoins de leur fairepartager le joug des Indiens?
L'idée quecesnègres, étant esclaves, ne faisaient que changer
de maître , fut sans doute ce qui décida le gouvernement à
permettre ce trafic : il ne s'écartait nullement de ses prin-
cipes, puisque dans l'un et l'autre esclavage le sort était le
uxême.
Il y a plus ; à une époque oii l'Afrique était presque in-
connue , il n'était pas surprenant que Las Casas ne décou-
vrît dans cette partie du monde qu'une région immense,
stérile, et dégradée par la nature, et dans les nègres que
hommes voués aux travaux les plus durs , toujours sous
#
(i) Encycloin'ilic inctli. cmii. polit. , au mol Guinée-
( 593 )
la verge de maîtres inhumains , el luttant contre la (aîin
et la misère. Ici cet ange tuléinire de l'humanité ne pou-
vait voir qu'un acte de bienfaisance dans une nnesure qui
les arrachait à ce tombeau ; car on allait au moins les trans-
porter dans un climat plus doux et plus heureux , oii leurs
fatigues seraient moindres et supportables. Il faut conve-
nir que dans la plupart des colonies espagnoles les noirs
n'ont pas été aussi malheureux que dans les autres établisse-
mens des Européens , et surtout qu'ils l'ont été moins que les
Indiens (i). La religion n'influait pas moins sur la manière
dont cet apôtre du seizième siècle envisageait le com-
merce des nègres ; pouvait-il voir , sans être ému de
compassion, tant de générations d'hommes ensevelis dans
les ténèbres du paganisme ? La différence de couleur que
Dieu avait mise entre ces peuples ne rendait pas. suivant
lui , les uns moins dignes que les autres du bienfait de la
rédemption. Tirer parti des circonstances pour venir à Itur
secours, voilà le devoir qu'il s'était imposé; pour le rem-
plir il fallait rapprocher de soi et des autres ministres de
l'Evangile par le moyen de la traite ces Africains qui in-
téressaient sa charité. Il est certain que la liberté est le
premier bien de la nature; mais, entourée de mille dangers ,
quelle consolation s'offre à l'homme sans religion qui vient
de tomber dans les fers ? Telle était la liberté dont jouis-
saient les esclaves africains , que Las Casas désirait voir près
de lui pour les rendre plus heureux que leurs compa-
triotes.
(i) Torq., liv. 14, ch. 17, dit : Les esclaves n'avaient à faire auprès
de leurs maîtres qu'un service extraordinaire; aussi avaient-ils la
permission d'acquérir des biens, de se marier , d'entretenir une mai-
son , et d'avoir même des esclaves pour se faire servir. C'est ce que
devait savoir ce nègre qui écrivait de la Notivrllc-Espagne à un an-
tre nègre, son ami, de l'ilc Saint-Domingue : « Ami , cette terre est
bonne pour les esclaves; ici un ii%re fait bonne chère; ici un nè-
0 cri; a des esclaves : fai? q'ie ton maître le v( nde , pour venir ici. »
m* )
Ici se présente une objection que je dois re'futer. J'ai
supposé que Las Casas pouvait demander et encourager
le commerce des noirs pour venir au secours des Indiens,
parce qu'il pensait que ces Africainsavaient été déjà réduits
en esclavage par l'effet d'une juste guerre. Vous allez
me faire observer , monsieur, que celte supposition est
gratuite, et formellement contraire aux principes de Las
Casas, puisqu'il a déclaré, en parlant des Indiens, que ,
M n'ayant pas la connaissance de Dieu et de la religion , ils
» étaient, généralement parlant, injustes et coupables
» par la manière dont ils faisaient et la guerre et leurs es-
• claves. » Or , si les Indiens faisaient injustement la
guerre et des eclaves, qu'est-ce que Las Casas devait penser
des habitans barbares du Sénégal ? Donc il jugeait de la
servitude des Africains comme de celle des Indiens , et il lui
répugnait de prendre parti pour cet infâme commerce ,
véritable opprobre de l'espèce humaine.
Je conviens, monsieur , que cette observation donne la
plus grande force à l'argument que Las Casas peut ici
fournir contre moi; toutefois je ne le crois pas tellement
décisif qu'il doive me forcer à renoncer à mon opinion.
D'après le caractère qu'il présente , s'il prouvait telle ou
telle chose, il prouverait aussi que , selon l'opinion de Las
Casas, aucune nation infidèle n'a pu faire de juste guerre ,
ni se procurer légitimement des esclaves par ce moyen.
Lorsqu'il reconnaît, ainsi que nous venons de le voir, que des
esclaves acquis dans une guerre légitime sont légitimement
acquis , de quelles guerres et de quel esclavage parle-t-il •
Est-ce uniquement des guerres et des esclaves que faisaient
les chrétiens ? Mais , s'il y en avait d'injustes , c'étaient bien
celles-là, puisque la religion, qui les regardait comme abo-
minables , ne cessait de tonner contre elles. Je le demande
encore, de quelle guerre, de quel esclavage voulait-il
parler? Il n'y a qu'une réponse à faire; il parlait des guerres
des Assyriens, des Grecs, des Romains, des JNègres, et
d*>% autres peuples sur lesqiiels le soleil de la vérité ne
( ^95 )
t'était pas encore levé. Il faut absolument supposer une
autre acception aux paroles de Las Casas , et ne pas !c^
interpréter dans le sens littéral qu'elles présentent. Lors-
qu'il qualifie d'illégitime l'acquisition des esclaves par les
Espagnols qui les recevaient des Indiens , il est fortement
persuadé que ces Espagnols , par leurs relations fréquentes
avec les Indiens , connaissaient les motifs honteux de la
guerre qu'on leur faisait et de la servitude qui leur était
imposée. Voilà la principale raison de Las Casas : « Toutes
» les manières illicites dont nous parlons, dit-il dans le
» même traité , et que les Indiens employèrent pour faire
» d'autres Indiens esclaves , étaient connues , au moins eu
») général , des Espagnols qui habitaient ces contrées, soit
B parce que le bruit s'en était souvent et rapidement ré-
» pandu , soit parce que les Indiens venaient eux-mêmes
■ leur en parler.» Ce fut cette certitude qui remplit d'un
saint zèle et d'une juste indignation l'âme de Las Casas
contre ces acquisitions d'esclaves que l'on avait privés de leur
liberté , au mépris des lois de la nature et de la raison ; mais il
serait absurde d'aller chercher dans l'esclavage pratiqué
par d'autres nations , dont les coutumes étaient inconnues à
dou Barthélemi , les motifs de son vigoureux déchaînement,
qui eût été au moins puéril dans une telle hypothèse.
Voici, monsieur, une réflexion qui prouve encore mieux ce
que je viens de dire. Las Casas vit par lui-même le com-
merce des noirs s'étendre dans toutes les colonies d'Améri-
que. Eleva-t-il la voix contre ce trafic? Fit-il voir que ces
hommes n'étaient pas des esclaves légitimes, et que le droit
naturel réclamait leur liberté? Je me persuade que non :
si je me trompe , vous eussiez fait une chose utile à votre
système en nous faisant connaître ses paroles. Pourquoi
ne le fit-il pas? Fut-ce par faiblesse ? Loin de nous la pen-
sée de supposer une semblable disposition dans l'âme sublime
qui fit entendre une voix si éloquente contre les tjrans ,
et qui jamais ne transigea avec une politique pusillanime !
Quelle fut donc la cause de ce silence ? P ous n'avons d'au-
( 59^ )
tre réponse à faire si ce n'est qu'ignorant les guerres elles
usages des Africains, il crut que l'acquisition de leurs es-
claves élait^ permise, comme celle des prisonniers des
autres nations.
Mais ce n'est pas seulement dans l'ouvrage dont il est
ici question que vous puisez des motifs pour soutenir que
Las Casas ne put demander ni encourager le commerce des
nègres; vous croyez trouver aussi la même doctrine dans celui
ou il expose les moyens de faire cesser les maux desin—
diens. « S'il n'y est pas question , dites— vous , de transporter
» des nègres en Amérique, on peutenconclui-e que cet ex pé-
» dient n'entrait pas dans ses vues. » Je re'ponds à votre
raisonnement par deux observations. La première est que le
seul ouvrage de Las Casas qui soit connu sous ce litre ne
contient que le 8'^ moyen proposé à Charles-Quint , et que ,
son objetétantd'obtenir du prince un ordre pour que tous les
Indiens des colonies présentement soumis, ou qui pourraient
l'être à l'avenir, fussentincorporésau domaine de lacouronne,
il est impossible de constater si , parmi les autres moyens
qu'il proposait en même temps que ce dernier , celui de la
traite des noirs n'était pas compris. La seconde , c'est que
ce huitième moyen étant de l'année i542; comme l'an-
nonce l'ouvrage , il aurait été singulièrement à propos de
faire valoir parmi les précédens celui du commerce des
Africains : la raison que j'en donne c'est que, suivant
Herrera, ce trafic avait été déjà proposé par Las Casas et
accepté par le gouvernement depuis i5i7 ; à quoi bon
parler d'un remède employé déjà depuis vingt-cinq ans?
Les raisons que je viens d'exposer ayant , suivant moi ,
toute la force nécessaire pour justifier les intentions du
vertueux Las Casas, j'ai cru devoir prendre sur cette ma-
tière un parti plus juste, plus voisin de la vérité et plus
conforme à la saine critique ; c'est de soutenir que Las Casas
proposa le commerce des noirs , au lieu d'attribuer à Her-
rera un mensonge inutile. En eifet , peul-on croire qu'une
plume loiijour-i g'ii'Jcc par la bonne foi se fùl avancée jus.-
( 3o7 )
qu'à raconter un fait accompa^^^né d'une foule de circons-
tances toute enfantées par sou. imagination ? Non , mon-
sieur , et cette conduite de la part de Herrera me semble
une chose impossible.
Enfin , vous nous dites vous-même , monsieur , que l'opi-
nion de Herrera a été partagée par Marmontel , Roucher,
Raynal, Paw,Frosard, Nuix, Brilland, Esobard, Gentil,
Charlevoix etRobertson ; vous ajoutez seulement qu'ils l'ont
touscopié. Je ne connais pas tous leurs ouvrages ; mais je suis
disposé à penser comme vous à l'égard de ceux que j'ai lus,
pourvu néanmoins que la critique ne tombe que sur le
menteur Paw , et sur le servile adulateur Nuix ; mais
il me serait dur de ne voir que des copistes de Herrera
sur cette matière dans Charlevoix et Robertson , qui diffè-
rent si souvent de lui, et qui ont écrit avec tant d'exacti-
tude et de succès, particulièrement le dernier.
Si j'ai quelque restriction à mettre à mon opinion , elle
doit tomber sur ce que j'ai dit que Las Casas n'eut pas
autant de philanlropie pour les nègres que pour les Indiens.
Plus instruit aujourd'hui, je me fais un devoir d'avouer que
j'étais dans l'erreur.
Me voilà arrivé , monsieur, à la fin de cette ennuyeuse
lettre. Je ne sais si vous trouverez quelque mérite à mes ré-
flexions ; mais ce dont je suis bien sûr, c'est que, quelque
jugement que vous en portiez , il ne pourra jamais altérer
la haute idée que j'ai de votre mérite, ni de l'éternelle
reconnaissance que je vous dois.
( 398)
LETTRE
ÉCRITE EN 1806
PAR LE DOCTEUR DON SERVAINDO MIER,
DE MEXICO ,
A M. HENRI GREGOIRE,
ANCIEN ÉVÉQUE DE BLOIS ,
j4 l'oppui de Vapologie de don Barthélemi de Las
Casas publiée par ce prélat.
iTloNSiEUR , dans votre journal du 20 octobre, article
variéiés , on lit un morceau fort sensé sur la traite des
nègres, signé de M. Raoul-Rochette , le passage suivant
a particulièrement fixé mon attention : « La traite des nègres
» blesse tous les principes de la morale et de la justice , et
» l'on aura toujours lieu de s'étonner que le vertueux Laâ
» Casas , ce béros moderne de bienfaisance et de sensibi-
»' lité, ait cru pouvoir , en sûreté de conscience , détour-
» ner sur la tête des innocens Africains le joug doat il
» voulait sauver les babitaus de l'Amérique. »»
Je suis encore plus étonné, monsieur, qu'on ait pu ac-
cuser l'apôtre de la liberté d'en avoir privé les nègres ou
d'avoir introduit la vente de ces Africains , puisqu'on ne
trouve rien de semblable ni dans les historiens contempo-
rains et exacts de sa vie , parmi lesquels il faut compter le
Mexicain Davila Padilla , historiographe royal des Indes,
et archevêque de Santo-Domingo, ni dans les autres au-
teurs espagnols , ses amis ou ses enuemis , qui nous le re-
( 5y9 )
présentent à chaque page lutlant conlre ia fureur espac^tiole
pour sauver la population indienne. Comment aurait-il
trouvé grâce, pour cette contradiction si formelle entre sa
conduite et ses sentimens , auprès des hommes qui le
persécutèrent pendant sa vie entière par les plus indi-
gnes calomnies ; qui le citèrent devant les tribunaux, et
mille fois lui firent craindre la mort ? C'est sur ce silence
, qu'est principalement fondée , et avec raison , l'éloquente
apologie qu'a publiée en faveur de Las Casas le célèbre
évêque de Blois , M. Henri Grégoire, qui m'a fait l'honneur
de m'y citer deux fois sous le nom d'un docteur mexicain.
Une étude plus approfondie de ce point d'histoire m'a mis en
état d'établir à cet égard la justification si complète de
Las Casas , qu'à moins de s'aveugler il sera désormais im-
possible d'admettre* l'opinion de ses ennemis.
Puisque aucun des historiens de l'Amérique n'a rien écrit
qui puisse atteindre le noble caractère de don Barthélemi de
Las Casas, d'oii est donc sortie , et qui a mis en vogue l'opi-
nion que ce vénérable évêque a introduit le commerce des
nègres ? Je pense que les deux principaux auteurs ou pro-
pagateurs de cette fable pendant le dernier siècle ont
été \ejabuliste Paw , et son acolyte Robertson : je dis
\ejahuliste Paw , parce que Sanchez Valverde , dans son
Histoire de Saint-Domingue^ et dans une Dissertation sur
le mal vénérien ; Molina, dans V Histoire du Chili ; Carli ,
dans ses Lettres américaines, et Clavisen, dans des disserta-
tions pour son Histoire ancienne de Mexico , ont prouvé
jusqu'à l'évidence que Paw , dominé par une sorte de ma-
nie atrabilaire contre l'Amérique et ses habitans , n'a pu-
blié, sous le titre de Recherches philosophiques , qu'un
tissu de paradoxes absurdes, de mensonges et de calom-
nies, qui annoncent l'ignorance la plus grossière de la véri-
table histoire du N ouveau-Monde. La confiance avec laquelle
il apprend au public qu'il a fait des années de recherches
pour la perfection de son ouvrage, l'affectation d'un savoir
immense , quoique entièrement faux , et le caractère tran-
( 4oo )
chant et absolu de ses décisions , en ont imposé non seule-
ment à ses lecteurs, mais encore à Raynal etRobertson,
rcomme l'historien Carli s'en est plaint) ; en sorte qu'en
lisant leurs ouvrages on regrette de voir et tant d'er-
reurs, et tant d'éloquence inutile.
Si le lecteur s'étonne que je traite PaAV aussi sé-
vèrement, je n'aurai pas de peine à me justifier ; il me
suffira de mettre sous ses yeux une note qu'il lance
contre Las Casas , page 2 de sa première partie. On voit
qu'il s'est déjà déclaré l'ennemi des Américains , et qu'il
ne peut pardonner à celui qui fut leur père et leur défen-
seur. Il prétend fixer l'époque de l'introduction du com-
merce des nègres dans l'Amérique : « Il est constant , dit-
» il , que pendant les treize premières années de la dé-
j! couverte de l'Amérique les Epagnok n'y ont débarqué
» aucun nègre. Ce ne fut qu'en 1617 que se fit le premier
» transport régulier. Le plan de ce commerce , d'abord
» rejeté par le cardinal Ximenès , et approuvé par le car-
dinal Adrien, avait été conçu et rédigé par un prêtre
,. nommé Las Casas , qui , par la dernière bizarrerie
>. dont l'esprit humain soit capable , composa un grand
j) nombre de mémoires pour prouver que la conquête de
>. l'Amérique était une injustice atroce, et imagina en même
.. temps de réduire les Africains en servitude pour leur
» fairelabourerunpayssi injustement conquis , dans lequel
.. il consentit lui-mêmeà posséder le richeévêchéde Chiappa.
.. Le ministère espagnol accorda eu i5i6 un privilège
.. exclusif pour l'achat et la vente des nègres à de Chievres ,
.. qui , ne se voyant pas en état d'en tirer parti , le revendit
.. pour 43oooducatsàdesmarcliandsgénois dont l'association
>. porta longtemps le nom de compagnie Grilles. Elle devait
>. fournir la première année quatre mille nègres des deux
.. sexes ; mais elle entendit trop bien ses intérêts pour ne pas
.> éluder une partie de son contrat . et elle n'amena que mille
» esclaves aux Indes, cinq centsmâleset cinq cents femelles,
» quidébarquèrentaucommencementde i5i7àri!edeSaint-
( ^^I }
» Doniingue. Ou en envoya sur le champ la moitié dans
» Je Mexique, ou la dépopulation était extrême. Ces pre-
» miers noirs devinrent d'un prix exorbitant :en effet on
>' ne voit pas trop pourquoi on permit à Chievres de
» revendre une commission qu'il ne pouvait lui - même
» exécuter , ce qui augmenta inutilement les frais de la
» traite. Les Génois, qui retinrent longtemps entre leurs
» mains le commerce des nègres pour les Indes espagnoles,
« y gagnèrent des sommes considérables.
» Cet odieux trafic, qui fait frémir Thumanité , avait été
>• cependant autorisé , et accordé aux Portugais par une
" bulledupape del'année i44o. L'infant Henrique de Por-
» tugal fut le premier prince chrétien qui se servit d'es-
» claves nègres , et Ferdinand le catholique en fit passer
» quelques uns en Amérique dès l'année i5io sans en avoir
>. demandé la permission au pape. En i55ç) on tenait un.
» marché public de nègres et de basanés à Lisbonne, et. ce
>. qu'il y eut de remarquable , c'est qu'on y vendit aussi des
» Brésiliens. On trouve dans une lettre du chevalier Goes
» qu'on négociait vers co temps-là dix à douze mille nègres
» par an à Lisbonne, et qu'on les achetait depuis lo , 12
» 20, 3o, jusqu'à 5o ducats la pièce. Dans une autre
» lettre à Paul Jove il dit que les Africains méritaient bien
)• d'être traités en bêtes , puisqu'ils parlaient arabe et qu'ils
•> étaientcirconcis. — Fragment d'un discours sur l'origine
« de la traite des nègres , que je composai il j a quelques
:> années. »
Voilà une belle garantie ! Et moi je déclare que la presque
totalité de ce paragraphe est d'une absurde fausseté , et une
preuve péremptoire de l'impudence avec laquelle cet
homme en impose. Il dit que Las Casas proposa en iSi-j
un plan pour la traite des nègres , qui fut rejeté par le
cardinal Ximencs , et bientôt après il ajoute que le minis-
tère espagnol accorda en i 5 i G , à Chievres , un privilège
exclusif pour Vachat et la vente des nègres. Je demande
qui administrait le royaume en i5i6, ou , pour mieux dire,
11- 2G
( 4o'^ )
uui était régent de lEspagne. Le roi Ferdinand le catholi-
que étant mort le 23 janvier i5i6 t Herrera, décade 2 ,
liv. 2, c. 3), Ximenès gouverna jusqu'à la fin de juillet 1617,
époque de sa mort : alors le nouveau roi Charles P"" venait de
débarquer à Yilla-Yiciosa, d'oii il se rendit à Tordesillas.
Las Casas , qui était parti de Saint-Domingue dès le mois
de juin de cette année {Herrera , décade i , tome I ^ liv. i,
C-. 16 ) pour aller dénoncer au gouvernement les religieux
de Saint-Jérôme , qui n'avaient pas rendu la liberté aux- In-
diens des Antilles dont ils avaient été nommés gouverneurs,
arriva à Valladolid avec l'intention d'y attendre le roi.
Ghievres, qui était Flamand, vint en Espagne comme cham-
bellan du roi , et ce fut à lui que ce prince accorda le
traité exclusif des quatre mille nègres à transporter dans
les îles ce qui par conséquent ne put avoir lieu que fort
avant dans l'année iSiy. Il n'y eut donc pas de compagnie
Grilles en i5i6 ; de Chièvres n'obtint donc pas son
privilège celte année ; et s'il vendit son droit aux Génois ,
ce fut pour vingt-cinq mille ducats, et non pour vingt-trois
mille , comme Paw le prétend. Il n'est pas plus vrai qu'il
V ait eu cette année un transport de jnille nègres dans les
Antilles, et que la moitié ait été destinée pour le Mexi-
que., dont la dépopulation était extrême, puisque le Mexi-
que ne fut découvert que deux années plus tard , c'est à
dire en iSiQ, comme tout le monde sait, et que sa capi-
tale ne tomba au pouvoir des Espagnols qu'au mois d'août
de i52i.
La population de cet empire était si grande, que Certes
e'crivait à l'empereur : « Dans la petite république deTlas-
» cala , dont le territoire est entouré d'une muraille, il y a,
.. au rapport des gens que j'y ai envoyés pour la visiter,
.. cinq cent mille habitans, ce qui suppose deux millions
« et demi drames. * Ensuite il annonce , en parlant de la
république de Cholula, que le nombre des Indiens qui ha-
bitent cette contrée est si considérable qu il n'y a pas un
pouce de terrein qui ne soit cultivé. Dans une autre lettre ,
( 4-^ )
du 3o octobre iSao , pour justifier le massacre qu'il avait
ordonné dans la république de Tepeaca , il dit au prince :
IS^ous tuâmes une multitude infinie d'habitans dans la
ville de Tepeaca ^ et je distribuai les autres pour rester
esclaves malgré les ordres de Votre Majesté ^ parce qu'ils
(H'aient tué plusieurs Espagnols , et qu'il y a tant de
monde dans ce pays que si j'avais négligé de les punir
sévèrement il eût été impossible de les gouverner. »>
El cependant Corlës n'était pas encore arrivé à l'immense
ville de Mexico , et le dépeuplement était déjà extrême!
Las Casas écrivit avec rais'on qu'il semblait que Dieu eût
mis là plus de monde que partout ailleurs. Quant à son
évêchéde Chiapa, il est de fait que le roi a tiré j usqu'ici six mille
duros de sa cassette pour l'entretien du titulaire. Las Casas
connaissait bien cette pauvreté , et ce fut mêjne ce motif
qui l'engagea à obéir à la volonté de son prince en l'accep-
tant, convaincu d'ailleurs que dans ce poste éminent il lui
serait plus facile de remplir les fonctions de protecteur des
Indiens, dont le cardinal Ximenès l'avait chargé dès l'an-
née i5i6. (Ibid., 1. 3 , c. 6.) On sait que l'évêclié de Cuzco
lui avait été offert en i544 > et qu'il l'avait refusé précisé-
ment parce qu'il était le plus beau et le plus riche de l'Amé-
rique. (Remesal , liv. 4, ch. i3. )
Enfin, Paw trouve l'origine du coinnaerce des esclaves
dans une bulle de 1 44*^5 ^i^i en accorde le privilège aux Por-
tugais dont il prétend que le roi Henriquez ( il devait dire
Enrique) Jut le premier prince chrétien qui se servit
d'esclaves nègres. Que le commerce des Africains ait
commencé par les Portugais , c'est ce qu'on ne niera pas ;
mais non seulement il est faux que le pape l'ait autorisé ; je
ferai voir encore que le Saint-Siège l'a toujours condamné.
Paw avait lu qu'Eugène lY , ainsi que Robertson le fait
remarquer, donna en i538 au roi de Portugal celte partie
du globe qui s'étend depuis le cap Hovn jusqu'aux Indes ,
ou dans Solorzauo que Martin V concéda au roi de Por-
tugal les Indes orientales , et Nicolas V l'Afrique et l'Asie ,
( 4o4 )
et que Calixle IH conlirina ces doualions par une bulle où
celles de ses prédécesseurs sont nienlionuées, delà même
manièrequ'Aiexandre YIdonna à l'Espagne en i493le con-
tinent de l'Amérique ; comme Clément \l lui avait donné
en i344 '^s îles Canaries, et comme Adrien IV avait fait pré-
sent du royaume d'Irlande au roi d'Angleterre Henri II ,
qui l'avait demandé en déclarant au pape qu'il le recon-
naissait ])0ur le maître légitime de toutes les îles. Cette
dernière bulle a été insérée par Solorzano dans son ouvrage
De jure Indiarum. Ce langage des princes du iS^ siècle ne
doit point nous étonner , puisqu'ils n'avaient d'autres maî-
tres sur ces matières que les théologiens et les canonistes.
Celte opinion était tellement enracinée , qu'en 1666 l'In-
quisition de Séville condamna un livre qui enseignait
l'énorme hérésie que le pape n'est point le maître du
temporel des rois. Nous avons vu depuis Alexandre Y
frapper d'anathème l'opinion contraire dans les quatre
propositions du clergé de France , opinion qui a été pro-
fessée de nos jours par le pajie Pie YII. Deslandes Lamport
fut brûlé vers le milieu du siècle dernier par l'Inquisition
de Mexico pour avoir dit que la bulle par laquelle le pape
donnait les Indes au roi d'Espagne était sans valeur et de
toute nullité; et Las Casas fut mandé en Espagne en i547, ^^
obligé de comparaître comme un criminel d'état (Rcmesal,
I. 8, ch. 5 ), parce qu'il avait écrit que cette doctrine n'était
que conditionnelle, et n'autorisait pas la conquête, puis-
qu'au lieu de soldats c'était des missionnaires qu'il voulait
qu'on y envoyât. Las Casas faisait certainement beaucoup
d'honneur aux intentions de la cour de Rome ; mais jamais
il n'eut la pensée de proposer l'esclavage pour des hommes
dont il lui suffisait de faire des sujets du roi d'Espagne,
et c'est bien gratuitement que Paw suppose le contraire.
Examinons maintenant s'il est possible que Las Casas ait
établi la traite des nègres , après avoir appris de Paw lui-
même que le pape avait déjà donné ces hommes aux Portu-
gais en les autorisant à les transporter partout et aies vendre,
- ( 4o5 )
ce qu'ils firent dès le temps de don Enriquo, avant la nais-
sance de Las Casas, et lorsque Ferdinand le Catholique en
avait déjà envoyé en Amérique.
« Il est constant, dit-il , que pendant les treize années qiii
» suivirent la découverte de l'Amérique les Espagnols u v
» transportèrent aucun Africain. La première expédition
» régulière de ce genre n'eut lieu qu'^n i5i7, en consc-
>) quence du plan de commerce que Las Casas avait propose,
» et qui avait obtenu l'approbation du cardinal Adrien,
» après avoir été rejeté par Ximenès de Cisneros. »
Si Paw n'avait pas reconnu que les Portugais transportè-
rent des esclaves , enlevés en Afrique , pour le service du roi
de Portugal, j'aurais prouvé d'abord ce que tout le monde
sait, c'est à dire qu'avant la moitié du quinzième siècle
les Portugais avaient commencé à tirer des habitans de la
côte d'Afrique, et à les vendre comme esclaves, non seule-
ment en Portugal , mais encore en Espagne ; ce qui fait dire
à Sandoval que ce commerce avaii lieu longleinps cwant
qiûon eût découvert le noui^^au monde , et à Mugnoz, his-
torien très fidèle ( liv. i , p. 3 ) , que ce trafic était extrê-
mement actif à Séville au temps oii les Espagnols passè-
rent en Amérique. Il fallait bien que cela fût , et même de-
puis longtemps, puisque dès le commencement de l'admi-
nistration des Indes occidentales , sôus Charles V , il fut or-
donné par une loi positi«fcÉ?e ne plus laisser partir de
mulâtres pour l'Amérique. Cette mesure eut pour motif
l'abus même qu'on avait fait jusque là de ce commerce, (i)
Mais à quelle époque comraença-t-on à transporter des
nègres dans les Indes? Si je prouve qu'avant iSi^ il en
avait été envoyé un fort grand nombre, il s'en suivra que
les assertions tranchantes de Paw ne sont que dos menson-
ges : or les Espagnols arrivèrent en Amérique eu 1492 ;
(1) Lois ilcslmlcs, tit. t'.G , 1. r) de i.53i). — Loi 21 du incinc 'idt; ,
do lo/j) , cl loi, fitic '>, I. 7, de lôy^,
( 4r,G )
en i5o4 les Ireizc années de Paw n'étaient pas encore écoii-
le'es , et je lis dans Herrera ( S*" déc, 1. 4) cliap. 12) que dès
l'année i5oi il fut expressément ordonné par les rois ca-
tholiques de laisser partir pour V Amérique les esclaves
nègres qui étaient au pouvoir des chrétiens , et de perce-
voir au profit dujisc les droits établis pour ce commerce.
Voilà donc le transport des nègres en Amérique permis par
le roi, au bénéfice du trésor public, et l'ancienneté de ce trafic
bien prouvée pour l'Espagne , puisque les hommes qu'on
envoyait dans les Indes étaient nés esclaves des chrétiens.
En i5o3 ( Herrera, déc. i, 1. 5, c. 12 ) , Ovando, gou-
verneur de Saint-Domingue, écrivit au gouvernement yyour
s opposer h ce qiion continuât d expédier des nègres pour
la colonie ^ parce qu'ils se sauvaient parmi les Indiens,
qu'ils rendaient aussi méchans qu^cuXy et qu'il était im-
possible de les faire revenir. Ceci prouve qu'il en était
déjà parti un grand nombre , et qu'ils avaient été élevés au
milieu des blancs.
Herrera ajoute ( déc. i, 1. g^ch. i5 ) : En i5ii, pendant
que les pères dominicains demandaient avec instance
que le sort des Indiens fût amélioré, V ordre fut expédié
pour la seconde fois de ne plus employer qu'un tiers de
ces malheureux dans les mines et au transport des mar-
chandises , et défaire tout ce qu on pourrait pour en-
voyer dans le pays un griuid nombre de nègres de
la Guinée , attendu quun Africain travaillait autant
que quatre Indiens : et comme les esclaves Caraï-
bes s'enfuyaient dans les montagnes , on prit le parti
de leur imprimer avec un fer chaud une marque sur la
cuisse pour les reconnaître , etc. Ainsi, dès Tannée i5i i ,
Je gouvernement s'occupait déjà d'envoyer dans les Indes
un grand nombre d'habilans de la Guinée. I! voulut aussi ,
en iSofi ( Herrera , déc. 1 , 1- 6 , c. 20), que l'on fit obser-
ver aux nègres esclaves les jours de fêtes , et défendit h
leurs maîtres de les faire travailler. Lorsque les rois calho-
liqtics décrétaient de sembl.iblcs mesures il devait y avoir
( 4o7 )
a Saïut-Dommgue un grand nombre d'esclaves africains,
et ces dispositions n'avaient pour but que de les soustraire à
la nécessité de travailler les jours consacrés par la religion.
Ce fut au mois de décembre i5i6 que les pères de Saint-
Jérôme furent envoyés par Ximenès pour gouverner les
Antilles. Ua\s ils na tardèrent pas à demander des es-
claves noirs ( Her. , déc. 2,1.2, ch. 22 ) ; et comme les
récoltes de la canne à sucre , cultivée depuis \5o% avec
le plus grand succès, occupaient déjà quarante moulins,
le gouvernement nomit rien pour que ce service fût fait
par les nègres, et il engagea les Portugais à en aller
chercher un grand nombre sur les côtes de Guinée. (Herr.,
déc. 2 1. 3 , c^i- ï4- ) Ces expéditions s'étant faites avec
une grande activité , elles droits de licence ayant 'produit
des sommes considérables au fisc , le roi les fit servir en 1 5 1 8
à la construction des fabriques de faïence de Madrid et fte
Tolède,
Il est donc évident que Paw en a imposé, et je viens de le
prouver par le témoignage de Herrera, le seul bislorien
que les ennemis de Las Casas aient pu consulter pour ca-
lomnier cet homme vénérable , sur des motifs dont je ferai
bientôt voir toute la faiblesse. Je n'examinerai pas combien
d'esclaves furent transportés en Amérique après l'année
,517 sans l'intervention du gouvernement. On ht dans
Herrera ( déc. 2 , t. 5 , ch. 1 3 ) qu'en i5i9 l'audience de
l'île Saint-Domingue pria le roi d'Espagne de traiter avec
le roi de Portugal pour qu'il fût envoyé autant d'esclaves
qu'on pourrait dans l'île , sans quoi la race indienne y serait
bientôt entièrement détruite. Une convention fut signée
entre les deux gouvernemens , et il arriva bientôt un si grand
nombre de noirs en Amérique qu'ils parvinrent à se rendre
^ indépendans dans la terre-ferme, et élurent pour roi en lôS;
Bayanol (Garcllasso, Inca , comment., part. 2, 1. 3 , c. 3 ),
avec qui le troisième vice-roi, marquis de Canete, signa un
traité de paix qu'il viola bienlôten envoyant leprince noir en
Espagne, oii il mourut quelque temps aprè"^. Qtiant aux Afri-
( 4o8 )
cains, on jugea à propos de les laisser libres, et de les traiter
comme les naturels; ce qui explique pourquoi dans différen-
tes villes anciennes , comme à Slirqua , province de Vene-
zuela , les mulâtres, leurs descendans, jouissent du privilège
exclusif de composer leur municipalité. Mon objet essen-
tiel est de prouver qu'avant 1617 le commerce des esclaves
nègres était déjà en activité tant en Amérique qu'en Europe-
Le premier voyage de Las Casas en Amérique date de l'an-
née i5o2. (Remesal, liv. 2, ch. 10 ). Il partit comme sim-
ple séculier, et trop jeune encore pour jouir d'aucune
espèce de considération. Bien loin de songer alors à plai-
der pour la liberté de personne, il fut lui-même comman-
deur dans l'île de Cuba, circonstance dont il conserva le plus
douloureux souvenir pendant toute sa vie. Eu i5io il reçut
l'ordre de la prêtrise, et chanta la première grand-messe qu^oti
cAt entendue dans le Nouveau-Monde. En i5ii Monlesinos
et Ccrdova, dominicains de l'île de Saint-Domingue, s'élevè-
rent contre le partage des Indiens et le système des com-
manderies ; et ici je dois faire remarquer que ce n'était pas
l'esclavage même qu'on dénonçait, mais l'oppression sous
laquelle les Espagnols faisaient gémir les Indiens, et qui était
encore plus cruelle que la servitude.
A l'époque dont je parle tous les infidèles étaient consi-
dérés comme esclaves ; aussi Christophe-Colomb jugea-t-il
à propos , pour se procurer l'argent nécessaire à son établis-
sement , d'envoyer des Indiens en Espagne pour y être ven-
dus comme esclaves. ( Dec. 1 , 1. 3, pag. i5. ) Cette expédi-
tion déplut à Isabelle, qui la condamna vivement, etsiena sur
le champ l'ordre de renvo^'-er ces hommes dans leur patrie ,
pour y jouir de la même liberté que les autres sujets de la
monarchie : les Caraïbes furent seuls exceptés de cette sage
disposition, et on les«condamna bientôt à l'esclavage , après
s'être assuré qu'ils avaient l'habitude de manger de la chair
humaine.
Colomb imagina aussi de confier aux Espagnols les caci-
ques et leurs sujets, afin qu'ils les employassent comme es-
( 4o9 )
clavcs (i) pour se maintenir dans la colonie, pour leur as-
surer la protection dont ils avaient besoin , et leur apprendre
la politique chrelienne et la religion. De là le nom d'Enco-
niienda ( garde ou tutè'c ) qu'il donna à cette distribution ,
qui fut immense, et dont les résultats eussent été salutaires,
si , par un abus contraire aux vues de Colomb , les Indiens
n'avaient été depuis ce moment plus violemment opprimés
que des esclaves : tel fut le motif des plaintes énergiques que
les dominicains firent entendre dès le commencement de
ce régime de dévastation et de cruauté.
Ils allèrent en Espagne défendre la cause des malheureux
Indiens , et la commission à laquelle Ferdinand les avait
renvoyés prononça en leur faveur. Cependant , comme ce
prince consultait plus volontiers la politique que la religion,
le système des commauderies fut continué, et on se contenta,
pour en empêcher les excès , d'expédier en i5i2 quelques
ordonnances , qui augmentèrent le mal au lieu de le faire
cesser ; ce qui ne manque jamais d'arriver lorsque les pallia-
tifs sont préférés aux véritables remèdes.
Las Casas e'tait un homme d'un mérite distingué , très
instruit dans le droit canonique , et déjà en possession du
titre de licencié : personne n'aurait pu élever le moindre
doute sur l'humanité de son caractère , ni sur sa conduite ,
qui était éminemment charitable. Tant de vertus lui avaient
acquis raffection des Indiens , et lorsqu'il eut appris, dans la
société des Dominicains , combien le système des comman—
deries était criminel , il renonça à la sienne, et se constitua
défenseur des opprimés.
Ce fut en i5i5 que Las Casas partit pour l'Espagne (i) ,
résolu de dénoncer au roi la manière dont les affaires des
Indes étaient administrées. Il arriva en i5i6, et fit au roi, qui
était alors malade , un tableau si vif et si touchant de la mi-
(i) Dec. I, 1.3, (11. if).
(■») Dec. 1, 1. •'), c. 3.
(4'o)
sère des Indiens , que ce prince lui ))romil d'y remédier en-
tièrement , et lui ordonna d'aller l'attendre à Séviîle. A
peine arrivé dans cette ville, Las Casas y apprit la mort de
Ferdinand , et comme son successeur don Carlos était
alors en Flandre, il entreprit ce long voyage pour remp^r
la généreuse mission qu'il s'était imposée. Il vit en passant
à Madrid les cardinaux Ximenès de Cisneros et Adrien , qui
gouvernaient l'état , le premier avec la qualité de régent ,
et le secona comme ambassadeur de l'héritier de la cou-
ronne. Ils l'engagèrent à attendre à Madrid le nouveau mo-
narque, et Las Casas déféra sans peine à leur conseil.
. Xinicncs fut touché des discours de don Barthélemi en fa-
veur des Indiens, et il envoya bien tôt après à Saint-Domingue
troisreligieux de Saint- Jérôme avec des pouvoirs pour gou-
verner l'île de Saint-Domingue. Un article de leurs instruc-
tions portait que la liberté serait immédiatement rendue aux
Indiens. Ces nouveaux commissaires eurent la faculté de
s'adjoindre Las Casas et quelques autres personnes en état de
les aider dans leur administration : ce fut en 1 5 16 que le titre
de protecteur des Indiens fut donné à don Barthélemi (i).
Les religieux arrivèrent à Saint-Domingue dans le mois
de décembre ; après avoir examiné la situation de la colo-
nie, ils jugèrent que la destruction des commanderies serait
impolitique. Las Casas , incapable de sacrifier à la raison
d'état les malheureux Indiens , écrivit au gouvernement
contre ses commissaires, et comme il était persuadé qu'ils
feraient intercepter sa correspondance , et qu'ils avaient de-
mandé qu'il lui fût défendu de revenir en Espagne, il ne prit
conseil que de lui-même, quitta la colonie dans le mois de
mai 1 517, et arriva à la cour, qui était alors à Aranda (2).
Ximenès mourut vers le milieu de cette année, et Las Casas
fut obligé d'aller attendre le roi Charles à Tordesillas. II y
(i) Ibid., c. C.
''2) L. 3, < . 10.
C4'i )
■^it le chancelier don Juan Selvagio , dont il gagna l'estime
el la confiance , et ne se rendit pas moins agréable aux autres
Flamands de la nouvelle cour, qui aimaient à l'entendre par-
ler des affaires de l'Amérique. Quant aux suites de celle
première tentative de Las Casas , voici ce que Robertson
nous en apprend, lui qui n'est pas moins l'adversaire de
don Barthéleini que le partisan de Paw (3) : « L'impossi-
» bilité de faire faire aux colonies aucuns progrès , à moins
» que les planteurs ne pussent forcer les Américains au tra-
» vail, était une objection insurmontable à l'exécution de son
» plan de liberté. Pour écarter cet obstacle, Las Casas pro-
» posa d'acheter dans les établissemens des Portugais à la
» à la côte de l'Afrique un nombre sufïlsant de noirs, et de
» les transporter en Amérique, oiiou les emploierait comme
» esclaves au travail des mines el à la culture du sol. Les
» premiers avantages que les Portugais avaient retirés
» de leurs decou vérités en Afrique leur avaient été pro-
» curés par la vente des esclaves. Plusieurs circonstances
» concouraient à faire revivre cet odieux commerce, aboli
» depuis longtemps en Europe , et aussi contraire aux sen-
» timens de l'humanité qu'aux principes de la religion.
» Dès l'an i5o3 on avait envoyé en Amérique un petit nona-
» bre d'esclaves nègres ; en i5ii Ferdinand avait permis
« qu'on y en portât en plus grande quantité. On trouva que
1) cette espèce d'hommes était plus robuste quelles Auiéri-
» cains , plus capables de résister à une grande fatigue , et
» et plus patiente sous le joug de la servitude. On calculait
» que le travail d'un nègre équivalait à celui de quatre
» Américains. Le cardinalXimenès avait été pressé de per- \
;» mettre et d'encourager ce commerce ; mais il avait rejette
» le projet avec fermeté , parce qu'il avait senti combien i!
5) était injuste de réduire une race d'Jiommes en escla-
(i) Robertson, Hist. <lc l'Amer. , nnn, lâi^, pag. ii3, i4 cl i5 il-
J'i'dit fl.TIlC.
( ^*12 )
» vage en délibérant sur les moyens de rendre la liberlé à
>> une autre. Mais Las Casas , inconséquent comme le sont
» les esprits qui se portent avec une impétuosité opiniâtre
» vers une opinion favorile , était incapable de faire cette
» réflexion. Pendant qu'il combattait avec tant de chaleur
» pour la liberté des habitans du Nouveau-Monde , il tra-
« vaillait à rendre esclaves ceux d'une autre partie , et dans
» la chaleur de son zèle pour sauver les Américains du joug,
» il prononçait sans scrupule qu'il était juste et utile d'en
» imposer un plus pesant encore sur les Africains. Malheu-
» reusement pour ces derniers , le plan de Las Casas fut
» adopté : Charles accorda à un de ses courtisans flamands
)> le privilège exclusif d'importer en Amérique quatre mille
» noirs. Celui-ci vendit son privilège pour vingt-cinq mille
» ducas à des marchands génois , qui les premiers établi-
» rent avec une forme régulière entre l'Afrique et l'Améri-
» que ce commerce d'hommes , qui a reçu depuis de si
» grands accroisemens. »
Ainsi, de même que la sortie de M. Raoul-Rochetle
contre Las Casas est évidemment empruntée et renou-
velée de Robertson , de même aussi celle de Robertson n'a
d'autre fondement que le texte de Paw, bien que celui-ci ait
invoqué le témoignage de Herrera. Je conviens que ce phi-
losophe pouvait causer ainsi, parce que, suivant Mugnoz(i),
Herrera est le premier des historiens de l'Amérique , connu
par sa justifce et son impartialité , autant que ces deux qua-
lités peuvent convenir à un homme qui écrit l'histoire d'une
moitié du globe pour une période de soixante— deux ans ,
qui l'entreprend presque le premier, éloigné de deux ou
trois mille lieues du théâtre des événemens qu'il raconte ,
privé d'histoires particulières , ignorant les langues de tant
de peuples , n'ayant pour témoins que des envahisseurs
mêmes , que la haine divise, qui sont forcés de mentir pour
(i) Préface.
(4i3 )
catlier leurs crimes à leur prince et à leur patrie , et dont
enfin les passions , encore mal assoupies , peuvent si facile-
ment surprendre la bonne foi de l'historien et faire triom-
pher l'erreur. C'est pour ainsi dire un miracle que l'his-
torien Herrera ait si souvent reticontré la vérité' ; mais il ne
la dit pas toujours , et c^st un reproche que plusieurs his-
toriens , entre autres Torquemada , ont cru pouvoir lui
faire. Je pourrais aussi en signaler d'autres dans ses De'cades ;
je dirai seulement qu'il y en a beaucoup moins dans les
premières parce que jusqu'en i52o il n'a presque fait,
suivant Mugnoz ( i ), que citer textuellement ou d'une manière
abrégée V Histoire universelle des Indes , écrite par Las
Casas avec un ordre très convenable et d'après une foule de
documens exacts. Il y en a trois volumes in-folio qui ont
appartenu à la bibliothèque de Saint- Grégoire de Valla-
dolid , et qui sont aujourd'hui dans la bibliothèque privée
de Sa Majesté. Il faut savoir gré à Herrera d'avoir pris
pour guide don Barthélemi , dont il ne parle d'ailleurs que
comme d'un saint évêque et d'un auteur plein de bonne
foi (2) .
L'auteur qu'il est permis de blâmer ici c'est Robertson ,
qui ne fait que copier sou maître Paw , pendant qu'il pro-
teste ne s'appuyer que sur Herrera. Mais ces deux auteurs
sont si opposés l'uji à l'autre , que , lorsque Herrera croit
trouver un sujet d'éloge pour Las Casas , Robertson ne
manque jamais de dénaturer ses idées pour accuser ce grand
homme. Il y a sans doute quelque chose de grave dans
l'accusation que je porte contre l'historien anglais ; mais je
ne suis pas sans moyens de justification , et tout le monde
pensera comme moi , à moins qu'on ne suppose que , trop
prévenu en faveur de'Ximenès, il n'a point assez réfléchi
au mal qu'il faisait injustement à L;is Casas.
(ij Voy. sa piéfacc.
(•.*) ilevreia , Dec. •>, I. 3 , c. 1 .
( 4^4 )
Cet auteur nous parle d'abord du couuDerce des nègrej
comme étant aboli en Europe , tandis qu'au contraire il y
était dans l'état le plus florissant (ainsi que je l'ai fait
remarquer) à l'époque de la découverte du Nouveau-Monde.
Il ne voit que fort peu de ncgres transportés d'Afri-
que depuis Vannée i5o3 , et convient seulement que Fer-
dinand permit de donner un peu d'accroissement à ce
commerce. Nous avons vu cependant que dès l'année i5oi
on en transportait aux frais du trésor royal , et qu'il en
était déjà parti beaucoup lorsque le roi ordonna en i5it
qu'on s'en procurerait un plus grand nombre. Robertson
ne s'est tant éloigné de la vérité sur ce point que parce
qu'il a accordé trop de confiance au philosophe Paw. Il
dit ensuite que Las Casas proposa et sollicita même la
vente des esclaves ; tiiais que Ximenès Cisneros s'y refusa
avec fermeté ., parce qu'il avait reconnu combien il était
injuste de réduire en esclavage une race d'hommes ,
pendant qu'on délibérait sur les moyens d'en délivrer
une autre du joug de la servitude. En lisant ce passage
on serait tenté de croire qu'il est pris dans Herrera ;
mais il est certain que Robertson copie encore ici son maître
Paw , afin de dénigrer Las Casas , et de prêter à son héros
Ximenès des idées aussi incompatibles avec l'esprii de son
siècle qu'avec le caractère despotique de ce cardinal. C'est
lui qui commença à attaquer sourdement les libertés de sa
patrie en rendant permanentes et en faisant solder par le
roi les troupes , qui avaient toujours été nationales. Au
commencement de la guerre que l'Espagne fit au roi d'Oran
il annonça qu'il serait impossible d'employer si loin les mili-
ces , et l'usage s'établit alors de payer , au moins les offi-
ciers, avec l'argent du fisc. Les grands s'étant opposés à
cette innovation , le régent leur fil voir de ses fenêtres im
parc d'artillerie qu'on y avait formé par son ordre. C'est
encore à lui qu'est dû l'établissement de l'Inquisition en
Amérique ; elle y fut organisée en irïii par deux inqui-
siteurs , l'archevêque do Saint -Domingne et l'évêque de la
(4i5 )
Conception (i). Comment Roberlson pouvail-il croire aux
scrupules de Ximeuès sur la traite des nègres, que tout le
monde voyait alors sans surprise et sans indignation , puis-
que ce cardinal, dans les instructions qu'il remit à ses com-
missaires de Saint-Domingue , s'exprimait ainsi : « Afin de
» conserveries Castillans et d'améliorer leur condition , il
» semble qu'on pourrait venir au secours des uns avec les
» terres qu'on achètera pour eux, afin d'établir des commu-
» nautés 'd'Indiens (c'est ce que Las Casas avait proposé
» pour les séparer des Espagnols ) , et les autres en leur
» permettant d'employer des esclaves , ou en leur procu-
i> raut d'autres avantages qui leur soient agréables. Le roi
» pourrait aussi leur fournir des bàtimeus équipés pour
» aller s'emparer des Caraïbes : cette race n'est propre
» qu'au travail , et doit y être condamnée , parée que les
>• chrétiens n'ont pas de plus grand ennemi ; elle les tue et
» les mange , et jamais elle n'a voulu entendre parler de
» foi ni de religion chrétienne : cependant que les colons
» ne se permettent pas , sous prétexte d'aller faire la
>• guerre aux Caraïbes, de surprendre les autres Indiens;
» s'ils vicient cette défense , qu'ils soient punis de mort. ■»
Lorsque ces Indiens caraïbes étaient pris on les marquait
avec un fer chaud : cet usage commença sous le ministère de
Cisueros : l'instrument qu'on y employait était un véritable
sceau royal , conservé et respecté comme un des insignes de
la souveraineté; il était imprimé brùlantsur le visage, sur les
bras et les jambes. Le nom de Caraïbes n'appartenait en
particulier à aucun des peuples habitans des îles , quoique
les Espagnols l'eussent donné à ceux des insulaires qui man-
geaient de la chair humaine ; il fut d'abord employé dans la
Terre-Ferme , et il signifie hommes vaillans : les Euro-
péens retendirent ensuite à toutes les peuplades indiennes qui
leur opposaientdela résistance, et on vit des royaumes entiers
i) Rervera, Drc. i,l. 5 et l^'
( 4i6 )
dont tous les habilans et jusqu'aux enfans à la mamelle
furent marqués comme esclaves. Un siècle ne suffit pas pour
mettre tant d'horreurs à exécution , parce que le ministère,
incertain dans ses plans , permettait et défendait tour à
tour l'esclavage, ainsi que les commanderies , dont le régime
existe encore sur plusieurs points de l'Amérique, et s'est
même étendu ailleurs sur les mulâtres , sous le titre de
régime de protection.
On voit que Cisneros condamnait sans remords les Indiens
à l'esclavage ; pourquoi donc eût-il craint d'abandonner les
nègres au même sort , puisque le commerce en était établi
en Espagne et protégé par son administration ? Cependant
Robertson cite Herrera pour la défense du cardinal , et voici
le passage (i) : « Dans la circonstance présente (celle delà
» mort du roi , arrivée le 23 mars 1 5 1 6 ) , le cardinal Fran-
» cois Xiraenès de Cisneros ordonna aux employés royaux
» des Indes, assemblés dans la chambre de commerce de
» Séville, de dresser un état particulier des sommes dues au
» gouvernement jusqu'au jour de la mort du roi, attendu
» que la moitié en appartenait à l'âme du prince. Il fut
» aussi arrêté qu'on n'enverrait plus d'Africains esclaves en
» Amérique. Mais ou pensa alors dans le monde que le
» nombre des Indiens diminuant chaque jour , et le besoin
» d'esclaves africains se faisant plus vivement sentir , le
» ministère s'était flatté de se procurer de grandes som-
» mesd'argent en établissant un impôt sur la traite. Les
» pays qui demandaient le plus d'esclaves étaient les îles de
« Saint-Domingue et de Cuba, dont les procureurs, Antoine
» Velasquez et Pamphyle Narvaez , avaient aussi adressé
» d'autres demandes au gouvernement. »
Que conclure de cette citation? Que Robertson en a
imposé pour avoir le plaisir de louer Cisneros aux dépens
de Las Casas , ou qu'il n'entendait pas bien la langue espa-
(i) Tleireiu, D('c. v-A- 'i, c <S
( 4^7 )
gnole. Le qu'Herrera dit ici, c'est que le re'gcnt , homme
politique et rusé , qui avait besoin d'argent , voyant les
Espagnols d'Ame'rique demander un si grand nombre d'A-
fricains, profita habilement de cette circonstance , et suspen-
dit , pour e'tablir sou impôt , l'importation des nègres jus-
qu'à ce qu'on eût réglé les droits que chaque vaisseau négrier
aurait à payer. Quod stalim cognitumj'inl, id fuisse quia
cuni multi negri expectarentur , viswn ti fuit ^ si impor-
talioni tribulura adderelur . id profuturum œrarin régis.
(Traduction littérale.)
Cette suspension ne dura pas un an, et fut levée lors-
que Las Casas proposa, après la mort de Ximenès , une
mesure que les procureurs des Indes, les religieux commis-
saires et tous les Espagnols du Nouveau-Monde demandaient
avec instance, c'est à dire que les droits d'importation fus-
sent fixés , afin qu'on pût transporter des Africains dans
les colonies , qui en avaient le plus grand besoin pour la
culture et pour le soulagement des habi tans indigènes.
J'ai tort de dire que l'importation fut suspendue pendant
un an ; elle ne le fut jamais; car, quoique celte mesure
eût été adoptée en Espagne par le cardinal , le roi , qui
était alors en Flandre, n'en fut pas instruit, ou refusa de la
sanctionner. « Le roi, dit Herrera (i), débarqua à Yilla-
» Viciosa , et fut voir sa mère à Tordesilias. Cisneros mou-
» rut, et bientôt après on vit paraître un grand nombre
» de cédules royales qui accordaient des commanderies
» en Amérique , et d'autres grâces du même genre. Le
» prince , n'étant pas encore informé de ce qui se passait
» dans les colonies , ne refusait rien aux prières de ses
» courtisans , et accordait même des licences pour la traite ,
» quoiqu'elle eût été défendue par le régent. »
Je vais citer maintenant le fameux passage cpii a servi de
texte aux déclarnations contre Las Casas. C'est le seul
(ly Mènera, Di^c. i,l. j, c!i. ifci
II. 27
( 4i8 )
que l'oii trouve dans les auteurs espagnols , à moins que
l'on ne veuille rappeler quelques e'crivains qui l'ont copié,
entr'aulresRemesal , dans sa Vie de Las Casas, page 663.
II est dans la deuxième décade de Herrera , !. 2, c. 2 : « Le
» licencié Casas , rencontrant beaucoup d'opposition dans
•• le plan qu'il avait formé pour venir au secours des Indiens,
» et voyant que les opinions qu'il avait publiées n'avaient
H eu aucun résultat, malgré le crédit extraordinaire dont
» il jouissait auprès du conseiller flamand don Juan Selva-
» gio , il eut recours à d'autres moyens pour arriver au
» même but. Il demanda , en iSi^ , que l'importation des
» Africains fût permise aux Espagnols établis dans les
Il Indes , afin de diminuer le travail et la peine des natu-
» rels dans les mines et dans les métairies , et qu'il fût
» enrôlé en Espagne bon nombre de laboureurs qui passe-
II raient dans les Indes à des conditions et avec des avan—
» ta ges qu'il indiqua. Ce nouveau projet obtint l'approba-
» tion du cardinal de Tortose, Adrien, du grand cbance-
II lier et des ministres flamands. On consulta la chambre
>i de commerce de Séville pour savoir de quel nombre
1» d'Africains Cuba , Saint-Domingue, San-Juan et la Ja-
» maïque auraient besoin. Elle répondit qu'il suffirait d'en
Il envoyer quatre mille. Celte réponse ayant été presque
» aussitôt communiquée par quelque intrigant au flamand
Il de Chièvres , majordome du roi, ce courtisan obtint du
Il monarque le monopole de la traite, et le vendit à des
1. Génois pour 25 mille ducats , à condition que pendant
» huit ans il ne serait pas accordé d'autre licence par le
M roi. Ce traité fut extrêmement funeste à la population
» des îles et surtout aux Indiens, pour qui il avait été accordé :
» en effet, si la traite eût été libre , tous les Espagnols l'au-
» raient faite ; mais , les Génois vendant fort chérie droit
u qu'ils avaient acquis, peu d'Espagnols furent en état de
M le payer, et l'importation des noirs fut presque nulle.
Il II fut conseillé au roi de rembourser avec les fonds de sa
» cassette les 25 mille ducats du majordome , et de rentrer
( 4i9 )
» dans son droit, qui ne pom ait manquer de rapporter beau-
»» coup, et d'être fort utile à ses sujets. Malheureusement le
•> roi avait alors peu d'argent, et comme on lui laissa igno-
« rer bien des choses sur les affaires des Indes , ou ne fit
" rien de ce qui importait le plus. »
On voit ici la preuve de ce que j'ai dit un peu plus haut,
que Robertson blâme Las Casas lorsque Herrera croit de-
voir faire l'éloge de sa conduite ; il regarde comme un
mal l'importation des esclaves , et l'historien espagnol re-
serve ce nom pour le monopole qui a empêché cette impor-
tation d'être plus grande ; tant les idées diffèrent suivant les
époques ! Ce qu'il y eut de plus fâcheux dans cette cir-
constance, c'est qu'on n'exécuta pas même le contrat du
monopole, et ce fut la faute du roi : » L'âge du prince , dit
» Herrera (i) , ne lui permettait pas de s'occuper avec dis-
■>■> cernement des pertes et des acquisitions que le trésor pou-
•> vait faire ; et comme il avait oublié ce qu'on lui avait dit
» contre le monopole des noirs , non seulement il ne révo-
» qua pas celui qu'il avait accordé à son majordome , mais
)' on le vit dans ce temps-là en signer d'autres pour différentes
» personnes » Enfin Herrera nous apprend qu'en l'année
iSaS (2) les procureurs des colonies, voyant le mal qu'avait
fait le monopole des quatre raille nègres, et reconnu la néces-
sité d'avoir des esclaves dans les Indes , obtinrent de l'empe-
reur la révocation d'un second contrat de huit années
qu'il venait de signer à son majordome, et la permission de
transporter seulement quinze cents nègres dans les îles, «< soit
» parce que le nombre en était plus grand que celui des
» chrétiens , soit parce qu'ils avaient commencé à se faire
» craindre : afin de prévenir toute espèce de désordre , il
>. fut enjoint à chaque colon d'observer, dans le nombre des
(r) Dec. -».,!. 3,c. I.
{■1) D^-c 3, 1. f), c. S.
( 4^o )
>' hommes qu'il emploierait , la proportion d'un tiers Je
» chrétiens contre tleux d'esclaves nègres. »
Il résulte évidemment de tout ce qu'on vient de lire ,
1° que 'es Portugais eurent à peine découvert quelques parties
de l'Afrique, qu'ils commencèrent à en tirer des nègres, et
à les vendre en Portugal et en Espagne dès le milieu du i5*
siècle , et que ce commerce était déjà florissant lorsque Co-
lomb découvrit le Nouveau-Monde ; 2° que les Espagnols en
transportèrent eux-mêmes bientôt après un grand nombre
avec la permission de leur gouvernement ; 3° que le cardinal
Ximenès de Cisneros ne défendit pas ce commerce , et qu'au
contraire , voyant en i5i6 que les demandes d'esclaves
africains devenaient plus fréquentes , et pouvaient être une
ressource fiscale fort importante, il suspendit pour quelque
temps ce commerce afin d'en régler les conditions; 4° que Las
Casas échoua dans les efforts qu'il fit pour adoucir le sort
des Indiens , que les travaux faisaient périr par milliers , pen-
dant que le nombre des nègres augmentait dans les colonies.
« Ceux qu'on avait transportés à Saint-Domingue , dit Her-
» rera (i) , firent bien voir qu'un nègre ne mourait pas s'il
» n'était pendu ». Instruit que les procureurs des îles pres-
saient le ministère de fixer enfin le tarif des droits d'impor-
tation des noirs , il leur proposa lui-même celte mesure
parmi beaucoup djautres. L'avis en avant été donné par un in-
trigant à de Chièvres , celui-ci obtint du roi le droit exclusif
de transporter pendant huit ans quatre mille esclaves dans les
îles ; en sorte que le crime de Las Casas , commun à bien
d'autres, fut de supplier que le gouvernement fixât le plus
promptement possible les droits qu'il voulait imposer sur la
traite ; tentative qui , bien loin d'augmenter le nombre des
esclaves, eut l'avantage d'en rendre l'importation presque
nulle pendant huit ans ; tandis qu'abandonnée à l'avidité
des spéculateurs , elle eût multiplié à l'infini le nombre
(1; Dec. 2,1. 3. ch. 14.
(4.1 )
dts victimes. Y a-t-il dans tout cela de quoi déclamer si
vivement contre ce saint homme , et l'accuser d'avoir établi
le commerce d-es noirs , qui existait avant lui , et qui ne fut
jamais défendu ?
Peut-être dira-t-on que Las Casas aurait dû. s'opposer
directement à l'esclavage des Africains , parce qu'il est
contraire à tous les principes de la morale et de la justice ;
mais ce serait vouloir que dans le 16®. siècle on eût rai-
sonné comme dans le 19°. Personne alors n'éprouvait le
moindre scrupule à cet égard , et toute l'Europe chrétienne
a vu ce commerce d'un œil au^si tranquille jusqu'à nos
jours : l'Espagne et le Portugal le font encore , et la France
vient d'exiger directement l'esclavage pour neuf ans par
un traité solennel.
Expliquons-nous. Le christianisme a recommandé aux
hommes la charité et la douceur , et c'est en leur enseignant
qu'ils sont tous les enfans d'un même père , et les frères de
Jésus-Christ, qu'il rend plus légères les chaînes de ceux qui
en portent , et qu'il les fait enfin tomber de leurs mains ;
mais on peut être bon chrétien et avoir des esclaves , lors-
qu'on les a légitimement acquis et qu'on les traite avec une
bienveillance toute chrétienne. Jésus-Christ nous a appelés
à la liberté , et délivrés de la servitude du péché et de la loi
mosaïque ; mais , afin que les fidèles n'entendissent pas ces
paroles d'une liberté corporelle , saint Paul ne cesse pas datis
ses Epîtres d'exhorter les esclaves h servir leurs maîtres , et
h leur obéir comme a Jésus-CIirist même. Phiiémon était
ministre de l'Evangile , et quoique saint Paul eût baptisé
et ordonné prêtre Oiiésime , son esclave, et qu'il en eût
besoin pour le ministère de la parole, il n'use point de la
liberté qu'il lient de Dieu pour rien ordonner à Phiiémon ;
mais il lui renvoie sou esclave ; il le lui recoirimande, et sol-
licite son pardon avec toute l'afïéclion d'un père. D'après
les lois de l'empire , l'acquisition des esclaves était légi-
time; or l'Evangile n'a pas pour objet de troubler les loij
riviles.
( 42 2 )
En Afrique il naîl, d'après la loi , des hommes esclaves;
c'est elle aussi qui les fait tels à diffcrens âges , et par forme
de châtiment. On publiait, dès le commencement de la traite,
que les esclaves apportés d'Afrique par les Portugais pour
être vendus en Europe appartenaient à cette classe : per-
sonne n'était en état de démentir le fait, surtout lorsqu'on
vo^yait ce genre de commerce autorisé par les gouverneraens
chrétiens ; Las Casas ne devait donc pas supposer qu'il était
illégitime.
A la fin du dernier siècle ou a connu les horreurs qui se
commettaient en Afrique , et il a fallu sept à huit ans pour
en établir la preuve légale devant le parlement d'Angleterre.
En considérant la traite des noirs telle qu'on la fait mainte-
nant, elle est formellement défendue par l'apôtre saint Paul
dans sa première lettre àTimothée;il y met au nombre des
plus grands criminels ces voleurs d'hommes libres (plagia-
rios), dont ils font des esclaves. C'est dans ce sens que la
traite a été condamnée par la cour de Rome, et cela d'a-
yrès les insta?îces de Las Casas , qui se fondait sur ce que
les Indiens étaient libres par leur nature , et qu'on n'avait
aucun motif raisonnable de les rendre esclaves.
Chaque siècle a ses préjugés. Les lois des Indes , en défen-
dant qu'il y (ùt introduit sans permission des esclaves
nègres , blancs , roux , basanés , venus du Levant ou de
la Guinée , indiquent que ce commerce ne se faisait pas
seulement aux dépens des esclaves nègres , mais encore avec
les Maures et d'autres races de l'espèce humaine. On ne
peut nier que les Portugais ne fussent des voleurs d'hommes
libres en Afrique et en Asie , et qu'ils ne commissent le
même crime en Amérique , ainsi que les Espagnols , comme
anciennement d'autres peuples de l'Europe l'avaient prati-
qué dans cette partie du monde.
Tout infidèle , disait-on , qui refuse de recevoir la loi de
Jésus -Christ est esclave. Cette loi commande d'obéir à
^l'Eglise, et au pape, qui est son chef: c'est lui qui a donné les
Pires des Indes à d'autres rois; et puisque leurs habitan*
( 4^5 ) •
refusent de se soumettre à eux , il s'ensuit qu'ils résistent à
l'Eglise et à leurs rois légitimes , et qu'ils doivent être exter-
minés ou réduits à la condition d'esclaves.
Croirait-on que telle était la manière déraisonner des théo-
logiens et des jurisconsultes du 16" siècle? On peut voir
dans Herrera (i) le manifeste rédigé sous leurs yeux, et
adressé en i5io par les rois d'Espagne aux généraux qui
venaient de conquérir l'Amérique : on y trouve des instruc-
tions sur ce qu'ils doivent déclarer aux Indiens ; cette pièce
confirme ce que je viens de dire ; en voici la conclusion : «En
» conséquence, je vous exhorte et vous somme de recon-
5) naître la sainte Eglise pour la maîtresse et la souveraine
» de l'Univers , et le souverain pontife, appelé pape au nom
M de ladite Église, ainsi que Sa Majesté le roi d'Espagne, qui
» le représente comme maître , seigneur et roi , en vertu
» de ladite donal'on. Si vous ne le faites , ou que vous dif-
» feriez méchamment à le faire , je vous déclare qu'avec
» l'aide de Dieu je marcherai avec une armée puissante
» contre vous , pour vous combattre par tous les moyens
" qui seront en mon pouvoir, et partout où il sera possible
» de vous rencontrer. Je vous soumettrai à la puissance de
» l'Église et à celle de Sa Majesté ; je disposerai de vos per-
>' sonnes suivant qu'elle en aura ordonné ; je m'emparerai
M de vos biens , et vous ferai souffrir tout le mal imaginable,
« comme à des sujets qui refusent d'obéir , qui ne veulent
» pas recevoir leur roi et maître, et s'obstinent dans la résis-
« tance et la contradiction. »
Cette menace des conquérans ne fut jamais vaine , quoi-
qu'elle n'eût été faite que dans l'intérieur de leurs camps et
en langue espagnole. Las Casas et les dominicains, dont il
était le confrère, depuis iSaS (2), eurent le courage de
réclamer contre cette doctrine, qui était alors presque géné-
(1) Dec. I , 1. 7, c, i5.
^7^ Rrnirsnl. \. 7, rh. 16.
■ ( 42-i )
ralemenl reçue , et défendue surlout avec une sorte d'achar-
nement par les franciscains.
Las Casas disait qu'il fallait prêcher l'Évangile d'une
manière pacifique; qu'il était contraire à ses préceptes de
le faire recevoir avec violence ; qu'il ne donne à personne le
droit de faire la guerre à un peuple , de le soumettre et de
l'asservir, attendu que ce serait confondre ce livre divin avec
l'Alcoran. Las Casas composa difFérens traités pour défendre
sa doctrine , entre autres son livre célèbre Be unico -uoca-
tionis modo. Lorsque les dominicains commencèrent en
i5i I à prêcher dans le sens de Las Casas , les Espagnols de
Saint-Domingue en furent troublés, et ne perdirent pas
un moment pour leur susciter des ennemis en Espagne;
mais ils furent soutenus par la commission que Ferdinand
avait chargée d'aller dans les Indes examiner l'état des
affaires. Il est vrai que le système des commanderies ne fut
pas abandonné ; mais on déclara que les Indiens étaient
libres , à l'exception des Caraïbes , et des mesures furent
prises pour assurer aux Indiens le temps nécessaire à leur ins-
truction religieuse. Ce fut alors, c'est à dire en iSi- ,
que les Espagnols, toujours mal intentionnés i l'égard des
indigènes , prétendirent qu'ils n'étaient pas des hommes ,
et qu'ils ne pouvaient par conséquent ni devenir chrétiens,'
ni rien posséder.
Comme Saint - Domingue était alors la métropole du
Nouveau-Monde, et surtout la station la plus importante
pour le reste de l'Amérique , l'hérésie absurde que Las Casas
combattait avec tant de force y pénétra (ij de tous côtés,
et des désastre» incalculables en furent la suite. Les bour-
reaux, avides de sang humain , virent ou commandèrenc
froidement les exécutions les plus horribles, et la mori de
leurs semblables les toucha aussi peu que celle des brutes.
Déjà trois millions d'Indiens avaient péri sous leurs coups
(ly Hcuicsai, ]i\, 3, d:. i6 cl 17.
( 4^5 )
dans les Aulilles. Eci ce moment ces monstres avaient or-
ganisé de grandes chasses contre les Indiens dans la Terre-
Ferme et le royaume de Yucatan. Jamais l'espèce humaine
ne fui mise à plus bas prix : une jeune fille , à choisir entre
cent , ne coûtait qu'un morceau de lard , suivant Las Casas ,
et tout Espagnol pouvait avec un fromage se procurer un gar-
çon , enfant de prince ou de seigneur, cent hommes étaient le
prix d'uu cheval, et tout ce qui ne mourait pas demeurait es-
clave. Ces scènes d'horreur se passaient pendant que Las Casas
proposait au gouvernement de régler les droits du fisc sur les
vaisseaux négriers, parce qu'il esj>érait que, lorsque les
Espagnols auraient des hommes pour faire labourer leurs
terres, le carnage des Indiens cesserait de lui-même.
Il était à Saint-Domingue en i53o, lorsqu'il apprit que
les Espagnols avaient pénétre dans le Pérou. Il ne perd pas
un moment, et vient en Espagne demander des ordres pour
que les habitans de ce nouveau pays ne subissent pas, com-
me les autres, la condition d'esclaves. Il vole, au Pérou,
joint Pizarre et Alniagro près de Quito ^ et leur remet ses
dépe'ches.
Bientôt, de retour à Mexico , il y est témoin des ravages
qu'y fait exercer la doctrine qui refuse une àme aux Indiens ,
et il envoie à Rome le prieur de Saint - Dominique ,
F.Bernard de Minaya, avec la célèbre lettre latine du premier
évêque de TIascaia , dom Garces : elle a été insérée au com-
mencement de la collection des conciles de Mexico , faite par
Lorenzana , et dans l'histoire du couvent 'de Saint-Domini-
que de Mexico, par Davila Padilla, à l'article de la Fie de
Garces. Ce prélat y prouve, par des miracles opérés parmi
les Indiens, que ces peuples sont en état de comprendre les
vérités de notre foi , et il atteste que ses Indiens ont plus
de talent, plus de docilité et plus de vertus que les Es-
pagnols.
\L\\ i53t le pape Jules III expédia deux fameux brefs ,
datés du mois de juin. Dans le premier il se plaint « que,
" par l'invention de 5alan , plusieurs ric ses suppôts , ex-
( 4^'.i; )
» cilés par la plus iiisaliabic ambition , osent prétendre quf
» les Indiens occidentaux et d'autres peuples récemment
» découverts , sous prétexte qu'ils ne sont pas chrétiens ,
» doivent être réduits en servitude , et soumis à leur volonté
« comme de purs animaux. Il déclare qu'étant véritable—
» ment hommes comme les chrétiens , et par conséquent
» capables de recevoir la foi en Jésus-Christ et de posséder
^> des terres , on ne peut les priver ni de leurs biens
« ni de leur liberté. » Remesal et Torquemada rappor-
tent cette pièce (i). Le second bref se trouve aussi dans
Remesal : le pape y ordonne à l'archevêque de Séville ,
alors métropolitain des Indes , de réprimer , « par les pei-
» nés canoniques les plus sévères, l'audace téméraire de ces
» impies , afin qu'ils n'osent plus condanmer les Indiens à
" la servitude , attendu que , leur qualité d'homme permel-
» tant d'en faire des chrétiens et de les sauver, ils ne doi-
>• vent point périr dans l'esclavage, mais être conduits à
» la foi par la prédication et par les bons exemples. » Las
Casas , muni de ces deux brefs , plaidait à la fois pour le-.
Indiens et pour les nègres, sans savoir ce qu'on voulait faire
de ces derniers, mais parce qu'il avait lu dans une de ces
pièces, les mots alias gentes , et qu'il trouvait très naturel
d'en faire l'application aux Africains.
Le pape y confirmait les réponses que Las Casas adressait
aux Espagnols que sa doctrine animait contre lui , et qui
pour se défendre lui montraient la bulle d'Alexandre YI.
Cette bulle , leur disait-il , n'est que conditionnelle , et ap-
plicable seulement dans le cas où les Indiens voudraient
se soumettre au roi d'Espagne, puisqu'elle recommande de
leur envoyer des missionnaires, et non des soldats. Votre ex-
plication , lui répliquaient ses ennemis, annulle la dona-
tion faite par le* papes, et détruit l'autorité universelle des
(i) \a' innniei 1. 3, r!i. iGwt i - . «-l le r,e< ond I.
( ^^^7 )
souverains pontifes. Comme celte dernière proposition pas-
sait alors pour un article de foi, Las Casas était fort embar-
rassé pour concilier cette doctrine avec celle de l'Évangile,
et pour éviter l'inconvénient d'être attaqué comme héréti-
que et comme rebelle. Il assurait que le pape avait eu le
droit d'imposer au roi d'Espagne l'obligation de protéger
l'Évangile dans les Indes, et que ce service lui donnait le
droit d'exiger un tribut de ses habitans , mais qu'il n'avait
pas celui de les dépouiller de leurs biens et de leur indépen-
dance. Las Casas fit celte réponse à Sépulveda , et on voit
qu'elle est confirmée par les brefs , qui sont comme la ré-
tractation de la bulle d'Alexandre.
Lorsque les brefs de Paul III parurent Las Casas était
déjà arrivé en Espagne pour se concerter avec Vévcque élu
de Mexico Zumarraga, que l'audience royale de Mexico
avait exilé pour s'être opposé à ses entreprises vexatoires.
Ce prélat a fait , peut-être sans le vouloir, plus de mal que
personne aux Indiens : Las Casas au contraire composa à
Valence , en iS^s , son terrible Mémoire de la destruction
des Indes. Le roi en fut alarmé; et cette même année, après
en avoir délibéré avec les hommes les plus éclairés du royau-
me, le gouvernement fit des lois au nombre de quarante-deux,
toutes favorables aux Indiens. Afin que leur exécution en fût
plus facile , deux juges furent envoyés en Amérique , l'uu à
Mexico et l'autre au Pérou. Leur arrivée fut l'occasion des
plus grands scandales qu'on eût encore vus. Les Espagnols du
Pérou prirent lesarmçs pour conserver les traités qu'ils avaient
faits avec le roi d'Espagne, et ils livrèrent une bataille au vice-
roi, qui y perdit la vie. Au Mexique l'agitation ne J'ut pas
moindre , et les colons envoyèrent en Europe des commis--
saires qui firent révoquer par l'empereur , qui était alors à
Ratisbonne , les lois de i54ti, et s'en retournèrent dans
le Nouveau-Monde avec l'ordre d'y rétablir le régime féodal.
Las Casas, qui avail été nommé à l'cvcché de Chiappa ,
était revenu dans la Nouvelle-Espagne avec les lois apporlce>
de l'Europe. Il publia un caléchisnric qui fut approuve dans
( 4-^8 )
la suite par les meilleurs théologiens de l'Espagne, et il
défendit aux prêtres et aux religieux de donner l'absolu-
tion à ceux des Espagnols qui refuseraient de rendre la li-
berté à leurs esclaves. Celte mesure lui attira, ainsi qu'aux
dominiciins , une grande persécution pendant l'année
1545 : un concile provincial fut convoqué à Mexico pour
discuter plusieurs points relatifs au baptême dos Indiens,
à leurs mariages , etc. Casas proposa de s'y occuper de
l'abolition de l'esclavage des Indiens. Le vice-roi s'y op-
posa , et don Barthélemi. , profitant de l'occasion d'une fête ,
fit un sermon sur ce texte d'Isaïe : « Nunc ergô ingressus ,
» scribe ei super librum , et in libro diligenter exara illud ;
» et erit in die novissimo in teslimonium usque in aeter-
>> num ; populus enim ad iracundiam provocans est , etfilii
» mendaces , filii noientes audire legem Dei qui dicunt
« videntibus: Nolite videre , et aspicientibus : Nolitedicere
» nobisea quae recta sunt : loquimini nobis placenlia. » Las
Casas parla avec tant de force et d'onction , que le vice-roi,
vaincu par son éloquence, permit que ce point fût discuté
par les théologiens dans le couvent de Saint-Dominique.
Chaque séance de cette assemblée , dit Remesal (i) , était
un jour de justice, puisque les conquérans et les posses-
seurs d'esclaves venaient y entendre leur condamnation.
Le manifeste que les généraux devaient lire aux Indiens
de la part du roi fut supprimé, et il ne fut pas difficile de
prouver ou qu'ils n'en faisaient aucun usage avec les In-
diens , ou qu'il n'était proclamé qu'enjangue espagnole , et
seulement au milieu des soldats. Tout ce qui fut décidé
dans cette réunion de théologiens était conforme aux prin-
cipes que Las Casas avait établis dans son traité De iinico
vocalionis modo, composé à Guatimala quelques années
auparavant , lorsque , par les simples voies de la persuasion,
il soumit un pays ravagé depuis huit ans par la guerre,
1) L. 7, c 17.
C 4:^9 )
nommé pour cette raison la terre des hostilités , mais qui,
depuis la pacification opérée par Las Casas, n'est plus ap-
pelée que la vcrapaz.
Malgré le service important que l'évêque de Cliiappa venait
de rendre à sou roi et à l'humanité , il fut obligé , après la
tenue du concile , d'aller comparaître en Espagne devant
le conseil des Indes comme un criminel d'état. Ce fut
pour l'entendre discuter contradictoirenient avec Sepulveda
sur les affaires des Indes , que l'empereur convoqua , en
i55o , la célèbre junte de Séville dont le savant Dominique
Soto fut le rapporteur. Sa décision fut si favorable à Las
Casas, que Charles-Quint défendit que le mot de conquête
fût jamais employé en parlant de l'Amérique (i). Il voulut
qu'on punît de mort tout sujet espagnol qui ferait la guerre
dans les Indes (2), et abolit l'esclavage , les commanderies
et les caisses communales. C'est ainsi que se forma le code
des Indes , destiné à fonder l'ordre dans le Nouveau-Monde,
à mettre un terme aux vexations , et à gagner les Indiens.
On peut voir tous les détails de cette révolution dansl'^w-
toire du Mexique.
i) Loi G, tit. I ; 1. 4» lies Imliens.
■1) Loi I , tit. 4< i- 3, et loi 9, ibicl.
(45o)
ADDITIONS DE M. LLORENTE
AUX MÉMOIRES DE MM. GREGOIRE , FUNES ET
MIER.
Les écrivains qui ont accusé le vénérable don Barthélemi
(le Las Casas d'avoir conseillé et favorisé l'établissement
du commerce des noirs en Amérique , n'ont appuyé leur
opinion que sur le sens qu'ils ont donné à une seule pro-
position de l'historiographe Antoine Herrera, extraite du
premier volume de son Histoire des Indes occidentales ,
en huit décades^ écrite en 1 598.
Le 2 7 floréal de l'an YIII de la république française, ou le
i3 mai 1801 , le respectable et savant M. Grégoire, an-
cien évêque de Blois , et membre de l'Institut de France,
entreprit de justifier don Barthélemi de Las Casas de
cette imputation odieuse dans une apologie qu'il lut à la
classe des sciences morales et politiques de celte société
savante , et qui a parfaitement rempli l'objet principal que
l'auteur s'était proposé.
Mais il se présente aujourd'hui une nouvelle question à
examiner , et c'est le docteur don Gregorio Funes qui vient
de la faire naître dans une lettre qu'il a adressée de Buenos-
Ayres au prélat français , sous la date du 1®'' avril i8ig.
Le docteur Funes trouve une grande force aux raisons
alléguées par M. Grégoire pour prouver que Las Casas a
été calomnié lorsqu'on lui a imputé d'avoir introduit en Amé-
rique le commerce des noirs, puisqu'il y était établi avant
qu'il eût pu en faire la proposition ; mais il pense que la
véracité et l'exactitude de l'historien Herrera ne permet-
tent pas de nier d'une manière absolue que Las Casas ait
conseillé à la cour d'Espagne d'autoriser la traite des Afri -
( 43i )
cains, malgré la purelé de ses inteutions , el l'ospoir qu'il
avait conçu que ces esclaves ue seraient pas plus malheu-
reux qu'ils l'étaient ou qu'ils allaient le devenir en Afrique;
que l'esclavage dans le Nouveau-Monde leur serait moins
insupportable qu'aux Américains indigènes , et qu'ils v
trouveraient une compensation morale dans le bienfait de
la foi chrétienne , qui leur serait annoncée. Ces considéra-
tions , qui recevaient une grande force de l'opinion des chré-
tiens de ce temps-là , et surtout des bulles de Rome ,
justifient non seulement l'humanité, la religion el la cha-
rité de Las Casas, mais encore sa politique , puisqu'il ob-
tenait par là l'objet qu'il avait particulièrement en vue celui
de venir au secours de la race innocente et faible des In-
diens , sans rendre plus dure la condition des esclaves afri-
cains qui seraient transportés dans le Nouveau-Monde.
Je vais traiter la nouvelle question que le sentiment de
M. Funes semble provoquer, afin d'éclaircir , autant qu'il
me sera possible, un point d'histoire qui a occupé trois écri-
vains célèbres , Raynal , Robertson , et M. Grégoire : je ne
nommepasM.Paw,àcausedesa partialité, niquclquesautres
critiques , qui , sans avoir été aussi injustes que lui , ont ce-
pendant adopté son système , pour n'avoir point assez éîudié
les faits rapportés par Herrera , qui leur a fourni, mais
contre son intention , le sujet d'un paradoxe.
Pour trouver le véritable sens des expressions de Herrera,
il ne suffit pas de lire le passage qui a fait juger sévère-
ment l'évêque de Chiapa ; c'est ce qui m'engage à rap-
porter ici tout ce que Herrera a écrit sur la traite des noirs
jusqu'à l'époque où on la fait demai\der par l'évcque Las
Casas, ainsi que les autres détails du même auteur qui
peuvent nous éclairer sur son opinion. Je vais rapporter
les faits dans leur ordre chronologique.
i5oo. — Le 3 septembre le roi fait remettre des inslruc-
lions et des ordres au commandeur Nicolas Ovando pour
le gouvernement de l'Amérique , qui vient de lui être confié.
P^rmi les mesures que le conseil du roi a arrêtées , Herrera
( 452 )
cile les suivantes : << Aucun étranger ne pourra résider
» dans les Indes occidentales s'il n'est sujet de quelque
»• royauine.de Castille.... Il ne sera permis ni aux Juifs,
» ni aux Maures, ni aux nouveaux convertis, d'aller en
» A.mérique et de s'y établir; on y laissera arriver des escla-
»> vas nègrr s , nés au service des chrétiens (i) »
Il est évident que le transport des nègres dans les Indes
occidentales était connu avantque Las Casas s'en fût occupé ,
puisqu'il n'avait alors que vingt-cinq ans , et qu'il étudiait
à Séville lorsque l'ordonnance royale fut signée à Grenade.
Toutefois il est prouvé, j)ar IHistoire du Nouveau-Monde
de notre critique Mugnoz , qu'à l'époque de la découverte
lès Portugais faisaient à Séville un commerce considérable
d'esclaves africains ( liv. 1 1). Cette circonstance peut seule
expliquer comment on pouvait envoyer dans les Indes ceux
qui étaient nés sous la puissance des chrétiens, tandis que
la chose ne pouvait avoir lieu pour les autres.
i5o2. — Un contrat est passé entre Louis de Ariega
pour l'établissement de quatre villes à Saint-Domingue.
Une des conditions porte que « nul individu arrivé d'Espa-
» gne ne pourra y être reçu s'il a été banni, juif , oumaure,
» ou réconcilié. Cet article a pour but d'honorer l'état des
)» deux cents colons qui doivent peupler les quatre villes (2).
i5o3. — Le gouverneur de Saint-Domingue, Nicolas
Ovando , « demande qu'on n'envoie plus d'esclaves nègres
» dans l'île, parce qu'ils s'échappent pour aller vivre au mi
M lieu des naturels , qu'ils instruisent dans le mal , et qu'il
>• est impossiblede les ramener (3). » Cette précaution indi-
que qu'il y avait alors un nombre considérable d'esclaves
nègres dans l'île Espagnole , car il n'est pas probable que
^i) //e/r^^/a, Hist. de las In<lias, loin. i,il('cad. 1 , liv. 4, chap. 1 2
(2) Décad. I, liv. 5, c-hap. 3.
(3) Chap. 12.
(4) Liv. 6, chap. 5o.
( 433 )
dans le cas conliaire, le gouverneur eût pvij uue mesure
générale contre ce qui lui avait été commandé de faire -trois
ans auparavant dans ses inslruclions. ,
i5o6. — Le roi « ordonne de déporter tous les esclaves
barbaresques , les personnes libres et les nouveaux conver-
tis ; de ne recevoir aucun esclave nègre du Levant ou né
d'un père moresque , et de renvoyer tout ce qui ne mène-
rait pas une vie exemplaire. » (i) La distinction que l'on fait
ici d'une espèce d'esclaves dont le transport n'est pas per-
mis suppose qu'il y en avait d'autres qu'on pouvait se
procurer; et assurément on ne regardera pas comme venus
du Levant , ou nés de moresques , les esclaves nègres que
les Portugais avaient coutume de vendre aux Espagnols, et
dont au moins les enfans nés en Espagne étaient trans-
portés en Amérique lorsqu'ils ne l'étaient pas eux-
mêmes.
iSo-j. — Le roi veut qu'on fasse observer aux Indiens les
jours de fête établis par l'Église, et que les nègres soient
soumis à la même règle sans que leurs maîtres puissent
les envoyer au travail. Il ordonne aussi que, lorsqu'il y aura
lieu de permettre aux nègres et aux Indiens de faire gras
pendant le carême , les prélats accordent cette autorisation
après en avoir reconnu la nécessité.
ï5io. Ferdinand V fit écrire à l'amiral des Indes, don Diè-
gue Colomb, fils de Christophe, « qu'ayant été informé
» que les Indiens étaient des hommes faibles et de peud'in-
» telligence, il venait d'ordonner au tribunal de commerce
» de Sévilie de faire partir pour l'île Espagnole cinquante
>» nègres qui seraient employés aux travaux des mines. »
Celte expédition se fit sans qu'on puisse l'attribuer aux
conseils de Las Casas , puisqu'il était alors à Saint-Domin-
gue , oii il fut ordonné prêtre à peu près vers ce temps-là.
(i) Liv. r>, cli.ip 3(j,
II. 28
( 434 )
i5i 1 . Le roi , touché du tableau que les moines domini-
cains lui avaient fait des mauvais trailemens qu'on exerçait
sur les Indjens , « renouvela l'ordre de n'en exnplo^'er qu'un
V tiers à la fois dans les mines et dans les transports, et de les
» traiter avec humanité. S. M. voulut aussi qu'on s'occupât
Il d'envoyer dans la colonie un grand nombre d'habi-
» tans de la Guinée , attendu que le travail d'un de ce»
M hommes égalait celui de quatre Indiens ; et comme les
:i esclaves caraïbes s'échappaieut dans les montagnes .^ on
j) permit de les marquer sur la cuisse , afin que les autre*
» Indiens ne fussent pas exposés à être maltraités.» {\)\\ est
encore évident que Las Casas ne fut pour rien dans cette
mesure, qui semblait établir la traite des noirs , puisqu'il était
à Saint-Domingue, et peut-être à Cuba , remplissant depuis
quelque temps les fonctions de curé. Au reste , je dois aver-
tir premièrement qu'il ne s'agissait plus de nègres nés en
Espagne , ni de ceux qui pouvaient être possédés par des
chrétiens , mais des Africains qu'on allait chercher sur les
côtes de Guinée ; secondement qu'on n'en permettait pas
seulement le coraaierce , mais qu'on avait encore l'intention
bien formelle de l'encourager.
i5i6. — Après la mort de Ferdinand V , le cardinal Xi-
menès de Cisneros , devenu régent du royaume , « ordonna
>. à tous les administrateurs des finances royales dans les
» Indes de vérifier l'état des sommes reçues jusqu'au décès
» du feu roi, attendu que la moitié de ce-t argent appar-
» tenait a son dme , et d'en faire l'envoi en Espagne. Le
» cardinal recommanda en même temps à tous les gouver-
« neurset aux juges de s'occuper avec le plus grand som de
» la conversion des Indiens , et de veiller à ce qu'ils fussent
» bien traités. Il défendit surtout qu'on entreprît aucune
» expédition de commerce d'échange ou de découverte sans
» avoir à bord des religieux chargés de remplir auprès des
(i,i Liv. 9. rhap. 5.
(455 )
Indiens un ministère dont on savait que les soldats et le»
matelots négligeaient de s'acquitter ; et comme on avait
élë informé en Europe des expéditions des capitaines de
Pèdre Arias dans la Terre-Ferme , oii ils avaient fait un
grand nombre d'esclaves , ou nianda à ce gouverneur
qu'on blâmait cette conduite comme violente et propre
à porter le trouble parmi les naturels, et il lui fut enjoint
de mettre fin à un état de choses qu'il ne pouvait igno-
rer. A la même époque il fut défendu de transporter
des esclaves nègres dans les Indes. Cette défense était à
peine publiée, qui)n en comprit le motif, parce que ,
comme le nombre des habitaus diminuait de jour en jour,
et qu'il était reconnu qu'un nègre travaillait autant que
quatre Indiens , ce qui en faisait beaucoup demander ,
il semblait qu'on pourrait mettre une taxe sur la traite
dont les produits seraient très avantageux au fisc ; or c'é-
tait de Saint-Domingue et de Cuba qu'arrivaient la plu-
part des demandes. » (i)
Ce passage de Herrera prouve deux choses importantes ;
la première, que les colons de Cuba et de Saint-Domingue
écrivaient aux négocians espagnols pour avoir des nègres ,
parce que le travail d'un seul de ces hommes égalait celui
de quatre Américains ; la seconde , que le cardinal de Cis-
neros n'entendait pas abolir le commerce des Africains, mais
obliger ceux qui en voudraient vendre d'en obtenir la per-
mission eu acquittant un impôt , c'est à dire un droit de
'douane. Ainsi , au lieu de faire honneur à l'humanité de ce
prêtre ministre de l'abolition de la traite , à l'exemple de
Kaynal et de Robertson , il est évident qu'il faut en déduire
une conséquence entièrement opposée , et admettre qu'il
n'eût pas vu sans peine les marchands renoncer à ce trafic, et
frustrer ainsi le trésor de l'argent qu'il s'était promis de
cette mesure fiscale. Cette année Charles 1"=' monta sur le
(i) Décade 1, hv. 2, chap. 8.
( 456 )
hone. '< ta grauJ nombre de seigneurs se rendirent en
» Flandre pour faire la cour au nouveau monarque , et l'ac-
» compagncr dans son voyage. On vit alors ce qui a lou-
» jours lieu au commencement de chaque règne : une foule
» de grâces furent accordées à des courtisans, et dans cenom-
« bre se trouvaient beaucoup de ccdules de partage d'Indiens,
» et d'autres concessions dans le Nouveau-Monde, parce que
» le prince , ignorant l'étal des aiï'aircs , accordait tout ce
» que les ambitieux savaient lui demander avec adresse. Il
» permit aussi à plusieurs Espagnols de transporter des
» esclaves en Amérique, malgré la défense qui en avait été
«faite. » (i) Nous avons vu que cette prohibition ne tom-
bait pas sur le commerce en lui-même , mais sur la ma-
nière de le faire , puisqu'il était permis à ceux qui payaient
un droit de douane au trésor ; d'ailleurs elle était l'ouvrage
d'un simple régent , dont les actes devaient nécessairement
faire place à ceux du monarque. Ce qu'il y a d'essentiel à
observer , c'est que le commerce des esclaves africains avec
l'Amérique existait déjà à la mort de l'aïeul de Charles I"" ,
et qu'à l'avènement de ce dernier prince ,, encore enfant ,
beaucoup d'Espagnols se rendirent en Flandre pour obtenir
de lui les permissions dont ils avaient besoin. Las Casas
était alors dans la péninsule , et par conséquent il fut
étranger à tout ce qui se fit dans cette circonstance.
La même année les moines de Saint-Jérôme, que le roi
avait chargés du gouvernement des Indes , représentèrent
au cardinal régent « qu'il était absolument nécessaire de leur
» envoyer d'Espagne des laboureurs jM)ur les métairies, dont
» la culture ne pouvait être confiée aux Indiens , et de les
» remplir d'esclaves nègres , ailendu qu'il en résulterait
» degrands avantages pour lejisc et pour les colons espa-
» gnols , et que ce moyen permettrait de réduire le travail
» forcé des naturels (2). »
(1) Dec. 2, liv. 2, cliap. 16.
(•2) Dec. :>, liv. v?; chap. ua
( ■'i'37 )
Las Casas n'eut pas plus do pari à celle leuttdivc cl<?s
religieux dont je viens de parler , car il était alors dans la
péninsule , occupé à poursuivre sa plainte coiilro ces admi-
nistrateurs , qui n'avaient pas voulu proclamer la liberté des
Tndiens dépendans des juges et des autres ofliciers du roi
malgré l'ordre formel qu'ils en avaient reçu du gouvernement ,
i5i7. — Charles I'' étant arrivé en Espagne, et Las
» Casas rencontrant chaque jour de nouvelles difficultés
» pour faire adopter son système , malgré la haute faveur
» dontil jouissait auprès du grand chancelier , il eut recours
» à un nouvel expédient ; ce fut de solliciter pour les colons
>> espagnols d'Amérique la permission d'avoir des esclaves
» noirs pour soulager les Indiens dans les établissemens
» d'agricultureetdans lesrnines, et d'emmeneravec luidans
» les Indes un nombre considérable de laboureurs, pour les-
» quels il demandaitaussi des droits et'despriviléges. Cenou-
» veau projet plut au cardinal de Tortose, Adrien, à qui tout
» était communiqué, ainsi qu'au grand chancelier et aux Fla-
» mands; et , afin que l'on sût mieux quel nombre d'esclaves
» noirs il fallait envoyer à Saint-Domingue , àCuba,àSan'
» Juan de PuertQ-Piico et à la Jamaïque, on consulta le
» tribunal de commerce de Séville. Sa réponse ayantété qu'il
» en fallait envoyer quatre mille, il en fut donné avis au
» gouverneur de la Bresa , chevalier flamand du conseil du
.> roi , et son grand majordome , qui obtint de Sa Majesté
» le privilège de l'entreprise, et le vendit aux Génois pour
» la somme de vingt-cinq mille ducats, avec la clause que
» le roi n'en accorderait pas d'autre avant le terme de huif
» ans. Ce marché eut des conséquences très funestes pour
» la population des îles et pour les Indiens ,.dont il devait .
>. disait-on , améliorer la triste condition. Si ce trafic eût
» été, comme dès l'origine, entièrement libre, tous les
» Espagnols auraient emmené avec eux des esclaves afri-
» cains dans les colonies ; mais comme les Génois vendaient
» fort cher le droit qu'ils avaient acquis , il se trouvait peu
" d'Espagnols en état de le payer, et crj^((( ce quicmpévha
( 438 )
» le bien qu'on avait voulu faire. Il fut bien conseillé au
» roi de payer les vingt— cinq mille ducats au gouverneur de
» la Bresa , parce que le trésor de l'Etat gagnerait encore
» à cette transaction , ainsi que les habitans ; mais comme
» les finances étaient en mauvais état, et- qu'on n'osait pas
» tout dire au monarque , on fut obligé de renoncer à
» une mesure qui était de la plus grande importance. » (i)
C'est sur ce passage de Thislorieu Herrera que Paw , Ray-
nal , Robertson et quelques autres ont établi leur opinion :
j'en ferai l'objetde plusieurs remarques, dont quelques unes
me paraissent nouvelles.
Il est d'abord certain , par tous les passages déjà cités de
l'hisiorien de l'Amérique, et même par le dernier, que Las
Casas n'introduisit pas dans les Indes occidentales le com-
merce des esclaves d'Afrique, puisque nous avons vu qu'on
le faisait déjà eu i5od , huit ans , et non pas treize , comme
l'on écrit quelques auteurs , après la découverte de cet hé-
misphère.
En second lieu, on ne peut pas même dire que Las Casas ■
ait encouragé ce commerce , puisqu'il se contenta de de-
ni3iniieT,\mur les Espagnols habitans dans les Indes, la
faculté d'avoir des nègres pour leurs métairies et pour les
mines, et qu'ils pouvaient s'en procurer en les achetant di-
rectement aux Portugais, sans que les Espagnols de la pé-
ninsule s'occupassent particulièrement d'en aller chercher en
Afrique. L'abus dont il s'agit doit être imputé au gouverne-
ment , qui avait fait au majordome uneconcession que rien
ne pouvait légitimer. D'ailleurs le roi ne s'en tint pas à
cette première faveur ; de nouvelles permissions se succédè-
rent rapidement pendant l'année i5i8 et les suivantes , mal-
gré une clause du jirivilége du commandeur de la Bresa, por-
tant que la jouissance exclusive lui en était assurée pour *
huit ans.
'i) Dec. a , liv. 2 , rliap.-2f>.
( 459 ^
Ma troisième remarque porte sur ce que la proposition
faite par Las Casas lui avait été inspirée par la conduite
même du gouvernement, qui depuis i5io avait toujours
permis l'usage des esclaves nègres , sans que personne son-
geât à signaler , comme contraire à riumianitè , l'exemple
que les Portugais avaient commencé à donner dès l'anne'e
i44'5 de cette espèce de trafic, au su et même, suivant
quelques uns , avec l'approbatioa du chef de l'Eglise. Je fe-
rai surtout remarquer que le roi venait de recevoir des
moines de Saint-Jérôme , que leur réputation avait fait
nommer administrateurs des Indes occidentales , des dépê-
ches oii la demande du commerce des noirs était formelle-
ment exprimée.
Las Casas , informé de la proposition que les moines gou-
verneurs venaient de faire , était trop habile pour ne pas
)révoir qu'une cour sans expérience , et gouvernée par des
étrangers hors d'état de connaître ce qui pouvait convenir
au bien général , ne manquerait pas d'entrer dans les vues
des chefs de l'administration américaine ; premièrement
parce que le côté moral de ce projet n'avait rien alors qui
choquât les esprits ; et en second lieu parce que la déclara-
tion du feu cardinal Ximenès de Cisneros , régent du
royaume, faisait espérer de grandes ressources pour le trésor
au moyen des droiU qui seraient imposés sur la traite des
nègres.
Voilà ce qui engagea Las Casas à profiter, pour adoucir
la condition des Indiens , de la proposition que les religieux
50uverneurs venaient d'adresser au roi, et qui n'avait été
:onçae que par leur politique. En effet, ayant vu échouer
es tentatives pour améliorer directement le sort des Indiens,
juoique la justice n'en piit être méconnue, et prévoyant que
e nouveau projet nerencontrerait aucun obstacle , il profita
labileraent de son crédit auprès du grand chancelier pour
ppuyer une résolution qui était favorable à ses malheureux
iients , sans rendre plus dure la condition des Alricains.
Monseigneur l'évêquc Grégoire a raison de dire que, le fait
(44o)
étant certain , il ne faut plus le regarder que comme une
manière de transiger avec les circonstances , plutôt qu'une
inconséquence dans ce système de liberté que Las Casas s'e'-
tait fait en faveur des Américains. Jamais il n'avait voulu
l'esclavage des nègres; mais cette condition existait, et ni
Las Casas ni aucun autre homme de son siècle n'y Irou-
. vaient rien de contraire à l'humanité, parce que l'idée qu'on
avait alors de» noirs dans toute l'Europe était entièrement
diflërenle de ce que nous en pensons aujourd'hui, depuis que | i,
les lumières sur le droit des gens sont devenues si supérieures
à celles de ce temps-là.
M. Funes a prouvé jusqu'à l'évidence la vertu et la charité
de Las Casas , même dans l'hypothèse oii il serait vrai ,
comme il le croit , que son mémoire et sa conduite influèrent
beaucoup sur l'extension donnée à la traite des noirs : or
ce critique eût été bien plus alllrmatif dans le témoignage
qu'il rend à ce vénérable prêtre , s'il eût connu la lettre
écrite au roi par les moines gouverneurs des Indes.
Mais je demande quelle influence un simple prêtre pou-
vait exercer sur les conseils du roi , si l'on suppose qu'il fut
l'auteur de la proposition dont il s'agit? Il est prouvé que
ses grandes liaisons avec le chancelier ne lui servirent de
rien pour l'objet essentiel de son voyage en Espagne il l'est
également qu'il ne sut pas mieux employer le temps qu'il
passait avec le cardinal Adrien pour obtenir le décret qu'il
avait sollicité en faveur de la liberté des Indiens. Je conclus
de tout cela que , si les moines de Saint-J érome n'avaient rien
écrit ni rien demandé au roi , Las Casas n'eut point proposé
le commerce des esclaves d'Afrique ; ou que , s'il eu eût
parlé, il aurait échoué comme dans ses autres projets.
Je crois aussi, avec M. Funes, que l'historien Herrera lîen
sait comme Las Casas et ses contemporains relativemen'
au droit de faire la traite. C'est ce que prouvent, suivau
moi , les passages formels de son livre, oii il dit que, si 1
roi eût fait exécuter son décret sans en gratifier son gram
majordome, même en faisant compter par le trésor les vingf
( 44i )
cinq mille ducals, il en serait résulté un grand avantage
pour les finances et pour ses sujets , mais que , n'en ayant
pas eu l'ide'e, on se \ii frustré de ce bien.
Plerrera n'a donc pas raconté le fait comme accusateur
de Las Casas, mais seulement comme historien ; et J'avoue
en effet qu'ayant lu avec attention tout ce qu'il en dit, il
me semble aujourd'hui que le savant M. Grégoire est tombé
dans l'erreur à cet égard, entraîné par son zèle pour la dé-
fense du vénérable Barthélemi. Je pense que la démonstra-
tion de cette vérité intéresse essentiellement la manière de
poser la question pour l'envisager sous son véritable
point de vue; et comme elle tend aussi à confirmer l'o-
pinion générale de la véracité de l'historien , je vais
transcrire ce qu'il a dit de Las Casas , dans différens en-
droits de son histoire.
J'avoue que ces extraits seront jugés beaucoup trop longs
par ceux de mes lecteurs qui ne se pénétreront pas comme
moi de l'importance de leur objet; j'aurais donc pu n'en
donner que la substance. Mais ce travail n'eût peut-être
pas inspiré assez de confiance , ni dispensé d'avoir recours
au texte même; j'ai donc pris le parti de copier mon au-
teur, quelque ennui qu'il dût en résulter pour moi. Au reste,
ce travail aura un autre genre d'utilité; il éclaircira quel-
ques point de l'histoire des Indes dont Las Casas n'a fait
aucune mention dans ses écrits.
i5io. Herrera raconte comment les religieux dominicains
établirent un couvent dans Vile Espagnole; il ajoute:
« Celte même année le licencié don Barthélemi de Las Casas,
« de Séville, avait chaulé la messe dans la colonie : c'était
» la première grandmesse qu'on eût entendue dans les
3) Indes; elle fut accompagnée d'une grande solennité, par
» Ja présence de l'amiral et de tous ceux qui se trouvaient
» alors dans la ville de la Vega , ce qui comprenait la plus
» grande partie des habitaus do l'île, attendu que c'était le
)) temps oli se faisait la fonte. Les habitans qui avaient de
» l'or s'y rendaienl dotons les points de l'ilc, comme on
( 443 )
n vient aux foires en Espagne pour y vendre ou pour payerf
» et comme il n'y avait pas de monnaie d'or dans le pays,
n on fabriqua certaines pièces dont la forme approchait do
» celle des castillans et des ducats , qui portèrent di£Fé-
» rentes effigies Une circonstance remarquable de cette
» première messe, qui ne fit pas plaisir aux prêtres qui y
» assistèrent , c'est qu'on n'y but pas une seule goutte de
>» vin, parce qu'il ne s'en trouva pas dans l'île, oii depuis
» assez longtemps il n'était arrivé aucun vaisseau de la
» péninsule. » (i)
i5i3>.. Herrera parle d'un voyage de Diègue Velazquez ,
gouverneur de l'île Cuba , qui nomma Jean de Grijalba
pour commander pendant son absence ; il ajoute : « Il laissa,
» avec Grijalba , Barthélemi de Las Casas, qui était un prê-
» tre de Sévi lie ; il devait remplir auprès de lui les fonctions
» déconseiller; Grijalba suivait toujours ses conseils (2) ».
i5i3. L'historien raconte les insurrections des Indiens
de Cuba , et dit : « Lorsque la tranquillité fut rétablie dans
» la province de Bayamo , et qu'on n'eut plus rien à craindre
» chez soi, Diègue Velazquez envoya l'ordre à Pamphyle
» de Narvaez de se mettre à la tête des soldats avec lesquels
» il avait poursuivi les Fuyards , et de ceux , au nombre de
» cent , qu'il avait laissés à Jean de Grijalba , et de se rendre
» dans la province de Camaguey , et ensuite dans l'île voi-
» sine, et d'emmener avec lui le licencié Barthélemi de
»> Las Casas. Ils arrivèrent dans la province et au lieu de
» Cueyba qui était sur le chemin à trente lieues de ^crya/wo,
» au point où Alphonse de Ojeda avait abordé après avoir
» tant souffert à la Cienaga avec tous ses compagnons,
» et où ce chef avait laissé une image de la vierge ; comme
» il se trouvait dans l'expédition actuelle quelques uns
» des Espagnols qui avaient accompagné Ojeda, ils parlèrent
■» avec admiration à Las Casas de cette image, ce qui fit
(r) Décad. i, liv. 7„chap. 12.
(a) Décarf. i,!iv. 9. chap. 9.
( 443 )
u naître chez ce missionnaire l'envie d'en faire l'échanse
»« contre une autre qu'il portait avec lui , si le cacique voulait
» le permettre. Lors donc que les Espagnols eurent été bien
« reçus par les Indiens du pays, et fournis de toutes les
» provisions de bouclie dont ils avaient besoin ; lorsqu'ils
» eurent aussi baptisé les enlans, ce qui était leur principale
» affaire, et trouvé des logemens pour tout leur monde, Las
» Casas commença à parler au cacique de l'échange qu'il dési-
» rait faire. Cette proposition causa de la peine au cacique ,
« et il profita de la première nuit pour emporter sa madone
» dans les bois. Le lendemain Las Casas, voulant dire la
» messe dans l'église, qui était très bien décorée avec des ta-
» pisseries de coton, et dont l'autel l'avait toujours été par
» cette statue, envoya chercher le cacique pour qu'il y as-
» sistât ; mais les Indiens lui dirent qu'il s'était enfui avec
» la madone, parce qu'il avait craint que le père Casas ne
» l'obligeât à la lui remettre.
» La fuite du cacique excita les regrets de tout le monde ,
» et on craignit que cet événement ne mît en rumeur toute
» une population qui avait été jusque là fort tranquille , et
» ne lui fît même prendre les armes pour défendre l'objet
» de sa vénération. On jugea donc convenable d'envoyer dire
u au cacique qu'on ne songeait plus à lui demander l'image
» de la Sainte- Vierge, et qu'au contraire Lrt^ Casas devait
» offrir et lui remettre la sienne en pur don , et pour Torne-
» ment de l'église. Ce message fut inutile, et le cacique ne
» revint que lorsque les Espagnols furent partis. C'était une
» chose merveilleuse que la dévotion que ces Indiens témoi-
» gnaient pour la Sainte-Yiergo et pour son image: ils
M avaient composé des chants ou des espèces de cantiques en
» soT\honncur , et ils les mêlaient à leurs danses d'une ma-
» nière fort agréable. A la fin cependant les Espagnols lais-
>» sèrent les Indiens contens et paisibles comme ils les avaient
n trouvés, et ils entrèrent dans la province de Camaguez ,
>- qui est fort étendue et bien peuplée, et distante de la
» Cueyba d'environ vingt lieues. Les naturels venaient au
; 444 )
devant des nôtres avec des jirovisions de Icui pain qu'ils
nommaient Cassave , du gibier de l'espèce des giianiqui-
najos, don? j'aidéjàparlé,etdu poisson quand ils pouvaient
s'en procurer. En arrivant Las Casas, aidé de quelques Es-
pagnols et d'Indiens de Saint-Domingue qui savaient la
langue espagnole, se mettait à baptiser les enfans, dont le
nombre était immense ; et comme les Espagnols abusaient
du droit de conquête pour demander plus que les Indiens
ne voulaient leur donner , et qu'ils commettaient d'autres
violences, le licencié Las Casas et Narvaez convinrent
que désormais les Indiens occuperaient une moitié des
rriaisons et les Espagnols l'autre dans les villes oii l'on ar-
riverait , et qu'on punirait sévèrement ceux de ces derniers
qui entreraient dans le quartier des Indiens. Ceux-ci ,
voyant le père Las Casas prendre en toute occasion leur
défense et les protéger , conçurent la plus grai.de estime
pour lui, et ne doutèrent pas qu'il n'eût plus d'autorité
que tous les autres.
» Cette considération des Indiens pour Barthélemi alla si
lom qu'il suffisait d'envoyer au milieu d'eux un Indien
portant un vieux morceau de papier au bout d'un bâton,
et annonçant qu'il venait de la part de Las Casas , pour
qu'à l'instant le calme se rétablît partout oii il avait été
troublé , pour rassurer ceux que la crainte des mauvais
traitemens allait faire fuir dans les montagnes , pour
les engager à apporter des vivres aux Espagnols , à pré-
parer leurs enfans au baptême , et à laisser la moitié du
village vide pour les Espagnols. L'envoyé annonçait que ,
si on n'obéissait pas, le père se fâcherait; et il était impos-
sible de leur faire une menace qui leur inspirât plus de
crainte que celle-ci, parce qu'ils avaient autant d'estime
et de vénération pour lui que pour leurs prêtres idolâtres :
de U cette crainte et cette confiance que leur inspiraient tour
à tour les lettres de Las Casas ; car rien ne leur semblait
plus au dessus de la puissance hum'ainc que ce moyen
de savoir ce qnc faisaient les perçonncs- éloignées.
( 445 )
» Ils traversèrent de celle manière plusieurs villes de la
» province, en suivant les chemins ordinaires , sur lesquels
>» accouraient les naturels des habitations voisines pour
» voir une nalion si nouvelle , et surtout quatre juniens ,
» dont tout le pays était épouvanlc d'après ce que la re-
» nommée en avait publié dans l'île. Il en vint une foule
)) que celte curiosité avait attirés dans une grande ville
»> appelée le Caonao. Ce jour-là les Espagnols s'étaient
» arrêtés pour déjeunera quelque distance de cet endroit ,
» et sur le bord d'un ruisseau plein de pierres, sur lesquelles
» ils se mirent à affiler leurs sabres. Il y avait jusqu'à
» Caonao un chemin de trois lieues uni , sans eau , oix les
» Espagnols éprouvèrent le tourment de la soif. On arriva
» dans l'endroit à l'heure de vêpres, et on y trouva un
M grand nombre d'Indiens et une quantité considérable de
» Cassave et de poisson , parce qu'on était sur le bord d'un
» fleuve et près de la mer. Sur une petite place , deux
» mille Indiens environ étaient accroupis suivant leur cou-
» tume, regardant avec la plus grande surprise les jumens
» que les Espagnols avaient amenées, et dans une grande
» maison ou hohio du voisinage on en aperçut plus de
» cinq cents. Lorsque quelques uns des Indiens que les
» Espagnols avaient amenés pour leur service, et qui étaient
n plus de mille, voulaient entrer dans leurs maisons, ceux-ci
>« les priaient de n'en rien faire, et leur donnaient des pou-
» les pour les en détourner, parce qu'ils savaient bien qu'ils
)> faisaient encore plus de mal que leurs maUres.
» C'était l'usage des Espagnols qu'un homme désigné parle
» commandant partageât entre les soldais et les autres gens
» de l'expcdilioa les provisions qui étaient fournies par
» les Indiens. Un jour, pendant que Narvaez et les au-
» 1res Espagnols , montés sur leurs jumens > assistaient avec
» Las Casas à une distribuliou de pain et de poisson , un
» Espagnol lira brusquement l'épée, cl à ce signal tous les
» autres, au nombre décent, en firent autant, et fondirent
>. sur les Indiens , qui , tranquillement assis sur la place,
(446)
» n'étaient occupes qu'à admirer la petite cavalerie des
» Castillans.
>» Las Casas et ceux qui l'entouraient ne perdirent pas un
» moment pour empêcher le carnage , et sans la négligence
» de Narvaez on aurait sauvé plus d'Indiens : il en périt
» un nombre assez considérable. On demanda quel était ce-
» lui qui avait le premier tiré l'épée , et pourquoi il s'était
» porté à cet acte d'inhumanité ; mais il fut impossible de
» le découvrir, ou, s'il fut connu , on n'osa le punir; en
» apprit seulement dans la suite que celui qu'on avait soup-
» conné avait fait une fin malheureuse.
» On dit que les Espagnols s'étaient portés à ces actes d'hos-
» tilité parce qu'ils avaient cru reconnaître des signes d'une
» attaque prochaine de la part des Indiens dans l'empres-
;> sèment de quelques uns d'entre eux à s'approcher de leurs»
» jumens ; ils s'étaient imaginé que les couronnes d'os de
» poisson (agujas) que les Indiens portaient, étaient les
» armes dont ils devaient se servir pour les piquer en les
« embrassant , et les cordes qui leur servaient de cein-
» ture les liens destinés à les attacher. Mais il est im-
I» possible d'excuser cotte attaque sanglante sur un motif
» aussi frivole. La nouvelle d'un tel carnage s'é^nt répan-
» due dans lîle, tous les Indiens s'enfuirent du côté de la
» mer pour passer dans les petites îles quisontau sud, etaux-
>• quelles l'amiral Christophe avait donné le nom de jardin
» de la reine.
» De ce lieu les Espagnols allèrent établir leur camp sur
» un lerrein vaste et couvert iVyuca , plante dont on fait le
n pain de cassate. Chaque Espagnol y construisit une cabane
'• avec le secours des Indiens qu'il amenait avec lui, et qui
» furent ensuite employés les hommes à cueillir et à ap-
» porter la plante , et ies femmes à faire le pain.
»' Les Espagnols occupaient ce point de l'île depuis quel-
» ques jours lorsqu'ils virent arriver un Indien d'environ
>• vingt-cinq ans , qui était envoyé par ceux qui avaien
.. pris la luitc après le massacre dont je viens de parler.
( 447 )
» Cet homme se rendit directemeut à la cabane de La»
i> Casas , et s'adressa à un vieux Indien de Saint-Domin-
» gue, nommé Camacho , qui était à son service depuis
»• peu de temps, et qui se faisait estimer comme serviteur
» et comme chrétien. L'envoyé lui dit qu'il désirait s'alta-
» cher au père Casas, et qu'il avait un jeune frère de
» quinze ans qui en ferait bien autant. Camacho loua sa
» résolution , et lui promit qu'il serait bien reçu : il fut en-
)• suite porter cette nouvelle au licencié , qui en fut très
» satisfait , parce qu'il crut avoir trouvé le moyen de rame-
» ner les Indiens qui avaient abandonné leurs villages, en leur
)> faisant porter par celui-ci des paroles de paix et d'amitié.
» Le /;ère accueillit l'Indien avec bienveillance , parut très
» content de l'avoir à sa suite, et lui demanda si, en promet-
» tant à ceux qui avaient fui de ne leur faire aucun mal, on
» réussiraità les ramener. L'envoyé répondit qu'il le croyait,
i> et assura qu'il reviendrait dans quelques jours avec les
« habitans du village à qui appartenait le terrein sur
» lequel les Espagnols étaient campés. On lui fit présent
» d'une chemise et de quelques autres objets de peu de va—
» leur. Camacho lui donna le nom à'Adrianico , et le
» renvoya satisfait et bien résolu d'accomplir sa promesse.
» Son absence fut beaucoup plus longue qu'on n'aurait
» cru ; on avait même perdu l'espoir de son retour, malgréla
» confiance de Camacho. Le licencié Las Casas en avait un
» véritable chagrin , lorsqu'enfin Adrianico arriva vers le
» soir, amenant avec lui son frère et quatre-vingts Indiens,
» hommes ou femmes , avec leurs nattes , et des colliers de
» grains pour le père C'a 5a j et pour les Espagnols.
» Celte circonstance causa une grande joie à l'armée ;
» on prodigua aux Indiens des démonstrations de paix et
» de bicnvcilîance, et on les renvoya ensuite dans leurs mai-
>) sons. Quant à Adrianico, il voulut rester, ainsi que son
» frère, avec la suite du licencié et avec Camacho, qui
» élait son majordome.
» Quelque temps après que ces Indiens furent rentre»
( 448 )
» Jans leurvillagc le bruit se répandit dans l'ile qu'ils y
>• vivaient tranquilles nu milieu des Espagnols , et que ces
» derniers désiraient même revoir ceux qui étaient encore
» absens. Cette disposition ayant fait cesser toutes les
» craintes, il n'y eut pas un seul Indien qui ne vînt rejoin-
» dre ses parens et ses amis.
» On apprit dans ce temps-là que dans la province de
» Havane, éloignée de cent lieues , quelques Indiens avaient
» fait prisonniers un homme et deux femmes venus d'Es-
» pagne ; cependant on ne jugea pas à propos d'aller les déli-
» vrer , dans la crainte que les Indiens de ce pays ne les
» fissent mourir ; mais le père leur envoya sa dépêche ordi-
1) riaire, c'est à dire de vieux morceaux de papier portés
» par d'autres Indiens qui étaient chargés de leur annoncer
» qu'à ce signal ils eussent à mettre en liberté les trois
)< Espagnols , sinon le père Casas serait fort mécontent.
» Les Espagnols quittèrent leur camp pour se rendre dans
» une ville située sur le rivage de la mer du nord , et dont
» les habitations étaient construites au dessus de l'eau et
» soutenues par des fourches. Ils passèrent ensuite dans
» d'autres villages , parmi lesquels ils remarquèrent celui
» de Carahale, qui leur offrit une quantité merveilleuse de
» provisions de toute espèce , outre le pain de cassave
» et le poisson, entre autres des perroquets d'un plumage
» admirable et d'un goût excellent , que les enfans al-
» laient prendre sur les arbres de la manière dont il a été
3) question. Les Espagnols firent une partie de ce trajet
» par mer , dans cinquante canots qu'on aurait pris pour
» une expédition de galères, et que Jes naturels avaient
•>■> fournis sans difficulté.
» La grande abondance de vivres qu'on avait trouvée à
» Carahale fit donner à ce village le nom de Casaharla,
» ou ripaille , par les Espagnols, Pendant qu'ils y étaient
.. occupés à faire bonne chère on vit arriver un canot
» rempli de rameurs , lequel s'arrêta près de la maison oc-
>' cupce par le père Casas , fort avant dans la mer. Il portait
( 449 ;
» les deux femmej dont les Indiens s'e'laient empare's , et
j) qui n'avaient de vêtement que quelques feuilles pour ca-
» cher certaine partie de leur corps. L'une paraissait â'^ée
» de quarante ans ; l'autre en avait dix-huit ou vingt.
» Elles étaient comme nos premiers parens dans le paradis
» terrestre. On se procura des chemises et quelques capu-
» chons dont on fit des vêtemens pour leur usage. Leur ar-
» rivce au milieu des chrétiens fut un grand sujet de joie
» pour les Espagnols , et elles ne cessaient de leur côté de
» remercier le ciel de leur conservation. Quelque temp*
» après le père Casas les maria à deux Espagnols, hommes
» de bien , qui furent heureux par cette alliance. »(i) ,
i5i4' — Herrera revient à l'histoire de ces deux femmes
et dit : « Lorsque les deux Espagnols furent de retour parmi
>< ceux de leur nation, le licencié Casas s'occupa de se
■ faire rendre le Castillan qu'on supposait au pouvoir du
» cacique. Il envoya à celui-ci son message ordinaire , et
» lui fildirede bien garder cet homme jusqu'à ce qu'on fût
» arrivé dans son pays. Le cacique , qui avait toujours veillé
» sur son prisonnier, ne manqua pas alors de redoubler de
» soin , parce que plusieurs autres seigneurs de la province
» le lui avaient demandé pour le faire mourir s'il ne vou-
•n lait pas lui faire ôter lui-même la vie ; il s'y était constam-
» ment refusé, ne lui avait jamais permis de sortir de chez
» lui , et avait adouci aussi bien qu'il avait pu sa condition
» de prisonnier.
» Les Espagnols quittèrent Casaharta après y avoir fait
» une grande consommation de perroquets. Ils firent cette
» expédition tantôt sur des canots, tantôt par terre, suivant
» l'état des côtes et celui de l'intérieur de l'île qu'ils devaient
>> traverser. Lorsqu'on entra dans la province delaHavaneon
33 ne vit pas un seul village qui ne fût désert , parce que les
(i^ Df-r. I, liv. 9, rhap. 1 5 ^t. 16.
( 45o )
» Indiens , apprenant le désastre de la province de Cama-^
» guey , s'étaient enfuis dans les montagnes.
»Las Casas envoya ses messagers avec les dépêches ordi—
» naires, pour engager les seigneurs des pays qu'on allait
» traverser à ne pas s'inquiéter de l'arrivée des Espagnols ,
» parce qu'on ne leur ferait aucun mal : telle était au reste
» l'intention bien formelle de Diègue Yelazquez ; dans
» toutes les lettres qu'il écrivait à Pamphile de Narvaez il
» lui recommandait expressément de ne tuer personne , de
» maintenirla tranquillité au milieu des Indiens, et, s'ii
» était nécessaire de tirer l'épée, de n'en venir à cette exlré-
» mité que lorsque les Indiens auraient commencé l'attaque
» à coups de flèches ou par leurs autres moyens de guerre.
» Lorsque les caciques eurent vu les lettres du père Las
» Casas , ils partirent sur le champ au nombre de dix-neuf,
» et vinrent au devant des Espagnols avec des vivres; mais
» à peine furent -ils arrivés que Narvaez ordonna de les
* arrêter pour les faire mettre à mort le jour suivant. Ce-
» pendant le licencié Casas , soit par prières, soit par me-
» naces , fit suspendre cette exécution , et en imposa à Nar-
» vaez en lui représentant que sa conduite violait si formel-
» lement l'ordre de Velazquez et les instructions du gouver-
» nement, qu'il ne tarderait pas à quitter la colonie pour
» aller dénoncer au souverain son horrible cruauté. Quel-
« ques jours se passèrent sans qu'il fût question de rien , et
« un peu plus tard les seigneurs indiens furent mis en li—
» berté,à l'exception du plus puissant d'entre eux, qui l'ob-
» tint plus tard sur un ordre de Velazquez.
» Après avoir traversé plusieurs villages les Espagnols
Il s'avancèrent vers le lieu où ils savaient que leur compa-
» triote avait été conduit. Le cacique sortit avec trois cents
» Indiens qui apportaient aux Castillans des quartiers de
» tortues fraîches : c'était un Indicnde soixante ans, de belle
» apparence, et dont tout l'extérieur annonçait un homme
n digne de son rang; il suivait cette espèce de convoi le-
» nant par la main l'Espagnol qu'on venait chercher. Les
( 45i )
'• Indiens et les Espagnols s'arrêtèrent sur une montagne j
» ceux-là mirent à terre leurs provisions en chantant et
» s'assirent ensuite pour se reposer. Le cacique arriva
" le dernier, et s'approcha deNarvaez etdu licencié Las Ca-
» sas ; il les salua l'un après l'autre , et leur présenta le Cas-
» tillan en les assurant qu'il l'avait traité comme son en-
» fant, et protégé de tout son pouvoir , pour le préserver
» de la colère des autres caciques, qui sans cela n'auraient
»» pas manqué de le faire mourir. Narvaez et Las Casas
» firent un bon accueil au cacique en témoignant beaucoup
» de joie de le voir ; ils l'embrassèrent et lui promirent leur
» amitié. » (i )
i5i5. Herrcra parle de la commission que le roi donna
au licencié Ibarra de présider au partage des Indiens.
« Le licencié Ibarra étant arrivé , dit-il , Barthélemi de
» Las Casas, qui n'avait pas cessé, ainsi que les dominicains
:♦ de condamner celte opération dans toutes les églises oii
n il avait prêché , et qui s'était élevé surtout contre la dfs-
» tribulion qu'Albuquerque en avait faite, s'exprimait aussi
» librement sur celle-ci. Les commissaires royaux s'en
» plaignirent- à-lui même; car, bien qu'ils lui reconnussent
» le droit d'en parler suivant sa conscience, ils ne pouvaient
» lui pardonner de le faire ouvertement et avec tant d'éclat.
» Celte opposition fit prendre à Las Casas le parti dereve-
» nir en Espagne plaider lui-même la cause des Indiens. « (i)
i5i6. Notre historien parle du même événement, et dit :
« Le licencié Barthélemi Las Casas, toujours occupé du'
» projet de retourner en Europe pour intéresser la cour au
" sort des Indiens, était arrivé à Séville à la fin de l'année
» précédente, et comme il avait les religieux deSaint-Do-
>» minique pouramis et pour partisans en Amérique , ceux-
» ci l'avaient annoncé à leur confrère don DiègueDeza.
{'.) ï)éc. I, liv. g, cliap. i8.
l'aj Dec. 2, liv. I , chap. i>,
( 450
. Ce religieux remit à Barlhéiemi une lettre pour le roi
» d'Espngne, et d'autres pour les membres du conseil qu'il
n priait de le présenter à sa majesté. Las Casas, ayant ap-
« pris que le roi se rendait à Séville, prit cette route, et le
» joignit à Plasencia. Iirenlretint pendant longtemps des
» motifs de son voyage, des revenus de la couronne daus
u les Indes , et de la misère des Indiens , dont il ne crai—
> gnit pas de le rendre responsable. Quoiqu'il en eût
a beaucoup dit au monarque, il le supplia, à la fin de celte
» première audience , de daigner l'entendre encore une fois
» pour apprendre de lui de plus grands détails sur ce qui
» se passait en Amérique, afin que sa majesté pût connaître
Il ce qu'elle avait à faire pour l'acquit de sa conscience et
M pour l'accomplissement de ses devoirs à l'égard des In—
j) diens. Las Casas quitta le roi, qui lui promit qu'il aurait
» du plaisir ù l'entendre un autre jour. Surces entrefaites La»
n Casas vit le père Thomas de Malienzo, confesseur du roi,
» et lui apprit que le trésorier Pasamonte avait écrit au
» monarque, à l'évêque Jean Piodriguez de Fonscca , et au
» commandeur Lope de Conchillos , afin de leur faire pren-
)i dre en mauvaise part tout ce qu'il avait dit ou prêché
» à Saint-Domingue pour la défense de ses opinions;
» mais qu'on devait se méfier de ce que les deux derniers
» pourraient avancer, parce qu'ils avaient un grand nombre
» d'Indiens à leur service , et qu'il n'y en avait pas dans 1.t
>> colonie qui fussent plus maltraités. Le confesseur ra])—
a portaau roi tout ce que Las Casas lui avait di!, et ce prince
V voulut que Barthélemi allât l'attendre à Séville, oii il de-
» vait arriver bientôt, et oii il se jiroposait de s'occuper
» spécialement des choses dont il était venu rendre
" compte; il lui fit donner aussi l'avis d'informer l'évêque
M et le commandeur de l'objet de son voyage , parce que»
>i l'affaire devant passer par leurs mains, cete démarche
» ne serait pas inutile. Las Casas suivit ce conseil, et n'eut
•» qu'à se louer de Conchillos: mais l'évêque l'écouta avec
u impatience , et lui parla durement. Barthélemi se rennit
: 453 )
» àSéviUe pour y attendre le roi, et profiter de ce délai
'• pour disposer favorablement l'esprit de l'archevêque ,
» qu'on ne manquerait pas de consuller.
» Las Casas était à peine arrivé à Sévilîe lorsqu'on y
»• reçut la nouvelle de la mort du roi catholique, arrivée à M
« Madrigalejos le 25 janvier. Le fprdinal d'Espagne ar-
» chevèque de Tolède, Xiraenès de Cisneros, prit les rênes
" du gouvernement, parce que le dernier roi l'avait ainsi
'• réglé par son testament, et que le prince don Charles avait
» envoyé pour son ambassadeur le doyen de l'université
" de Louvain , qui fut ensuile pape , après lui avoir confié
» des pouvoirs secrets pour l'administration du royaume
jj si le roi venait à mourir; ce qui devait arriver bientôt èi
" cause de son grand âge et de ses infirmités. Cisneros
» l'associa au gouvernement, et depuis ce moment ils re-
» glèrent ensemble les affaires du royaume, de manière
" cependant qu'elles se décidaient par la volonté du car-
" dinal , et qu'Adrien signait Ions les actes avec la simple
» qualité d'ambassadeur. Ce fut alors que Las Casas réso-
n lut de passer en Flandre pour reprendre auprès du nou-
» veau roi la négociation à laquelle il attachait tant d'im-
" porlance : il prit la route de Madrid avec l'intention de
!' rendre compte de l'objet de son voyage aux deux hommes
» chargés des affaires. Ils habitaient le même palais que
" l'infant Ferdinand , frère du nouveau roi , qui de\int eni-
» suite roi de Hongrie et de Bohème, et empereur d'Al-
» lemagne. Las Casas en fut très bien reçu , et eut
» la permission de les entretenir : ils lui dirent que son
>■ voyage était inutile , et que c'était à îMadrid même qu'il
» devait soumettre son plan à l'examen du conseil. Le licen-
» c;é vit plusieurs fois le cardinal d'Espagne en présence
.. d'Adrien, du licencié Zapata , des docteurs Caibajal et
» Palacios Rubios, et de l'évèque d'Avila. Il fut arrêté dans
» ce conseil qu'on prendrait connaissance des lois qui
» avaient été décrétées en i5i2 sur cette matière , lors-
» que lo père Montessinos était revenu dan« ]■^ pf'ninsuie.
(454)
» Cet examen fut cause que le cardinal chargea Las Casas
» de se concerter avec Palacios afin d'organiser un sys-
11 tème de gouvernement pour les Indiens. Quelques jours
» suffirent à Palacios pour terminer son travail. Il y pro-
» posait des mesures propres à faire jouir les Indiens du
» bienfait de la libertq^ et pour assurer en même temps la
» prospérité des Espagnols , en sorte qu'on n'avait plus be-
» soin pour opérer ce grand bien que d'un homme iutel-
» ligent , plein de prudence et de probité.
>• Le cardinal , persuadé que cette commission convenait
» mieux à un religieux qu'à tout autre , miais qu'il ne fal-
» lait la confier ni à des franciscains ni à des dominicains ,
y à cause de l'opposition de leurs vues, résolut d'écrire au
» général des hiéronimites d'Espagne , qui résidait dans le
» monastère de Saint-Barthélemi de Lupiana, et de lui de-
» mander s"il se trouvait parmi ses religieux des hommes
» en état d'aller gouverner les colonies du Nouveau Monde
» avec les pouvoirs et les instructions qui leur seraient remis
» au nom du roi , ajoutant que leur zèle ne serait pas moins
» agréable à Dieu qu'au souverain. Le général convoqua
» aussitôt tous les prieurs de la province de Castille en
« chapitre privé, et il y fut arrêté qu'on indiquerait,
)) par devoir d'obéissance, douze membres de l'ordre lesplus
» considérés de la province, afin que le cardinal d'Espagne
» choisît parmi eux les frères qu'il conviendrait de faire
» partir. Cette réponse fut apportée à Madrid par quatre
» prieurs. Cisneros, instruit de leur arrivée, se rendit ua
» dimanche au soir au couvent de Saint-Jérôme avec Adrien,
» et accompagné de tous les chevaliers de la cour ; là, en
n présence du licencié Zapata et des docteurs Carbajal,
» Palacios P^ubios , et de l'évêque d'Avila, ces religieux
» s'acquittèrent de leur mission. Le cardinal loua fort le zèle _
» et le dévouement de l'ordre. Il fut ensuite question del'ob- ||
>, jet essentiel , et Las Casas fut appelé pour prendre part
« aux délibérations. Cisneros lui dit qu'il fallait rendre
» grâce à Dieu de ce que son affaire avait eu un si heureux
(455 )
» commencement ; il ajouta que, quoique i'ordre de Saint-
» Jérôme eût offert douze religieux , on se contenterait d'en
» prendre trois ; il l'engageait à se trouver le soir de ce jour
» à son domicile, oii on lui apporterait des lettres de com-
») mission pour le général de l'ordre , et de l'argent pour le
» voyage qu'il allait faire à Saint-Barlhélemi de Lupiana,
» afin de représenter au prélat les besoins des colonies , et
5) d'obtenir qu'il choisît trois religieux parmi les douze qui
» avaient été désignés. Las Casas devait arriver avec eux à
» Madrid, y faire toutes sesdispositions,etretourneren Amé-
» rique. Le licencié ne perdit pas un moment pour remplir
» sa mission. Arrivé à Saint-Barthélemi , il remit ses let-
» très au général , et trouva auprès de lui un des douze re-
» ligieux, nommé Bernardin de Manzanedo , qui se redi-
» sait par humilité au choix que le général venait de faire de
)> sa personne { mais, lié parle devoir d'obéissance à l'égard
:> de son chef , il se soumit à l'ordre qui l'envoyait à Ma-
il drid : les deux autres furent aussi avertis de leur destina-
■» tion : le premier, Louis de Figueroa , prieur de la Me-
» jorada de Olmedo, reçut l'ordre de se rendre sans délai à
>• Madrid, cl le second, qui était prieur du couvent de Sé-
» ville, celui d'attendre dans cette ville.
» Il ne manquait pas à la cour de gens venus des Indes
« qui contrariaient les desseins de Las Casas ; tout en ren-
» dant justice à son zèle , ils croyaient avoir droit de l'ac-
!" cuser d'imprudence et d'une extrême précipitation dans
» uoe affaire aussi sérieuse : ils étaient loin de convenir de
n tous les actes de cruauté que le licencié reprochait aux
») colons espagnols , et ils l'accusaient d'en avoir beaucoup
» supposé lui-même ; ils citaient l'expérience qu'on avait
» acquise de l'incapacité des Indiens, et les preuves trop
» évidentes d'un naturel mou et très mal disposé à contrac-
» ter de lui-même aucune bonne habitude; ajoutant qu'on ne
» parviendrait jamais à en faire des chrétiens si ou les séparait
» des Espagnols, parce que c'était une folie de croire qu'un
j) prêtre ou un religieux au milieu de cinquante ou de cent
(456 )
» Indieiu fût en élat non seulement de les engager à eui-
» brasser la foi , mais encore de les instruire; que leur»
n inclinations étaient si mauvaises , et leur mémoire si infi—
» dèîe, que ce qui leur entrait par une oreille sortait bientôt
a par l'autre ; que ceux mêmes à qui on était parvenu à
" apprendre quelque cnose étaient trouvés au bout de deux
■ ou trois jours aussi ignorans que s'ils n'eussent jamais
» rien su, lorsqu'on avait eu l'imprudence de les perdre de
■ vue en leur laissant trop de liberté ; et enfin que les re-
» ligieux de Saint-Jérôme ne tarderaient pas à recotmaître,
■ quand ils seraient chez les Indiens , tout ce qu'où en disait
» alors. » (i)
Herrera dit, eu parlant des ordres qui furent adressés lu
même année aux religieux qu'il vient de nommer , et qui
tous étaient relatifs à la coiiduite qu'on devait tenir avec les
Indiens: «Lorsqu'on fut convenu de tout ce qu'il fallait faire,
« le cardinal ordonna au licencié Las Casas d'acconip;igner
■ les religieux et de les aider de ses conseils ; il fut nommé
» protecteur universel des Indiens, avec cent pesos d'ho-
» noraires par an. Le docteur Palacios Rubios rédigea les
» pouvoirs du licencié Alphonse de Zuazo, qui allait remplir
• dans les colonies les fonctions de juge -censeur et de
• contrôleur des comptes : ils étaient fort étendus ; aussi
• le licencié Zapata, les trouvant exorbitans, refusait de les
»» signer en disant qu'il n'était pas jjrudent d'accorder tant
» d'autorité à un seul homme dans les Indes, parce qu'il
» allait avoir sous sa dépendance un grand nombre d'em-
• ployés qui lui devraient leurs provisions , et dont il espérait
• bien être le maître par ce moyen. Le docteur Carbajal
» partageait l'opinion de Zapata. Le licencié Zuazo, ennuyé
o d'attendre, ])ariait déjà de retournera Valîadolid, et dé-
•1 clarait qu'uue fois rentré dans sou collège on ne pour-
ri; Dec. î, hv. 2, «-h-ip. 5.
( ^57 )
» rait plus l'eu faire sortir. Le licencié Las Casas rendit
» compte de cet incident au cardinal, qui (it venir le licen-
>• ciéZapataetle docteur Carbajal, et leur ordonna designer
» et de régulariser !a commission de Zuazo ; ils le firent en
» laissant surle papier unecerlaine marque faite à la plume,
» afin de pouvoir dire, lorsque le roi serait de retour, qu'ils
» y avaient été forcés par le cardinal. Celte dernière mesure
» mit fin à tous les préparatifs : cependant le prieur de
" Séville n'ayant pu faire le voyage, il fut remplacé par
» celui de Saint-Jean de Orlega de Burgos, et le père
» Louis âe I^is^iieroa , homme très entendu, fut nommé
» chef de ses collègues. Le cardinal envoya l'ordre d'équi-
» per un navire et de le fournir de tout ce qui pouvait ren-
n dre la traversée plus agréable; il fit remettre aussi au li—
» cencié Las Casas des vivres et tous les objets qui pouvaient
» lui convenir ; et , lorsque tout fut ainsi réglé , on partit
<> pour Séville. On avait pris la précaution de mettre de—
»> puis quelque temps un embargo sur les navires, et d'em-
» pêcher le départ des lettres , dans la crainte que, si la
« nouvelle des changemens qui devaient s'effectuer à l'égard
» des Indiens parvenait en Amérique avant l'arrivée des
» commissaires, il n'y eût des troubles et peut-être du sang
» répandu; au lieu que l'intention des religieux en débar-
» quant était d'annoncer qu'ils ne venaientque pouramélio-
» rer le sort de tout le monde. Dans le même temps on vit
n veniren Espagne quatorze vénérables et savans religieux de
» l'ordre de Saint-François; ils étaientdela provincedePicar-
» die , et désiraient être employés à la conversion des In-
» diens. On remarquait parmi eux un frère du roi d'Ecosse,
» vieillard à cheveux blancs, révéré pour ses grandes vertus,
» et qui amenait un religieux nommé le père Rémi, qui
» avait été missionnaire dans les Indes. Comme il appar—
" tenait à l'ordre du cardinal d'Espagne, celui-ci lui fit
« remettre une des commissions les plus agréables , et ils
« partirent tous pour Saint-Domingue , avec d'autres reli-
« gi«ux dominioaiusqui furent aussi pourvus abondamment,
( 458 )
» aux frais du trésor joyal , de tout ce qui était nécessaire
» pour la célébration des mystères. » (i)
i5i7. Cette année les religieux hiéronimites firent la
proposition au roi d'envoyer en Amérique des esclaves afri-
cains. Las Casas en fit une autre, qui était d'accorder la fa-
culté de les y transporter aux Esjiagnols qui s'y étaient établis.
Le roi agréa la demande des religieux; mais les abus qui
devaient en naître ne tardèrent pas à se faire sentir. Je crois
pouvoir me dispenser de copier ici le texte deHerrera , puis-
que je l'ai inséré ailleurs. Après avoir rapporté ces évé-
nemens, Herrera ajoute que «l'avis fut envoyé à ces reli-
» gieux de revenir en Espagne; et, afin qu'on rencontrât
«moins d'obsîacles , il fut ordonné au licencié Rodrigue
» de Figueroa d'aller à Saint-Domingue exercer les fouc-
» tioas de juge— censeur sur tous les employés royaux , y
» compris l'amiral , et à Diègue Velazquez de se rendrp à
u Cuba pour le même objet. Le docteur de Gama reçut une
* commission semblable pour l'île San-Juan , et Lope de
» Sosa pour la Terre-Ferme , oli Pedre Arias était à la tête
» de l'administration. Las Casas continua de solliciter L'a-
» doplion du plan qu'il avait présenté pour peupler les
» Indes u'Espagnols. Le cardinal Adrien, qui avait approuvé
» son système , lui fit remettre les pouvoirs les plus étendus
» pour se concerter avec tous les prélats , les juges et les
» corrégidors du royaume; il leur était recommandé d'avoir
» toute confiance en lui, et de l'aider autant qu'ils pour-
» raient dans l'exécution du dessein qu'il avait formé de
» lever un grand nombre de laboureurs pour aller peupler
» les provinces de l'Amérique , et faire jouir les colons
» de tous les avantages d'une telle entreprise. On écrivit
» aussi à Séville afin que les paysans qui auraient été en-
» rôles pour l'Amérique y fussent logés et nourris aux
» frais du roi jusqu'au jour de leur départ. Las Casas appela
» auprès de lui , pour en être aidé dans cette espèce d'enrô-
» lement , un prêtre nommé Berrio , qui avait le titre de
(i) Dec. 2, liv. 3, cbap. 6.
(459)
« chapelain du roi, mais dont il ne tira parle parti qu'il
» avait espéré : il obtint lui-même celte qualité, qui semblait
» donner plus de poids et d'inlluence à ses paroles dans
» l'entreprise dont il croyait tirer tant d'avantage. Enfin il
» partit pour la Castille avec ses lettres de commission , et
» écrivit à un grand nona^e de laboureurs qui se disposaient
» à passer dans le Nouveau-Monde. Mais, ayant été privé du
» secours de son lieutenant Berrio, qui était allé faire une
» levée de colons dans l'Andalousie, parce que lesgrands de
» Castille, et en particulier le connétable, l'avaient empêché
» de s'en occuper dans cette province, il retourna à Sara-
» gosse. Berrio tira d'Antequera deux cents hommes, qu'il
» amena à Séville; ils y reçurent, par les soins dti tribunal
» de commerce des Indes , les vivres et les objets nécessai-
» res à leur voyage, et furent dirigés sur un port d'oii ils par- '
» tirent pour Saint-Domingue. Le projet de Las Casas pour
» la colonisation des Indes n'eut pas d'autre suite que celle
» qu'envient de voir, malgré le bien qui devait en résulter
» pour l'Amérique et pour le royaume d'Espagne; et il ne
)• cessait de se plaindre que l'évêque de Burgos contrariait
» ses plans , et lui refusait l'assistance nécessaire. » (i)
i5i8. Notre historien , ayant déjà annoncé que Char-
les l''' n'avait rien terminé à Valladolid relativement aux
affaires d'Amérique, pour s'en occuper plus tard à Saragosse;
qu'il y envoya de cette dernière ville le licencié Rodrigue de
Figueroa avec le titre de commissaire royal, et qu'on reçut
de ce pays la nouvelle de plusieurs désordres commis par
les employés espagnols, expose en détail les circonstances
dans lesquelles Las Casas fut obligé de se montrer.
«1 Tandis que ces choses se passaient , dit-il , dans les lu-
1) des , on s'entretenait à Saragosse de la commission du
» licencié Rodrigue de Figueroa ; et comme Las Casas
» avait beaucoup de crédit auprès des ministres flamands,
» ceux-ci insistèrent pour qu'il fût dit, dans le premier ch.i-
■'i) Dec. 2 , liv. i> , ch. 21.
( 46o )
- pitre de sa coinmi;sion , que les Indiens vivraient iude—
" pendans et dans leurs villages , nonobstant les raisons
» qu'on avait fait valoir pour prouver leur incapacité.
» Il fut formellement recommandé à Figueroa de tenir la
« main à l'exécution de cefte mesure , et on lui remit une
» lettre pour Las Casas , laque! Importait en substance qu'il
» devait se souvenir d'avoir écrit à leurs altesses que les
" caciques et les Indiens avaient tant d'intelligence et de
» capacité , qu'il était juste de leur laisser la liberté de vivre
•> à leur manière dans les villages, et comme les Espagnol»
>• eux-mêmes , et qu'ils pouvaient être employés comme
» vassaux à différentes corvées sans qu'il fût nécessaire de
■> les soumettre au régime des commanderics ; qu'il avait
H également assuré et garanti avec îa plus fcrtiie confiance
» que la grande habitude qu'il avait acquise des Indiens ea
» vivant au milieu d'eux raulorisait à promettre que , si on
» suivait l'ordre et la direction qu'il proposait ; on verrait
ji ces hommes vivre en société dans leurs villages , obéir à
» l'ordre politique et aux lois municipales , embrasser la foi
)i catholique, et demander le bienfait d'une liberté pleine et
» entière , qu'on ne pouvait leur refuser. Afin que le plan
>. de Las Casas fût d'une exécution plus facile, il était re—
» commandé au licencié Figueroa, qui allait connaître les
» choses par lui-même , de ne rien omettre pour réaliser le*
" promesses ijuele licenciéLas Casas avaitfaites au roi, et il
« devait jcinployer fout le pouvoir dont il allait être investi.
» On remit au licencié Figueroa une provision royale pa-
V tente, en vertu de laquelle il pouvait rendre la liberté à
» ceux des Indiens qui la demanderaient en promettant de
»> vivre soumis aux lois du régime ordinaire, et à condi-
" lion que chaque Indien marié paierait un tribut pour lui-
» même et pour ceux de ses enfans âgés de quinze ans , et
» tel qu'il avait paru à Las Casas qu'on pouvait l'imposer.
« Cette commission de Figueroa devait être annoncée publi-
'• quement , afin que tout le monde en eût connnaissance , et
»> que la liberté qu'on allait rendre aux Indien! eut de» suites
( 46i )
" plus iinpoTlautes. Le licencié ne deyail pes ignorer qur
>• l'inLenlion du roi était qu'on arrivât par ce système
>• à rendre catholiques les Indiens, et à conserer leur race
» au lieu de la détruire, comme on voyait bien que leurs
» oppresseurs en exécutaient le ])roiet. On lui disait aussi que,
» le gouvernement s'étant occupé de ].orler remède au mal,
i» les uns avaient prétendu que les Indiens n'étaient pas fails
» pour vivre indépendans et sous leurs propres lois , ni en
>• curps de nation et organisés politiquement ; que telle n'a-
» vait pas été l'opinion de Las Casas , cet ami des Indiens,
" ayant assure qu'ils acquitteraient l'impôt ; que ceux
" qui leur refusaient une certaine dose d'intelligence ne
» croyaient pasqu'ils devinssent jamais chrétiens ni suscepli-
» blés d'être gouvernés comme les Espagnols; qu'on avait es-
« sayé, dutcraps de jNicoIas Ovando, de laisser plusieurs ca-
» ciqucs entièrement libres, pour voir s'ils deviendraient des
» hommes nouveaux, et que celle expérience avait prouvé
» le contraire; que si on leur laissait une entière liberté,
» on les verrait s'abandonner sans retenue à la licence des
» festins et des diverlissemens , faire des voyages dans la
» montagnes , pratiquer l'idolâtrie et commettre tous les
» péchés de la luxure ; que ces choses se voyaient tous les
X jours, parce qu'à peine on les avait mis en liberté qu'ils^
» oubliaient ce qu'un leur avait appris de la religion chré-
» tienne, retombaient dans les désordres de leur première
>' vie, et retournaient souvent dans les montagnes , après
» s'être dépouillés des vêlemens dont les chrétiens d'Es—
» pagne avaient couvert leur nudité en les baptisant ; et en-
» fin qu'il y avait d'autres abus dénoncés dont il pourrait
» prendre connaissance lorsqu'il serait arrivé sur les lieux.
» Tous ces rapports étaient contredits par les pères doraini-
» Gains ; ils prétendaient qu'on n'avqit rien de mieux à faire
» que d'émanciper les Indiens , parce que le flambeau de U
» raison les éclairait aussi bien que les autres homme* ;
n qu'il était impolitique de les laisser dans leurs village»
') sous la main des Espagnols, quoiqu'on leur envoyAl de*
( 462 )
)> prélres pour les instruire et des tuteurs pour les gouver-
» ner, parce que ce système était accompagné de la plus
M affreuse tyrannie de la part des commandeurs , et tendait
:> directement à leur entière destruction.
» On avertit aussi le licencié Figueroa que le système
» des commanderies avait des défenseurs qui deman-
» daient seulement qu'on exécutât les ordonnances du roi
1) catholique pour tout ce qui concernait l'instruction, la
y> nourriture et le travail des Indiens, sauf les changemens
» nécessaires pour améliorer leur condition , en leur ren-
>3 dant leurs anciennes jîropriétés, et en ne les forçant plus à
>' un travail excessif, ce qui sej-ait praticable si le soin eri
3D était confié à des hommes capables de faire exécuter les
» ordres du monarque; qu'afin qu'il fût mieux instruit de
» l'état de la question et des raisons qu'on faisait valoir de
» part et d'autre , on lui remettrait les mémoires qui avaient
» été envoyés, l'exposé des sentimens de quelques autres
» personnes , les votes du conseil et une copie des ordon-
y> dances. On le prévenait que , si les Indiens lui semblaient
3) incapables de jouir de ces avantages, il devait songera
» imiter les pères hiéronimites , c'est à dire les réunir en
3) communautés de villes ou de peuplades, sous l'autorité des
» chrétiens leurs tuteurs ; et que si , par l'effet de quelques-
y) unes des circonstances indiquées plus haut, cette mesure
3) offrait des inconvéniens , et qu'il fût nécessaire de sou-
» mettre les Indiens à des commandeurs, on songeât à leur
>) faire autant de bien qu'il serait possible, ce qui était,
» dans la pensée du gouvernement, l'objet le plus essentiel.
» Afin d'y parvenir plus aisément, on lui ordonnait d'exé-
» cuteren arrivant dans les Indes la mesure qui avait été
» proposée par les pères gouverneurs , c'est à dire d'é—
« manciper les naturels qui appartenaient à son altesse,
» aux Espagnols absens des Indes, aux ministres, à la fa-
» mille royale, aux juges employés dans les îles, aux of-
» ficiers de robe et d'épée chargés de la recette des deniers
» royaux, et aux visiteurs; de les retenir cependant dan*
( 463 )
» leurs propriétés jusqu'à ce qu'on eût fixé le régime qui
» leur conviendrait le mieux, de manière qu'ils n'euisent
» qu'à entretenir ces mêmes biens pour en tirer leur sub—
» siàtance , et qu'à extraire des mines , mais par un léger
>' travail, une certaine quantité d'or dont ils recevraient
« leur part accoutumée ; que , si ce salaire était insuffisant ,
» on leur en accordât un plus fort , afin de satisfaire à tous
» leurs besoins sans que leur tâche devînt plus pénible. Cette
» mesure devait être doublement utile , en procurant du re-
» ])os et une diminution de peine aux Indiens , et en promet-
>j tant de vérifier si ce nouveau régime avait quelque influence
» heureuse sur leur intelligence et sur leurs habitudes.
» Après cette première opération , le licencié Figneroa
» devait se joindre aux évéques , aux religieux hiéronimites,
» et à quelques autres gens de bien qui n'avaient pas d'es-
» claves , et à qui il devait toujours répugner d'en avoir ;
» prendre connaissance de l'opinion djes pères dominicains ,
» des franciscains, et des habitans les plus considérés et les
« plus dévoués au bien public , et enfin de celle des moines
-> de Saint-Jérôme , afin d'embrasser ensuite le parti qu'il
« croirait le meilleur, mais en se proposant avant tout
» le salut éternel des Indiens , et le soin de leur apprendre à
• vivre désormais en hommes raisonnables , enticmis de la
» paresse et des habitudes criminelles . et d'établir une
3) impartiale justice au milieu d'eux pour les préserver de
» toute vexation, Figueroa devait aussi établir pour cola des
>» régleraens fondés sur les ordonnances du roi catholique,
» et modifier même celles-ci à son gré pour arriver plus
» promptcment au but qu'on s'était proposé ; punir les
» transgresseurs de ces mesures, et payer avec les deniers du
» roi les hommes à qui il en aurait confié l'exécution. Il lui
» était également prescrit de tenir des procès verbaux de
» toutes lesassembléesqu'il aurait convoquées, etdes opinions
» qu'ony aurait émises ; d'en exiger la signature de tous les
» Espagnols qu'il y aurait appelés, etdc les envoyer dans cet
» étatàsonaUesse,afinqu'3prèsavoir connu sadélerrninalinti
» on pût décider re qu'il conviendraÏL de faire ; que si cepcn-
» dant il avait été décidé dans son conseil qu'on rendrait la
» liberté entière aux Indiens , on pourrait le faire immé-
» diatemenl ef sans attendre.
» Un autre objet dont Figueroa devait s'occuper , c'é-
» tait d'engager les caciques les }î1us sages à payer comme
» vassaux un tribut annuel à sa majesté; et, en attendant
» que le l'oi eût fait réjiondre à ses premières lettres , de
» confier , à titre de dépôt , les Indiens vagabonds à des
» Espagnols capables de les traiter avec humanité , et de les
w retirer à ceux qui en seraient les tyrans , ainsi qu'il lui
» était recommandé par les ordonnances.
» Et comme on avait aussi appris que des Espagnols
» étaient allés enlever dans les îles voisines un grand nom—
» bre d'Indiens dont ils avaient fait des esclaves , Figue-
» roa devait réparer celte injustice, constater et faire con-
» naître à quelles parties de la Terre- Ferme iippartenaient
a les Indiens libres et ceux qui ne l'étaient pas ; et puisque
» Las Casas avait publié que les véritables esclaves étaient
» les Caraïbes, ou naturels de l'île de la Trinité, tout ce qui
H n'appartenait pas à celte ration devait être rendu à l'in-
» dépendance. Celte règle s'appliquait surtout aux Indien*
» qu'on avait enlevés des Barbades et des îles des Géants ; ils
» devaient jouir à Saint-Domingue , où ils étaient, delà
» même liberté que les liabitans de l'île, et être aussi favo—
» rablemcnt traités s'ils voulaient faire des plantations ,
w cultiver les vers à soie , établir des moulins à sucre ou
» se livrer à d'autres spéculations , parce que ces moyens
> ne pouvaient qu'augmenter le nombre des liabitans etsoii-
» lager les naturels. Figueroa devait encore modérer les
" poursuites des créanciers à l'égard de leurs débiteurs, et
» en obtenir des sursis. On le chargeait également d'exami-
» ner la position dePucrfo-Rico ; de voir jusqu'à quel point
:> il pouvait convenir de l'abandonner , et de prendre un
» parti définitif après avoir entendu tous les avis ; de remet-
« Irc aux pères hiéronimiles les lettres qu'il allait emporter
(465 )
» pour eux ; de louer , au nom de son altesse , le zèle qu'ils
» avaient mis à servir l'Etat , et leur annoncer que , d'après
» le désir qu'ils avaient témoigné de revenir en Europe ,
» il leur en accorderait la permission aussitôt qu'ils lui au—
» raient rendu compte de l'état des affaires dans les colc-
» nies. Comme on avait appris que des Espagnols , sous
)> prétexte de faire le commerce d'échanges sur la cote des
» Perles , y maltraitaient et scandalisaient les naturels ,
» leur fournissaient du vin et des armes , qu'ils recevaient
» avec empressement , et rendaient par cette licence la pré-
» dicalion de l'Evangile par les missionnaires extrêmement
» difficile el dangereuse , Figueroa devait remédier à ce
» désordre et punir sévèrement les coupables. »
iSig. — Herrera revient à Barthélemi de Las Casas, et
dit: «Barthélemi, qui n'avait pu réussir jusque là à enrôler
» des laboureurs pour les Colonies, et qui avait été aban—
» donné par son lieutenant Berrio en Castille, tourna ses
» vues du côté de Barcelonne , avec la ferme résolution de
» surmonter tous les obstacles : il annonça que la petite
» vérole avait fait tant de ravages parmi les Indiens , qu'il
» était urgent, pour que les finances du roi n'en soulfris-
» sent pas, d'envoyer dans la colonie des paysans espagnols,
» et de les recevoir dans les établissemens qui appartenaient
» au roi jusqu'à ce qu'ils fussent en état de travailler et de
» se suffire à eux-mêmes. Mais comme les religieux de
« Saint-Jérôme les avaient vendus, parce qu'ils ne rappor-
» faient presque rien au trésor , et que les administrateurs
M en détournaient à leur profit la plus grande partie des
» revenus , Las Casas voulait qu'on lui remît un ordre pour
» obliger les officiers receveurs des impôts de nourrir ses
» colons pendant une année, comme on l'avait promis de
» la part de S. M. à ceux qui s'étaient engagés à passer
jj dans les Indes. L'évêque de Burgos , trouvant qu'il en coîî-
» tcrait trop au roi , combattit le plan de Las Casas, qui se
» vit forcé d'y renoncer. Il en forma alors un autre , ce tut
» de demauder un territoire de cent lieues d'étendue dans
II. 5o
» les colonies , où ni les soldats ni les gens de mer n'au-
» raient janaais la permission de pénétrer , afin de laisser
» aux dominicains la liberté d'y prêcher l'Evangile aux
» naturels , sans avoir à craindre les troubles que les gens
» de euerre et les marins excitaient partout. Mais
» comme ce nouveau projet eut aussi des adversaires ,
» il proposa aux Flamands qui entraient dans les
M conseils du roi , et au docteur Mercurin Gatinara ,
» milanais, grand-chancelier, qui venait d'arriver, un
>' moyen qui devait procurer de l'argent au roi sans qu'il
» en coûtât rien , pourvu qu'on ne laissât entrer dans le
» pays que les personnes qu'il aurait choisies , et dont le
>, nombre ne s'élèverait pas au-dessus de cinquante : il vou-
» lait qu'elles fussent vêtues de drap blanc , et qu'elles por-
u tassent sur leur habit des croix de la forme et de la cou-
» leur de celle de l'ordre de Calatrava , avec d'autres pièces
» également découpées sur leurs bras , afin qu'en les voyant
» les Indiens les prissent pour des hommes d'une autre na-
>. tion dont ils n'avaient rien à craindre. L'intention du
.. licencié était de demander plus tard au pape et au roi
H la création d'une confrérie religieuse , dont l'espèce de
». société qu'il voulait fonder aurait été le noyau ; et il pro-
» mettait de soumettre avec ces hommes tous les Indiens
» de la côte de Cumana , où il désirait commencer son en-
), treprise , assurant que c'était le seul moyen de ramener
» une population que les navires qui en revenaient repré-
>. sentaient comme violemment insurgée.
,, Afin de faire plus d'impression sur l'esprit des minis-
, 1res flamands, Las Casas promit i" d'assujettir en deux
» ans tous les naturels des confins du pays qu'il désignait ,
» et dont le nombre s'élevait à dix mille, et de leur inspi-
» rer de l'amitié pour les Espagnols; 2" d'obtenir en
» trois ans les mêmes résultats sur les habilans des pays
H qui s'étendaient depuis le Rio Dulce, à cent lieues
» de Paria , jusqu'à mille lieues le long de la côte : dès-
« qu'il serait entré dans le premier de ces pays il y établi-
( ^^7 )
" lail un impôt de quinze mille ducats po* le roi ; il en
'• ferait payer le double au bout de quatre ans,' trois
« fois plus la cinquième année, et ainsi progressive-
» ment, en sorte qu'au bout de dix ans les revenus de
» S. M. dans ce pays seraient de soixante mille ducats. Il
- offrit de fonder et de peupler trois ^ilIes , de laisser dans
>■ chacune cinquante Espagnols, et d'y bâtir un fort. Il an-
» nonça qu'il s'occuperait de connaître les lieux et les
>• rivières oii l'on trouvait de l'or, et qu'il en rendrait
.. compte , afin que le gouvernement profitât de ses décou-
•• vertes. Il demanda mille lieues de pays pour chasser Pèdre
» Arias de la Terre-Ferme; mais il n'en put obtenir que
» trois cents , c'est à dire le p lys qui s'étend depuis Paria
» jusqu'à Sainte-Marthe ; il eut cependant la liberté de
» pénétrer dans l'intérieur aussi loin qu'il voudrait. Il en-
» trait dans son plan d'avoir avec lui douze religieux domi-
» nicains ou franciscains, en état de prêcher l'Evangile avec
» des Indiens de Saint-Domingue , compagnons volon-
» taires de son expédition , et d'emmener tous les naturels
» de la Terre-Ferme qui avaient été transportés dans celte
>• lie et dans les autres établissemens espagnols, afin de
>) les rendre à leur patrie et à leurs familles. I! proposait
-> de faire jouir les cinquante hommes qu'il voulait établir
« dans chacune de ses trois colonies de la douzième partie
» des revenus royaux qui seraient perçus dans leurs pays
» pour s'en servir, et les transmettre par testament à
» quatre héritiers ; qu'ils fussent nommés et armés cheva-
>' liers de l'Eperon d'or , avec la faculté de passer cette
i^ dignité à leurs descendans , comme les Castillans de race
>' pure; qu'ils fussent exempts à jamais de toute espèce de
« service; que dans le cas oh l'un dos cinquante viendrait
» à mourir , il eût la faculté d'en nommer un autre ; et
» enfin, que, les Indiens de ces contrées étant soumis aux
.. lois espagnoles, il fût défendu de les confier soit comme
» dépôts, soit comme sujets de commanderies , ou pour
" être esclaves. Ce plan ayant été communique aux Fia-
(468)
» mands qui paient alors à Barcelotine , iU décidèrent qu'il
» serait publié et soumis au conseil royal des Indes. Las
). Casas insista plubieurs fois pour son adoption définitive, et
). vil avec douleur qu'elle était sans cesse ajournée : cène fut
» qu'un an après que les ministres flamands ie signèrent.
» Le grand chancelier et M. de Gèvres se rendirent sur
» les frontières, cil ils devaient tiaiter de la paix avec d'autres
>. commissaires : ils y restèrent deux mois. Cette circons-
» lance faisant croire au licencié qu'il n'était point assez
» en faveur pour réussir , et que le conseil des Indes n'ap-
>. prouvait pas sou projet , il obtint des huit prédica-
). leurs du roi qu'ils iraient trouver ie monarque lui-même
,) pour lui en parler si les autres moyens ne suiJisaientpas.
). J^n eifel , ils entrèrent un jour dans le conseil. Le maître
» Michel de Salamanque , domiuicam , parla le premier,
» et dit tout ce qui lui parut conforme aux vues de Las
>. Casas. L'évêque de Burgos censura comme excessive
» la liardiesse des huit dominicains ; il déclara que Bar-
» ihélemi avait seul le droit de paraître au conseil , et qu'il
» était inouï que des prédicateurs du roi se fussent jamais
>. mêlés des aflaires dont il plaisait à S. M. de confier. la
). décision aux membres de son conseil ; que le roi ne leur
» donnait pas du pain pour qu'ils eussent à s'ingérer de ces
» sortes de discussions , mais seulement pour lui prêcher
)) l'Evangile. Le docteur deLaFuente répliqua que ce n'était
» point pour Las Casas qu'ils étaient venus, mais pour la
» cause de Dieu même , dont ils étaient chargés , et jjour
>. laquelle ils étaient prêts à sacrifier leur vie ; qu'il ne ^
). devait pas leur paraître étonnant ni téraéraue que huit 1
>. uîaîlres en liiéologie, qui pouvaient aller mettre en mou-
». \emenl tout un concile général .sur des matières théologi-
>■ ques et sur le gouvernement de l'Eglise universelle , S2
» présentassent devant les conseillers du roi pour leur re-
>> présenter le mal qu'ils pouvaient faire , attendu que leurs •;
» i'onclions étaient au-dessus de celles des conseillers de
). S. M. ; que cette q^ualité les avait portés à venir demander
( 4^9 )
» le redressement des torts , des erreurs , des fautes et de»
» injustices qui se coinuieltaienl dans les Indes ; que si leur
» réclamation n'était pas écoutée ils prêcheraient contre
» eux , comme n'accomplissant pas la loi de Dieu ni les
» obligations qui les altachaienl au service du roi, et qu'en
» tenant une pareille conduite ils ne feraient qu'acconi-
» plir et annoucer l'Evangile. Don Garcia de Padilla , per-
» sonnage fort éclairé , et membre du conseil , prit alors la
» parole , et dit : Le conseil a fait ce qu'il devait faire ; il a
» décrété plusieurs excellentes mesures pour le bonheur des
» Indiens , et on vous les fera connaître , quoique votre im-
» prudence vous rende indignes de cette grâce, afin de vou*
» prouver combien vous avez été téméraires et audacieux. —
» Le docteur de La Fuente , reprenant la parole : Montrez-
» nous, messieurs, dit-il , quelles sout ces mesures : si elles sont
» justes , nous y applaudirons ; si elles ne le sont pas , nous
» les maudirons ainsi que leur auteur ; car nous ne pou-
« vons croire qu'elles soient en ce cas l'ouvrage de vos sei-
» gneuries. —
» Un autre jour le conseil tit appeler les prédicateurs ,
» et leur donna connaissance d'un grand nombre d'ordres
» soit anciens , soit !;ouveaux , qui prouvaient qu'on avait
» songé au bien-être des Indiens. Quelque temps après
» ils revinrent avec un fort long mémoire dans lequel ils
» exposaient leur sentiment , et signalaient comme un abus
» le remède qu'on voulait appliquer aux maux des Indiens.
» Le conseil reçut cette pièce avec beaucoup de bienveil-
» lance, et promit de s'en occuper , dans l'intérêt des Ainé-
» ricains, si les mesures qu'on y proposait étaient approu-
« vées. Lorsque le grand chancelier et M. de Gèvres furent
» de retour des frontières de France, Las Casas leur adressa
» son plan et ses sollicitations ; mais ces deux hommes d'é-
.. tat ne paraissant pas s'en occuper, le licencié, comptant
» sur la protection des Flamands, ou même, suivant le
» conseil que quelqu'un d'eux lui avait peut-être donne ,
» prit le parti de récuser tout le conseil des Indes , et sur-
(47°)
" tout l'évêque de Burgos. Il en résulta de vives discus-
» sions : les Flauiarids , qui ne demandaient pas mieux que
» devoir !es Castillans perdre la confiance du roi , afin de
» s^ea emparer eux-mêmes pour gouverner, parvinrent à
» obtenir du monarque qu'il fût créé , pour discuter les
» me'moires de Las Casas, une autre commission com.posée
» de personnes e'trangères au conseil des Indes, et par cou—
>> se'quent impartiales. Les men;bres du nouveau comité
» furent don Juau Manuel , conseiller intime du roi Phi-
» lippe I^,. , et don Alphonse Tellez, frère du vieux marquis
M de Villena , fils de don Juan Pacheco, célèbre sous le rè-
» gne de don Henrique lY ; ils appartenaient aux conseils
i> d'état et de la guerre, et passaient pour les meilleurs po-
» litiques de ce temps-là ; le troisième fut le marqui^'Agui-
» lar , membre aussi du conseil d'étiil , et grand veneur ; le
» quatrième , le licencié Yargas , qui avait été trésorier gé-
»• néral sous le roi catholique , et s'était fait une grande
» réputation de sagesse : tous les Flamands en faisaient aussi
» partie , ainsi que le cardinal Adrien, inquisiteur géué-
» rai. Ils se réunirent pour examiner le plan de Las Casas ,
« quoique les affaires, toujours nombreuses au commence-
» ment d'an nouveau règne, et surtout celles de la Catalo-
» gne, ne leur permissent pas d'y mettre beaucoup de suite
j> ni une grande activité. A la fin cependant il fut décjdé
» que la convention faite avec Las Casas serait maintenue ,
» et que des ordres seraient donnés pour son exécution.
» Quelques Espagnols arrivés des Indes, ayant été instruits
» de l'arrêté des commissaires, firent parvenir au grand
» chancelier plusieurs mémoires dans lesquels ils assuraient
» que tout ce que Las Casas ])ropo;ait ne lui était inspiré
» <}ue par sa vanité; qu'il était impossible qu'il réussît, et
)• <jue l'événement le prouverait s'il obtenait la permission
» de l'entreprendre.
» Les conseillers s'éianl réunis pour la seconde fois. Las
» Casas fut mandé; il paria de nouveau. Son éloquence fut
» vive et enliaîuantej il était déjà sûr des suffrages des uii--
( 47 i )
» nistres flamandâ , qui voulaient appuyer ses mesures afin
" de prouver au roi que , quoique étrangers, ils n'en étaient
'> pas moins les plus dévoués au service de la luonarchie. Le
'• conseil voulut connaître les raisons que l'on opposait aii
» projet de Las Casas ; il y en avait plus de trente , et il lui
» fut ordonné d'y répondre , afin qu'on sût à quoi s'en tenir
» et quel parti il fallait prendre. Las Casas ne perdit pas
» un moment pour satisfaire à ce qu'on lui demandait.
>y Parrui les difficultés que ses adversaires faisaient valoir ,
» les unes tombaient sur sa personne même, et les autres
» sur le caractère des Indiens , qu'il défendait avec tant de
» chaleur. Je parlerai d'abord de celles-ci , parce qu'elles
» étaient présentées par des Espagnols qui n'a^'aient pas
"inoins d'expérience que Las Casas dans les affaires des
» Indiens. Ils disaient que ces hommes étaient idolâtres ,
» anthropophages, très ingrats, naturellement enclins aux
» vices les plus abominables, paresseux, mélancoliques,
» vils , sans courage, menteurs , et presque dépourvus de
» mémoire; incapables de s'amender ou de persévérer dan*
i> le bien, parce qu'ils étaient insensibles aux châlimens, aux
n éloges et aux meilleurs conseils ; dominés par les désirs les
1) plus effrénés; sans disposition pour le bien, et presque
>^ tous pleins d'aversioa pour la religion chrétienne lors-
» qu'ils étaient parvenus à l'âge de l'adolescence, malgré
» l'instruction qu'on leur donnait et l'usage oii l'on était de
» leur administrer lebaptême,parcequ'ilsétaientsans atten-
« lion pour ce qu'on leur enseignait, et qu'ils oubliaient leurs
<> pasteurs pour vivre dans l'impiété et dans l'Iiabitudo de
» se traiter les uns les autres avec la plus grande cruauté. Le
« licencié Las Casas nia tousles faits, et répondit à chaque
» inculpation pour en faire voir l'injustice. Il se défendit
» auss^ontre ceux qui lui reprochaient de n'avoir pas tenu ses
» ])ro4^ses , et d'avoir trompé le cardinal do Cisneros, tjui
» avait sur sa parole envoyé des religieux de Saint Jérôme
.. dans les Indes, puisqu'après en avoir obtenu la céduleet
u la qualité de protecteur dei Indiens, illfs avait abandon-
(472^
>' né» pour revenir en Caslille, parce qu'il s'était aperçu
■>• que ces pères voyaient beaucoup mieux que lui dans les
» affaires des Indiens, et les trouvaient tout autres qu'ils ne
■ se l'étaient imaginé; que cette erreur dans laquelle il était
» tombé, ainsi que le peu de succès de sa levée de paysans
1» pour les colonies , l'avait perdu dans l'esprit du cardinal ,
>• qui le lui témoigna lorsqu'il fut le joindre à Aranda de
» Duero. Le licencié Las Casas fit à toutes ces charges une
» réponse fort étendue. A l'égard de l'ofFre qu'il avait faite
»» de faire entrer en si peu de temps de grosses somme»
» d'argent dans le trésor, pour prouver la négligence dont
»> les ministres des Indes se rendaient coupables à cet égard,
» il s'étendit beaucoup sur ce point , et prouva par plusieurs
» raisons qu'il était en état de réaliser sa promesse. Il dit que
3> Pèdre Arias était depuis six ans dans la Castilla-dc-Oro,oii il
» avait coiîtéau roi depuis son arrivée cinquante-quatre mille
» ducats, tiré du pays jusqu'à un million d'or pour lai et pour
■ ses capitaines, et fait périr par le fer ou dans l'esclavage
)• un nombre infini d'hommes , sans envoyer d'autre ar—
» gent au roi que trois miWe pesos , alors entre les mains de
I» révêque du Darien, Juan de Quévedo, parce qu'une pra-
» tique très ordinaire aux receveurs des deniers royaux
» c'était de percevoir le (/uint du roi, de prendre leurs sa-
» laires sur ce fonds, et de garder ce qui en restait pour se
» payer avec cette réserve si la part qui revenait au roi
» cessait jamais d'être payée.
») Pendant que ces choses se traitaient à Barcelonne ,
«» l'évêque du Darien , dont je viens de parler , arriva
» dans cette ville. Comme tout le monde était instruit h
>» la cour que Las Casas était fort en faveur auprès des
»» conseillers flamands, qu'il en était bien reçu , et que les
» relations qu'il avait avec eux étaient publiques et très fré-
»• queutes , il ne craignait pas de parler hautemeht de ses
» prétentions , et on disait même qu'il était en faveur auprès
» du roi. Ce prince , par une suite de celte vive appli cation
» aux affaires qui est très naturelle au commencement
( 475 )
» d'un règne , paraissait fréquemment dans son conseil. La
^ peste , qui était alors à Barcelotine, ne permettant pas de
«> s'occuper de l'administration autant qu'il était nécessaire ,
» le roi se tenait à Molinos de! Rey , et les ministres dans les
» villages et châteaux d'alentour. Parmi ceux qui appuyaient
>' le projet de Las Casas , était l'évêque de Badajoz, qu'on
» nommait le docteur Mota , natif de Burgos , membre du
» conseil du roi. Instruit que l'évêque du Darien mangeait
» chez lui, le licencié Las Casas alla le trouver; il y rencnn-
» tra à table don Juan de Zugniga, frère du comte de
» Miranda , qui fut depuis le précepteur de Philippe II, et
" don Diègne Colomb , amiral des Indes. Après le dîner le
» père Las Casas s'engage dans la défense de la cause desln-
» diens, et blâme la conduite de l'évêque du Darien , qui n'a
» pas su ramener à son devoir Pèdre Arias, en le menaçant
u des censures, ainsi que les capitaines et les receveurs
» des finances , pour les actes rp'il nomme tyranniques , et
)■ dont ils se sont rendus coupables. Cette sortie de Las Casas
» fut le commencement d'une discussion très vive qui se
n prolongea pendant longtemps , et qui n'aurait pas même
» fini sitôt si l'évêque de Badajoz n'eût terminé cotte ora-
» geuse séance.
» Le moment de se rendre au palais étant venu, tous
n ces personnages y allèrent. L'évêque de Badajoz dit au
» roi ce qui venait d'arriver dans sa maison entre le licencié
» LasCasaset l'évêque du Darien. Le prince, qui ne doutait
« pas que Barthélemi n'apprît des ministres et des conseil-
» 1ers flamands ce qui se passait , le chargea de dire à l'un
» et à l'autre de se rendre dans trois jours à la cour, parce
» qu'il voulait les entendre; et comme il sentait l'impor-
» tance des affaires du Nouveau-Monde , il voulut que
.. l'amiral Diègue Colomb fût présent. Dans ce temps-là
» arriva à Barcelonne un moine franciscain qui avait été à
» Saint-Domingue ; instruit que les ministres et les con-
» seillers flamands écoulent volontiers tout ce qui se débile
>• contre les Espagnols d'Amérique, l'espoir de parvenir à
( 474 )
' quelque dignité enflamme son zèle ; on l'enlend dan»
» toutes les chairci dénoncer la conduite des colons de»
■ Indes , et lei hommes qui sont chargés du gouverne-
» ment de ce pays. Il n'y a pas un seul Fbmand des
" conseils du roi f[ui ne se rende à ses sermons. L'ora-
» teur se joint au licencié Las Casas , et le jour indiqué pour
•• l'audience du roi étant arrivé , l'évéque s'y rend le pre—
>' mier , et Las Casas y arri\e ensuite avec le religieux,
" devenu son champion. Le roi parait , et sassied sur
•> son trône ; à sa droite et au-dessous du siège royal
" prennent place sur des banquettes de Gèvres , l'amiral,
» révêque de Terre-Ferme ou du Darien , et le licencié
■> Aguirro ; à sa gauche se placent le grand chancelier,
>■ révêque de Badajoz et les autres membres du conseil ; le
'> licencié Las Casas et le religieux sont debout, près du
)' mur, en face du roi.
» Après quelques momens de silence , M. de Gèvres et
» le grand chancelier se lèvent, quittent leurs places, et
» s'avancent en mohtaut vers le trône ; ils s'inclineat
» profondéinent , et s'entretiennent à genoux avec le roi
» pendant quelques instans. Ils vont ensuite reprendre leurs
•> places , et le grand chancelier , dont la fonction , comme
» chef et président des conseils , est de prendre la parole et
» de proposer l'objet de la délibération , que le prince soit
'• présent ou absent , s'exprijue ainsi : Révérend évéque^
» la volonté de Sa Ma/esté est que vous exposiez ce
» que vous savez des affaires des Indes. Le chancelier
» employa ici le mot de Majesté parce qu'on venait de
" recevoir le décret de l'élection de l'empereur, et que
'> depuis ce moment cette qualification fut donnée au roi
■• parles sujets. L'évêquc du Darien ^e leva, et fit au roi
» un compliment délicat et plein de noblesse ; il dit qu'il
« souhaitait depuis plusieurs jours contempler la majesté
i> royale pour des motifs qui commandaient à sa cons-
» cience , et que, dans ce moment oii Dieu venait de
» combler ses désirs , il reconnaissait que la personne de
( 47-^ ) ■
» Priaiii était digne de porter la couronne , il ajouta
" qu'arrivant des Indes, dépositaire de choses secrète»
» d'une grande imporlauce pour le service du roi ,
» il ne convenait pas qu'il en parlât à d'autres qu'à sa
» majesté et à son conseil. Après ce discours le grand
jE>> chancelier lui fit signe de retourner à sa place, et s'avança
<» lui-niéme pour la seconde fois, avec M. de Gèvres, vers
» le roi , dont il prit les ordres. Revenu à son siège , il dit :
» Béi'érend ëi'ecjite, le roi vous ordonne de parler sî
» "VOUS avez quelque chose à lui dire. L'évêque s'excusa
H de parler pour la seconde fois, attendu que ce «yuV/flt'ajf
» à communiquer devait rester secret , ou n'être commu-
» nique qiiau roi et à son conseil , et qu'il n'était point
n venu pour exposer sa vieillesse et ses cheveux blancs
» aux inconvéniens des disputes. Le grand chancelier
» et IM. de Gèvres prirent de nouveau les ordres du roi,
» après quoi le premier adressa à l'évêque les paroles sui-
» vantes : Révérend évé'que. Sa Majesté ordonne que
» vous parliez si vous avez que/que chose à lui dire ,
» parce que les personnes qui sont ici ont été toutes
» appelées pour composer ce conseil.
» L'évêque du Dariea se lève, et adresse au roi le discours
» suivant : Très puissant seigneur, le roi catholique votre
» aïeul (qu'il vive dans la gloire du ciel!) ordonna qu'il
» fut forme une armée pour aller peupler la Terre-Ferme
» de l'Inde, et il supplia notre très saint père le pape de
>• me nommer évêque de cette première colonie. J'y ai passé
" cinq années. Comme nous étions en très grand nombre ,
» et que l'on n'avait pris de vivres que pour le voyage , la
i> plupart moururent de faim dans le pays, et nous n'échap-
» pâmes à ce lléau qu'en passant notre vie à chercher des
» racines dans la terre pour nous sustenter. Quelque temps
)> après , voyant que l'on ruinait celte contrée , que les gou-
.) verneurs y étaient plus médians les uns que les autres ,
.) et instruit que Votre IMajcslé était heureusement montée
sia I<; trô.ie , je résolus de venir lui rendre rninp'e de
( 47^' )
>> tout ce qui se passait , comme à mon seigneur et maîlrc,
» à qui il appartenait d'appliquer le remède â laiit de maux.
)• A l'égard des Indiens , je connais ceux parmi lesquels
» j ai vécu , et quant aux autres , j'ai traversé leur jiajs
» en revenant en Espagne ; ce sont des hommes nés pour
» la servitude. Ils estiment et recherchent l'or plus que
M toute autre chose, mais ne peuvent s'en procurer que
» par beaucoup d'adresse et de peines... — L'évêque conti-
» nua son discours , et lorsqu'il eut fini le grand chaH-
» celier et de Gèvres prirent , comme auparavant , les
» ordres du roi , après quoi le chancelier dit : Don Bar-~
» thélemi, Sa Majesté vous ordonne o'p parler.
»■ Le licencié Las Casas s'exprima ainsi : Très haut et très
>• puissant roi et seigneur , je suis un des plus anciens Espa-
» gnols qui ont vu les Indes ; j'habite cette contrée depuis
» longues années , et j'ai été (émoin de tout ce qui sV
» est passé. C'est parce que je l'ai vu ( non que je veuille
« passer pour meilleur chrétien qu'un autre, mais je n'ai
» pu résister à un sentiment naturel de compassion) , que
» je suis revenu en Espagne pour en rendre compîe au
» roi catholique. Je trouvai Son Altesse à Piasencia; elle
» daigna m'écouter avec bonté, m'ordonner d'aller l'attendre
» à Sévillc, oii elle donnerait des ordres pour mettre fin aux
» maux des Indiens : elle mourut dans le cours de sou
M voyage. Après la mort du roi j'exposai les motifs de
» mon retour en E-spogneauxdcux gouverneurs du royaume,
» qui s'occupèrent très sérieusement des afifaires des Indes.
» Depuis l'arrivée de Votre Mfjesté j'ai mis sous ses yeux
w l'exposé de cette grande question , et j'ai des raisons <!e
» croire qu'elle eut accompli tonte justice si la mort n'a-
» vait enlevé son grand chancelier à Saragosse. Je m'occupe
» encore de la même affaire; mais il ne manque pas d'enneuus
>> de tout bien et de toute vertu qui désirent ardemment (juc
" le mal que je suis venu dénoncer reste sans remède.
» Votre Majesté est si intéressée à en prendre connaissance
» et à en ordonner la fin , qu'indépendamment de ce que .sa
( ^77 )
'• conscience royale peut lui inspirer à cel égard, je dois
» lui annoncer que tous ses étais d'Europe réunis ne sont
» pas comparables en étendue ni en richesses à la moindre
>' partie des vastes régions du jSouvcau-Monde. En faisant
» cette déclaration à Votre Majesté . j'ai la confiance de lui
» rendre plus de services qu'aucun sujet en ait jamais
» rendu à son prince. A Dieu ne plaise que l'espoir
» d'une récompense ni d'aucun salaire influe sur ma
» conduite I car je ne le fais pas même pour servir
'• Votre Majesté , et il est certain , malgré le respect et
» le dévouement qui sont dus à un aussi grand prince
» que Votre Majesté , que je n'eusse pas fait un seul pas
» pour lui obéir, sauf la fidélité que je lui dois en ma qua-
» lilé de sujet , si je n'avais pas cru faire en cela un grand
» sacrifice à Dieu: ce souverain maître est si jaloux de ses
» droits , il réclame si exclusivement pour lui seul les hon-
« neurs et les houjniages de toutes ses créatures , que je
» ne puis faire un pas dans cette circonstance , si propre à
» assurer les plus grands avantages à Votre Majesté, sans
» que sa gloire soit le premier mobile et le seul principe de
» mes iictions. Et, afin de ramener à leur véritable sens
>' les paroles que je viens de faire entendre , je déclare que
» je renonce à toute espèce de récompense temporelle de la
» part de Votre Majesté ; et si à l'avenir il arrivait à moi ou
» à quelque antre en mon nom de solliciter la moindre
» faveur, je consens à passer pour un partisan du men-
» songe , et pour un homme qui a trompé son roi et
» son maître. Je dirai aussi, très puissant seigneur , que les
» nations de ce Zsouveau-Monde sont très capables de goû-
» ter et d'embrasser la foi chrétienne , de se plier aux habi-
» Indes de la vertu , aux bonnes mœurs , et de se laisser
» conduire par la raison et la doctrine. Ils vivent dans l'in-
» dépendance , sous des rois et des seigneurs n.nturels qui
» gouvernent et maintiennent l'ordre. Quant à l'opinion du
» révérend évêqup qui prétend t|u'il:) sont ni's puur être
» esclaves , il n'v a pas plus de dilVerence entre !<" < if I et la
(478)
ferre qu'il est possible d'en trouver enlre ce qu'il tlit à
cet égard et ce que veut faire entendre le philosoplie grec
au commencement de sa Politique; et , en supposant
que le sentiment du révérend évoque fût celui du philo-
sophe , il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un païen qui a
mérité les peines de l'enfer , et qu'il est bien plus conve-
nable, dans une circonstance comme celle-ci, de s'appuyer
sur la doctrine chrétienne que sur celle d'un idolâtre.
Notre religion est celle de l'égalité ; elle s'adapte à
tous les gouvernemens , convient à toutes les nations ,
n'enlève à aucune sa liberté ni ses chefs , pour la réduire
en esclavage , sous prétexte que la nature l'a faite pour
cette condition , ainsi que le révérend évêque veut le faire
entendre : aussi conviendra-t-il que Votre Majesté, au
commencement de son règne , condamne une pareille
doctrine , et porte remède à ses funestes conséquences. —
» Lorsque le licencié Las Casas eut fini de parler, le grand
chancelier et M. de Gèvres allèrent prendre les ordres du
roi , et , étant revenus à leurs places, le premier dit à Bar-
ihélemi » Père , S . M . ordonne que vous parliez
si vous avez encore quelque chose à dire. Le licencié
ajouta : Seigneur, j'ai vécu plusieurs années dans l'île de
Saint-Domingue. Lorsque j'y fus arrivé je m'occupai
de remplir la commission que mes supérieurs m'avaient
donnée , et qui était de faire le dénombrement des habi-
tans de l'île. Lorsque, quelques années après, je fus chargé
du même travail, je trouvai qu'il en avait péri des milliers;
or, si le sang d'un seul homme injustement mis à mort
cria autrefois vengeance du ciel jusqu'à ce que la
majesté divine eût fait justice des coupables , j'espère que
le sang de tant de nations égorgées sera vengé par le châ-
timent de quelques coupables : oui, je demande avec ins-
tance à Votre Majesté, par le sang de Jésus-Christ et par
les plaies de saint François , qu'elle accomplisse ce vœu ,
afin que le Seigneur ne laisse pas tomber sur nous tout le
fléau de sa colè/e. —
« Le roi dit ensuite à son chancelier d'avorlir rainii;«i Je
n parler ; celui-ci s'exprima en ces termes : " Les maux que
» ces pères ont racontés avant moi sont très véritables; les
" prêtres et les religieux s'en sont plaints , et Votre Majesté
» vient de voir qu'ils sont arrivés en Espagne pour les lui
» dénoncer. Si elle en éprouve un dommage incalculable,
» j'ose dire à Votre IMaj esté que le mien est encore plus
>' grand, car, même en perdant tout dans les colonies, Votre
» Majesté ne cesse point d'être roi et maître, taudis que, dé-
» pouiljé de tout dans ce pays , je ne puis plus compter sur
>' rien dans le monde. C'est ce motif qui me força de j)a5-
>• ser les mers pour venir informer le roi catholique de
» l'état des affaires. Aujourd'hui c'est à Votre Majesté que
» je dois en faire part , puisqu'elle est mon unique es-
» pérance ; je la supplie donc de vouloir bien considérer
" les pertes que les événemcns m'ont fait éprouver, et,
>' puisqu'elle a daigné en entendre le récit , d'ordonner à ses
" ministres qu'ilsy portent remède. Si Votre Majesté daigne
» prendre cette résolution , elle reconnaîtra im jour com-
» bien sa royale sollicitude aura été utile à la gloire cl aux
» iotércls de sa couronne. — L'évèque de Tcrrc-Fcrme
» se leva après que don Diègue Colomb eut, parlé , et de-
» manda la permission d'adresser un second discours au
» roi. Le grand chancelier, ayant consulté Sa Majesté, ré-
» pondit à l'évèque que , s'il avait quelque autre chose-
» à dire , il pourrait en faire un mémoire qui serait exa-
» miné. Sa Majesté se leva lAors et sortit du conseil.
» L'évèque composa deux mémoires ; l'un était dirigé
» contre Pèdre Arias, et l'autre proposait les moyens de faire
» cesser la licence insupportable que ce gouverneur de la
» Terre-Ferme permettait à ses soldats. L'é\êque y ollVait
» aussi des réglemeus pour la sûreté et la tranquillité des
» Indiens, et promettait de nommer une personne qui voulait
» déj)eu3er de ses propres deniers quinze mille ducats "iiour
» en assurer l'exécution : il voulait parler de l'adelantada
» Diègue Velazqucz. L'évèque aîla Jîuer ciiez le grand
( 48o )
» eliancelier; et lui porta ses deux mémoires. Le ministre
» en donna avis au grand chambellan de Laxao , le princi-
» cipal prolecteur de don Barthëlemi , et membre du conseil
» d'éfal , et l'invita à se trouver à table avec le prélat , parce
» qu'il fallait enfin savoir à quoi s'en tenir sur le compte de
» Las Casas. On lut ces mémoires, et l'évêque fut inter-
« rogé sur ce qu'il pensait de don Barthëlemi : sa réponse
» fut favorable au licencié , et satisfit pleinement ceux qui
» l'avaient faite ; ils se flattèrent d'en profiter pour rappuy,er
>> avec une nouvelle forme , et pour combattre l'évêque de
:> Burgos et tous les membres du conseil des Indes. Au bout
» de trois jours l'évêque de Terre— Ferme mourut d'une
n fièvre maligne et le roi quitta Barcelonue avant d'avoir
» pris aucune résolution à l'égard des aifaires des Indes,
» parce qu'il n'avait point échappé à sa pénétration , quoi-
» qu'il fût fort jeune , que ses conseillers flamands traitaient
» cette matière avec trop peu de désintéressement , et qu'il
» était persuadé que la situation de l'Amérique demandait
» un nouvel ordre de choses. Mais comme il ne voulait
» pas perdre un seul moment pour aller s'embarquer à la
)> Corogiie , et pour se rendre ensuite on Allemagne , oii il
» devait être couronné empereur, il n'eut pas le temps de
)' terminer cette affaire ni beaucoup d'autres fort impor-
» tantes. II quitta Barcclonne après avoir renvoyé , vers
)' la fin de celte année, les Corlès qui s'y étaient assemblées.
>• Comme j'ai depuis long-temps perdu de vue Fernand
» Cortès , en le laissant à Saint- Christophe de Cuba , dans le
» mois de février, je vais reprendre le récit de ses cxpé-
» ditions. »
i52o. — <« Et comme Pèdre Arias Davila , dans le compte
» que le licencié Jean Rodrignez de Alaroncillo rendait au
» roi de lui et des receveurs des deniers royaux, insistait
» pour que l'armée de Gil Gonzalez n'occupât ni les pays qu'il
w avait découverts, ni ceux qu'il allait découvrir du côté du
» levant, d'autant que (ionzalez devait prendre sa direction
» vers le rôle opposé , il fut expédié une nouvelle commis-
( 48j )
.. siou portant que , puisque le terme de l'ancienne était
» expiré , et que le zèle de Davila pour le service de Dieu et
» du roi était bien connu , ainsi que son expérience dans
» le gouvernement des Indes, et pour le bonheur de ses ha-
» bilans , il était maintenu dans l'exercice de ses fonctions
» jusqu'à nouvel ordre, nonobstant les mémoires qui
» avaient été composés contre lui et envoyés à la cour
.. parVévéque du Darien et le père Las Casas {i).
» II me reste à parler de ce qui fut résolu avant le départ
.. du roi du port de la Corogne , à l'égard des sollicitations
.. du père Las Casas. Ce religieux avait suivi le roi dans son
» voyage , et il importunait les ministres , particulièrement
» les Flamands, dont il avait la faveur, outre celle du grand
» chancelier , en se plaignant de l'évoque de Burgos pour
:> la commission qu'il avait donnée à Berrio d'enrôler des
» laboureurs pour les Indes , et de l'envoi qu'on avait fait
» pour l'île Espagnole des deux cents Espagnols qu'il avait
» levés à Antequera. Il assura qu'ils ne pouvaient manquer
» de mourir de faim s'ils n'étaient nourris aux frais du roi
» pendant un an , et jusqu'à ce qu'ils eussent eu le temps
1) de mettre leurs terres en valeur : il obtint qu'il fut envoyé
» pour leur consommation trois mille arobes de farine et
» quinze cents de vin. Mais , quelque promptitude que l'on
» eut mise à faire cet envoi, et quoique les vaisseaux fussent
» arrivés à bon port , les secours furent inutiles ; de tous ces
» colons , les uns étaient morts , les autres avaient quitté
» la colonie, et ce qui en restait était occupé à pourvoir
» d'une autre manière à sa subsistance , en sorte que cette
» expédition manqua entièrement. Lorqu'on en vint dans le
>. conseil à la question de savoir si l'on sanctionnerait ce
» qui avait été convenu et arrêté avec Las Casas , les avis
« furent violemment partagés, surtout à l'égard des moyens
» que le licencié voulait employer pour convertir les Amé-
I ' l[cncia , d(''c. ■?.,]. y, rlia|). 7.
II. - 3i
( 482 )
>. ricaiiis ; enfin le conseil décida que la douceur et les
>. moyens évangéliques devaient être préférés pour cela à
). la guerre et à l'esclavage : on arrêta aussi que Barllié-
.« lemi serait cliargé de convertir les Indiens de cette partie
» de la Terre-Ferme qui lui avait été promise dans la
» convention faite avec lui , et dont les limites s'étendaient
)« depuis la province de Paria jusqu'à celle de Sainte-Mar-
» ihe , et le long de la merde l'est à l'ouest, dans une
» longueur de deux cent soixante lieues environ. Ce traité
» et la commission qui devait l'accompagner furent signes
» le 19 mai par le roi , et il y eut beaucoup d'autres mesures
» relatives au même objet que le cardinal Adrien signa
» après le départ du monarque , et en sa qualité de gouver-
» neur du royaume. Las Casas se rendit à Séville pour pré-
» parer son départ et rassembler les paysans dont il avait
» besoin : il trouva à emprunter de l'argent ; cette somme
» et celle qu'il avait obtenue du roi lui permettaient de
» surmonter tous les obstacles , et de faire voile au premier
» moment (i).
iïerrera raconte ensuite les tristes événemens de Mara-
capana, qui furentprovoqués par les cruautés des Espagnols
à l'égard des Indiens, la mort da chef Alphonse de Ojeda ,
le martyre des deux religieux dominicains , et d'autres faits
qui se passèrent dans le pays oii Barthélenii de Las Casas
devait se rendre. Il ajoute : « Ce désastre fut bientôt connu
)i par le récit qu'en firent les Indiens de l'île de Cubagua.
■> Il en sortit deux ou trois barques armées , qui longèrent
» la côte j comme elles la trouvèrent défendue, il fallut
» revenir sans avoir rien tenté. Cette nouvelle étant parve-
» nue à Saint-Domingue , oii le grand amiral se trouvait
» alors , il fut décidé par l'Audience royale qu'on ferait
» justice des révoltés en dépeuplant le pays et en trans-
» portant tous ses habitans à Saint-Domingue. On équipa
(1) Dt^c. 2, liv, 9, ,li. 8.
( 485 )
» pour cein cinq navires, avec trois cents hommes, et
» l'expédition fut confiée à Gonzale de Ocampo.
» La mêiTie année Las Casas sollicitait à Séville la permis-
» sion de partir avec les deux cents laboureurs qu'il y avait
« réunis ; elle lui fut accordée , et il s'embarqua sur trois
n navires qui furent fournis et frétés parle tribunal de com-
» merce des ludes , chargés de toutes les provisions néces-
« saires et de beaucoup d'objets d'échange et de trafic.
» L'évêque de Burgos n'avait pas peu contribué à ces disposi-
» tions , afin qu'on ne l'accusât point, devant le cardinal
» Adrien et les ministres flamands, de contrarier l'expédition
» de Las Casas, et il avait employé tout son crédit pour hâter
» son départ. Le licencié mit à la voile , et arriva heureuse-
» ment à l'île de Puerto-Rico : il y apprit la mort tragique des
» religieux du couvent de Sain te-Foix et la révolte des Indiens
» de Cumana , qui avaient été soutenus par Caviati, Neveri et
» Unari . par les Taxères et les habitans de Chirivichi et de
» Maracapana ; la mort des quatre-vingts Espagnols qui
» s'étaient dirigés sur divers points de la contrée, et les
» autres excès auxquels les Indiens s'étaient livrés après l'in-
» cendie du monastère, en brisant les cloches, les croix ,
» les images , et entre autres un Christ d'une grandeur
» considérable ; en en dispersant les débris sur les chemins ,
'• et en coupant les orangers et beaucoup d'autres arbres
» qu'on avait apportés d'Europe. Les Indiens qui s'étaient
» montrés les plus cruels et les plus ingrats étaient ceux
» qu'on avait instruits et plus particulièrement admis au
» commerce des Espagnols, et ils se préparaient à marcher
» contre les colons de Cubngua , q'.ii demandaient de
u prompts secours , et que l'amiral et l'Audience royale se
» disposaient à leur envoyer.
» Ces événemens causèrent au pèro Casas un grand cha-
» grin et beaucoup d'embarras. Il avait compté sur les mo-
)i nasJères, et fondé l'espoir de la conversion des Indiens,
» qu'il avait promise, sur le secours dos religieux. Il se
). trouva fort indécis ';ur le parli qu'il avai» .'i jîrendre ; cnrui,
( 484 )
» inslruitque l'aruiée était eu mouvement , il résolut de l'at-
» tendre à Puerlo-Rico , pour voir quelle direction il pour-
» rait donner à ses desseins. L'armée arriva quelques jours
«) après, sous le conamandement de Ocampo. Las Casas lui
» présenta ses lettres de provision, et l'engagea à ne pas
» continuer sa route pour la Terre-Ferme, attendu qu'il
» y était envoyé avec des pleins pouvoirs par le roi , et que
» si cette partie des Indes était en insurrection c'était à lui
» qu'appartenait maintenant le soin de la faire rentrer dans
» l'ordre. Gonzale , qui était l'ami de Las Casas , et d'un
» caractère plaisant , lui adressa quelques propos ironiques
» sur la mission qu'il venait remplir, avoua qu'il respec-
» tait toutes les commissions comme la sienne , et se faisait
» un devoir de les reconnaître, mais qu'il ne pouvait aban-
>» donner l'objet de son expédition , ni éluder les ordres de
» l'amiral et de l'Audience royale , parce qu'on le rendrait
» responsable de ce qui pourrait en arriver. Après cette
» réponse le commandant continua de s^avancer vers la
» Terre-Ferme. Barthélemi acheta alors une embarcation
» cinq cents onces d'argent , et alla présenter ses pouvoir»
» à l'amiral et à l'Audience royale de l'île Espagnole , après
» avoir distribué dans les habitations des Espagnols de Puerto-
» Rico les gens qu'il avait amenés ; et non seulement ils y
» furent reçus , mais les colons se chargèrent encore de les
» nourrir; il en fut admis quatre ou cinq dans chaque mai-
« son: aucun ne portait encore les croix dont leur costume
» devait être marqué ; Barthélemi était le seul qui fût décoré
» de cette marque distinctive , qui ressemblait beau-
» coup à celle de Calatrava. Son arrivée à Saint-Do-
» mingue fit ombrage à un grand nombre d'Espagnols ; il
» y en eut cependant qui lui offrirent leur fortune pour le
» mettre en état de continuer son entreprise. » (i)
Herrera raconte plus loin l'expédition de Gonzale de
Ocampo sur la côte de Terre-Ferme pour châtier les Indiens
(i) Dec. 2, liv. 9, c il. y.
( ^85 )
révoltés qui avaient brûlé le couvent de Chirivichi et celui de
l'île de Ciibagua , en face du port de Maracagana et des fon-
démens de la ville de Tolède, sur le fleuve de Cumana. Il
ajoute : << Le licencié Las Casas , voyant que Gonzale de
» Ocampo ne voulait point renoncer à son exnédition , se
» rendit , comme on l'a vu , à l'île de Saint-Domingue ,
» présenta ses lettres de provision à l'amiral , aux juges
» d'appel, et aux officiers receveurs des finances, qui com-
» posaient un conseil de dix personnes , et il requit qu'elles
» fussent exécutées. Cette consulte les fit proclamer au son
» des trompettes dans les quatre principales rues de la
» ville , et particulièrement la cédule royale par laquelle il
>» était fait défenses à toutes personnes de maltraiter ou de
i> scandaliser les naturels qui habitaient les provinces dans
» lesquelles le licencié Las Casas était chargé d'exercer son
» ministère , comme aussi de commettre aucun autre acte
» capable d'empêcher la pacification et la conversion qu'il
» allait entreprendre, le roi ne permettant le commerce
» d'échange à ceux qui passeraient par cette côte qu'à con-
» dition d'en traiter les habitans comme des sujets de S. M. ,
» et de remplir fidèlement les engagemens qu'ils auraient
» contractés avec eux , sous peine d'être dépouillés de leurs
M biens et d'être livrés eux-mêmes à la justice. Las Casas
» demanda aussi que l'ordre fût envoyé à Gonzale d'éva-
» cuer le pays , et qu'il fût mis fin à toute espèce de guerre
» contre les Indiens , puisque la consulte des dix n'avait
»• pas le droit d'en permettre la continuation. On répondit
>' au licencié qu'on s'occuperait de sa demande , et il en fut
» effectivement question pendant plusieurs jours. Dans le
» même temps quelqu'un étant venu dire que son bâtiment
u n'était pas en état de tenir la mer , un inspecteur fut
» envoyé pour en faire la visite , et , sur son rapport ,
» l'embarcation fut déclarée hors de service , ce qui ap-
» porta un nouveau retard à l'expédition de Las Casas. » (i)
(i) Dit. ?, liv. 0. ili ifî.
( m^ )
i52i. Herreia raconte les cvéneiucns de l'expédition
de Fernand Corlès dans le Mexique (i); *^'^ ajoute : « Afin de
« placer icice que j'ai à dire de Las Casas , je ferai reraarquer
>» que, pendant que ces choses se passaient dans la Nouvelle-
» Espagne , ce religieux insistait vivement à Saint-Domin-
>• gue pour être envoyé à sa destination , disant que , puis-
>> qu'on avait fait publier sa commission avec tant de
M solennité , personne n'avait le droit d'y mettre des obsta-
» clés; qu'il voyait bien la diversité de sentimens qui régnait
>• à cet égard parmi les membres du conseil , et que cette
» circonstance lui ferait prendre le parti de retourner en
» Europe pour rendre compte au roi du mépris qu'on faisait
)> de ses ordonnances. Les choses en i-estèrent là pendant
■n quelques jours , jusqu'à ce que le conseil , après en avoir
» plusieurs fois délibéré , sentit qu'il serait dangereux de
» refuser plus longtemps à Las Casas les secours qu'il de-
» mandait , et il fut résolu d'entrer en accommode^nent
» avec lui. Il y avait quatre sortes de spéculations à faire
» dans les pays qui allaient être soumis à l'administration
» de Las Casas: i° la pêche des perles de Cubagua , ex-
» ploitées par les colons de Saint-Domingue au moyen
« des troupes d'Indiens qu'ils y envoyaient ; 2° l'échange
» de l'or qui se faisait sur toute la côte jusqu'à la province
» de Venezuela , et même plus loin ; 3o la traite des escla-
>• ves ; 4° la guerre contre les Indiens , dont les prisonniers
y> étaient vendus sur la côte et transportés au loin. Lecon-
» seil jugeant qu'on pourrait tirer le plus grand parti de
» Las Casas pour la conservation de ces bénéfices , i! fut
>» question de former avec lui une communauté de profits ,
» de manière que , sur vingt-quatre parts acquises en com-
» mun , il y en aurait six pour le trésor public , six pour Las
» Casas et pour les cinquante chevaliers de l'Eperon d'or qu'il
(1) Dec. 3, liv. -2, cliap. 3, 'j, 5; pag. 3y jusqu'à :\?.
(487 )
>' devail nommer, trois pour l'amiral , une pour chacun des
» quatre conseillers-auditeurs du tribunal , qui élaienl les
» licenciés Marcel de Villalobos , Jean Ortiz de Matienzo,
» Luc Vazquez de Ayllon, et Rodrigue de Figueroa ; autant
» pour Michel de Pasamonte , pour le maître des comptes
» Alphonse Davila , pour Jean de Anpues et pour les deux
» grefliersdu tribunal , Pèdre de Ledesma et Jean Cabal-
>i lero : chacun des intéresse's dut contribuer pour sa part
» aux frais de l'expédition , et on s'accorda sur les moveus
» de l'exécuter. Le premier était de mettre à la disposition
» de Las Casas l'armée de Gonzale de Ocampo ; le licencié y
» formerait un corps de cent vingt hommes d'élite qui se-
» raient payés , et licencierait tout le reste; et comme il
» fallait un capitaine à cette troupe, cet emploi fut des-
» tiné à Ocampo lui-même, parce qu'il maintenait la tran-
» quillité dans le pays , et que cette armée était organisée
» pour fournira Las Casas les moyens de remplir sa mission
» dans les pays et au milieu des peuplades qui mangeaient
» de la chair humaine, et poâr réduire par la force ceux
» qui ne voudraient ni vivre en paix avec les Espagnols , ni
» embrasser la foi chrétienne , ni recevoir ceux qui venaient
» la leur prêcher,
» Lorsque cette convention fut signée on mit à la
«• disposition de Las Casas des navires bien armés et
» pourvus de vivres , de munitions et d'objets pour le
» commerce d'échange, outre cent mille charges de pain
» de cassave qui étaient dans les magasins du roi à
)< l'île de la Mona. Barthélemi partit de Saint-Domingue
» dans le mois de juillet j persuadé qu'il pourrait emme-
•' ner avec lui la colonie de laboureurs qu'il avait laissée
.. à San-Juan de Puerto-Rico, il se rendit directement dans
» celle île; mais il n'y trouva personne : ces hommes s'é-
» laient dispersés, ennuyés de l'attendre et pressés j)ar le
)i besoin. Il arriva enfin à la Terre-Ferme, y vit Gonzale de
» Ocampo dans la Nouvelle-Tolède avec ses gens, que la
i> failli avait prcscpic réduits au désespoir depuis que les
(488)
» Indiens du voisinage avaient fui dans les montagnes on
»> s'étaient enfoncés dans les terres. Lorsqu'ils curent appris
» pour quel objet Las Casas venait d'arriver , aucun ne
» voulut rester avec lui , et ils -retournèrent tous à Saint-
» Domingue , en sorle que la nouvelle ville se trouva sans
» habitans , et que Las Casas se vit seul avec sh petite troupe ,
» quelques amis et ses domestiques. Le capitaine , qui ne
» voyait pas sans regret cette désertion , le consola le mieux
» qu'il pnt , et partit ensuite lui-même pourTiie Espagnole.
»> Sur la cote oii se trouvait alors le licencié Barthélemi il v
» avait un couvent de franciscainsdont le gardien était le père
» Juan Garceta; ces moines possédaient un jardin oiiilscul-
» tivaient l'oranger, la vigne , les légumes , d'excellens me-
)) Ions et d'autres végétaux aussi utiles , et leur maison, qui
» n'était éloignée que d'une portée de fusil du rivage de la
» mer, dominaitsur le Rio de Cumana, qui a donné son nom
» à toute la province. Auprès de ce jardin Las Casrs fit éle-
» ver une espèce de magasin pour y déposer ses vivres , ses
» munitions de guerre , et en général les objets qu'il avait
» apportés. Après avoir mis en sûreté ce qu'il avait de plus
» essentiel , il ne perdit pas un moment pour faire annoncer
» aux Indiens , par les religieux et par une Indienne nom-
» mée Marie , qui savait un peu d'espagnol , qu'il était en-
» voyé par le nouveau roi d'Jlspagne ; qu'il leur apporfait
» de très beaux ouvrages , et qu'il venait pour établir la paix
>• au milieu d'eux , comme ils le verraient dans la suite : le
» licencié , pour mieux réussir à attirer les Indiens , distri-
» buait lui-même des présens à ceux qu'il rencontrait dans
>^ ses visites. J'ai dit dans un autre livre qu'il n'y avait
» dans l'île de Cubagua que quelques mares d'eau salée, et
>• (jue pour se procurer de l'eau douce il fallait aller au B.io
:> de Cumana, distant de sept lieues. Ce fut à l'embouchure
» de ce fleuve que Las Casas commença à élever une forte-
1) resse , non seulement pour s'assurer des Indiens , naais
» encore pour être en état de réprimer l'insolence de ceux
» des Espagnols qui étaient restés à Cubagua. Ceux-ci, ayant
( 489 )
•> appris son dessein , travaillèrent à lui enlever le premier
» ouvrier avec lequel il s'était etitendu pour la construction
» de son fort, et ils y réussirent avec le secours des Indiens
i> qu'ils avaient gagnés.
» La monnaie la plus précieuse qu'on pût offrir aux Indiens
» c'était le vin : pour s'en procurer ils allaient enlever dans
» l'intérieur du pays d'autres Indiens de toutâge, moins fins
» ou plus faibles qu'eux , et les cédaient aux Espagnols ; ils
» venaient aussi avec de l'or, et l'échangeaient contre cette
i> liqueur , en sorte que rien ne leur coûtait pour en avoir.
» Comme ils la buvaient sans mélange d'eau et sans modé-
» ration , il leur arrivait très fréquemment de s'enivrer ,
» et dans cet état on les voyait s'armer de leurs arcs etde leurs
)i flèches empoisonnées, en venir aux mains les uns avec les
» autres et s'entretuer. Le licencié Las Casas, pour mettre
» fin au désordre, jugea convenable d'empêcher autant qu'il
» pourrait les relations commerciales entre les naturels et
» les Espagnols ; mais ce fut là le commencement de ses
» grandes peines et des traverses qui vinrent pour ainsi
» dire l'accabler. Il retourna à Cubagua , somma l'alcade
» major de laisser sa navigation libre , et de ne pas se mêler,
» lui et les siens , des mesures de son gouvernement , parce
» que sa mission n'avançait pas , et qu'il n'avait de relations
» qu'avec les pères du couvent. Tout le monde était per-
» suadé que ces difficultés ne finiraient pas , qu'elles avaient
» pour but d'empêcher Las Casas de continuer son ouvrage ,
» et qu'il serait obligé de retourner en Espagne , ou d'aller
» à Saint-Domingue réclamer auprès de l'audience royale
1) la punition la ]d1us sévère de ses nombreux ennemis. 7\près
» y avoir pensé , le licencié résolut de passer dans cette île
» avec deux navires chargés de sel qui allaient faire voile.
» Il laissa le commandement à François de Soto , natif d'Ol-
» médo , avec l'ordre le plus formel d'empêcher la sortie de
1) deux vaisseaux qu'il laissait dans le port , \cSaint-Scbas-
» tien , fin voilier, et une flûte maure ; d'être très attentif à
» tous les mouvcmcns des Indiens ; s'il siirvcnail quelque
( %)^ )
» pressant daugcr , d'embarquer son inoiiclc et ses efleH
» pour se rendre à Cubagua , et, s'il ne pouvait tout eui-
» porter, de sauver au moias les hommes. François de Soto
» ne sut point exécuter les ordres de Barthélemi, car, celui-
» ci étant parti , il envoya les deux bàtimens sur diflcJrens
» points de la côte pour échanger des perles , de l'or et des
» esclaves. Les Indiens, animés par le désir de la vengeance,
» résolurent de massacrer les religieux , qui leur faisaient
» cependant tous les jours du bien , ainsi que les gens de
» Las Casas , et tous les Espagnols qui leur tomberaient
» entre les mains : rexéculion de cet affreux complot eut
» lieu quinze jours après le départ de Barthélemi. Les
» religieux, en ayant été instruits trois jours avant l'événe-
» ment, firent interroger l'indienne Marie par quelques
» Indiens qui étaient présens , pour s'assurer si la cons-
» piration était véritable : à l'entendre, rien n'était plus
» faux ; mais ses yeux et ses traits annonçaient qu'elle
» y croyait. Il arriva le même jour sur la côte une barque
» qui venait échanger des marchandises ; les Espagnols et
)) les religieux demandèrent à y être reçus pour échapper
» au danger , mais leurs prières furent inutiles.
il Les religieux franciscains qui étaient avec Solo pas-
» sèrent ce temps-là dans les plus vives inquiétudes ; ils»
» s'adressaient aux Indiens , et leur demandaient quel jour
» ils avaient choisi pour les égorger. La veille de l'exécution
» ils placèrent le peu de monde qu'ils avaient et quatorze
» petites pièces d'artillerie autour de la maison ; mais
» lorsqu'on voulut se servir de la poudre on la trouva très
» humide. Le lendemain, à l'heure oii on l'exposait au soleil
» pour la faire sécher, des Indiens arrivèrent en poussant de
» grands cris; ilsmirentle feu à la maison, et tuèrent deux ou
» trois hommes, pendant que d'autres, après avoir fait une
» brèche dans un côté de la maison et au mur du jardin dci
» religieux, qui était entouré de cannes, les aidèrent à y péuc-
" trer. Dans ce moment François de Soto revenait du village
) des Indiens, qui n'était éloigne que de la portée du traU
(491 )
» de la maison et du monastère ; il reçut une ilèclie empoi-
» sonnée dans le bras , ce qui uc l'empêcha pas néanmoins
» de pénétrer dans le jardin. Les pères avaient un étmg
» formé des eaux du fleuve , et qui fournissait de l'eau au
» couvent ; là se trouvait un canot en état de recevon- cin-
» quante personnes. Tout le monde y entra , excepté le frère
» Dominique , qui , aux premiers cris des Indiens , était
>. allé se caclier, sans être vu, au milieu des roseaux. Le
» canot, portant une vingtaine d'Espagnols , s'avança vers
» le fleuve pour gagner la mer , et se dirigea sur la pointe
» d'Araya , oii se trouvaient les salines , avec des navires en
« char'^ement , mais séparée du point où l'on était par plus
« de deux lieues de mer. Le frère Dominique , ayantaperçu
» le bateau , sortit de sa retraite , et vint jusqu'à la rivière.
« Quoique ses compagnons fussent déjà au-dessous du pomt
» oii il avait paru , ils firent tous leurs efforts pour arriver
» jusqu'à lui et pour le prendre , mais il leur fut impos-
.) sible de surmonter !e courant, qui les emportait avec rapi-
). dite ; Dominique , s'en apercevant, leur fit signe avec les
). deux mains de s'éloigner. Les Indiens , occupés de l'in-
« cendie de la maison , ne savaient pas qu'il n'y avait plus
» personne ; mais , voyant bientôt après le canot , ils se
)) jetèrent dans une pirogue pour poursuivre les Espagnols ,
). qui étaient déjà une lieue en avant, accablés de fatigue, et.
» n'ayant pas cessé un seul instant de fuir à force de rames.
» Les deux embarcations s'échouèrent au même temps, et on
» se trouva très près les uns des autres sur une plage hérissée
.. de chardons à longues épines , et tellement serrés qu'un
., homme armé n'aurait osé s'y engager sans le plus grand
» embarras. Comme les Indiens étaient nus , ils n'avan-
.) caient qu'avec une extrême lenteur sur ce terrain , au
« milieu duquel ils s'étaient réfugiés. Le frère Juan Gar-
» ccta raconte que , se voyant presque atteint par les Indiens,
). armés de sabres de pierre , et se croyant à sa dernière
« heure , il se mit à genoux , ferma les yeux, et , recom-
» mandant son âme au ciel, allendii , la lêlc baissée, le
( 492 )
" coup qui devait l'ôler de ce monde. Quelques momens
" s étant écoules sans que les Indiens exécutassent leur réso-
» lution , Garceta leva la tête , regarda autour de lui , et ne
» vit i^ersonne. Il supposa que les Indiens n'avaient osé
» s'avancer jusqu'à lui de crainte de se blesser, et cette cir-
.. constance sauva la vie à tous les Espagnols. Ils attendirent
» dans cette espèce de forteresse , et en sortirent quand leurs
» ennemis se furent éloignés; il n'y en avait pas un seul qui
» n'eût le corps percé de mille épines, et en fort mauvais
» état. Ils arrivèrent au lieu oii étaient mouillés les deux
.. navires qui chargeaient du sel , et furent reçus avec tout
» l'intérêt que peut inspirer le malheur. Il leur manquait
.. un homme ; c'était François de Soto, qui avait été blessé
.. d'un coup de flèche. Quelqu'un dit l'avoir vu sous un
.. rocher , au milieu des chardons : on se hâta d'aller le
.. chercher dans une barque, à une lieue et demie; il fut
» trouvé encore en vie après trois jours de souffrance , de
» soif et d'inanition. Ouïe transporta dans le bateau', et
•> comme les flèches empoisonnées excitent une soif ardente ,
» il demanda de l'eau ; au moment oii on lui en présentait
•' il fut saisi d'un accès de rage , et succomba au bout de
.. quelques jours à cette cruelle maladie. Les Indiens
.. prescrivent en pareil cas un régime particulier; mais
» l'expérience leur a prouvé qu'en faisant boire et manger
» les blessés l'effet du poison en devient plus actif, et les
» enlève eu peu de temps.
» Après avoir incendié la maison , les Indiens pillèrent
» le couvent, et commirent plusieurs sacrilèges. Ils tuèrent
>. un enfant qui traînait la machine hydraulique dont les
'» Espagnols se servaient , et laissèrent partout des traces
•> de la fureur dont ils étaient animés contre de bons reli-
•• gieux qui ne leur avaient jamais fait que du bien. Dans
» le jardin tout fut coupé ou détruit par le feu. Le frère
•> Dommgo, qui était depuis trois jours caché dans les ro-
> seaux, en sortit enfin , après avoir recommandé son âme
« à Dieu , espérant n'avoir rien à r raindre d'tin grand
( 4^5 )
» nombre d'Indiens qu'il voyait dans le voisinage , et do;it
» il avait toujours été l'ami. Il fut traité en prisonnier, et
» pendant trois jours on délibéra sur ce qu'on en ferait. Les
» uns voulaient le sauver , parce qu'on pourrait s'en servir
» pour faire la paix avec les chrétiens; les autres deman-
» daient sa mort : l'arrêt en fat prononcé par l'influence
» d'un Indien, nommé Ortéguilla , qui avait été domestique
» dans le couvent. Leur victime avait été trois jours en
» prières. Ils lui passèrent une corde autour du cou , ef
« après l'avoir assommé d'un coup débâche, ils le traî-
» nèrent dans tout l'endroit, et exercèrent raille outrages
» sur ces restes inanimés. Le cruel Ortéguilla dépouilla
» ce martyr, et porta sa rube pendant plusieurs jours ; mais
« l'heure de son châtiiuenl n'était pas éloignée. Cette espèce
» de victoire que les Indiens venaient d'obtenir sur les Esps-
» guols leur inspira la pensée d'aller attaquer l'île de Cuba-
» gua. Antoine Flores, qui en était l'alcade ma^or, et
« chargé de la défendre, ne se crut pas en état de re-
» pousser une attaque , quoiqu'il eût des armes et trois cents
» hommes à sa disposition ; il s'embarqua avec tout son
» monde sur deux caravelles et sur quelques autres embar—
» cations, et gagna Saint-Domingue, abandonnant une
)> grande quantité de vin , de provisions de bouche et
» d'autres objets d'une valeur considérable. Les Indiens,
» s'a percevant que leurs premières démonstrations avaient
" fait abandonner l'île, ne tardèrent pas à y débarquer ,
» burent le vin , et pillèrent tout ce que les Espagnols y
» avaient laissé.
» Le bâtiment sur lequel Las Casas s'était embarqué prit
» une fausse route, et, au lieu de se rendre à Saint-Do-
» mingue , il alla mouiller à quatre-vingts lieues de là,
» dans le port d'Yaquimo , après avoir lutté pendant deux
» mois contre les courans , qui sont très violens depuis celle
» mer jusqu'à l'île Espagnole. Onavait déjà vu un vaisseau
» employer huit mois pour doubler l'île de la Beata , ce qui
» avait fait juger ({u'il y avait moins de Huigue à faire les
( 4f)4 )
» quatre cents lieues et plus de Cartliagène, Sainte- Marllie
» et Nombre de Dios par la Havane , que d'aller directe-
» ment à Saint-Domingue ; c'est ce qui détermina le père
» Las Casas à se rendre par terre à la ville de Yaguana , à
» neuf lieues dans l'intérieur du pays. Déjà les navires qui
» avaient chargé du sel à la pointe de A raya étaient arrivés
» à Saint-Domingue , avec les religieux et les autres Espa-
» gnols qui s'étaient sauvés ; ils racontèrent ce qui s'était
« passé, et apprirent que le licencié Las Casas n'était pas
» encore arrivé , et qu'on ignorait ce qu'il était devenu ; le
» bruit se répandit même qu'il avait été assassiné. Ce père
» partit de la Yaguana avec quelques Espagnols pour se
>< rendre à Saint-Domingue ; s'étant arrêté au bord d'une
» rivière pour faire la siesta , d'autres voyageurs espagnols
» vinrent à passer par le même chemin , et la conversation
» s'étant engagée avec les compagnons du licencié sur ce
» qu'il y avait de nouveau , les premiers dirent aux autres
» que le père Las Casas et toute sa suite avaient péri de la
» main des Indiens sur la côte des Perles. Les gens de Las
)) Casas leur répondirent qu'ils étaient sûrs du contraire ;
» dans ce moment Las Casas se réveilla , et cotte nouvelle ,
» quoique fausse , ne laissa pas de l'afFecter vivement, parce
» qTie, d'après la situation des affaires dans ce pays , elle
» pouvait annoncer quelque événement fâcheux , et il ne se
» trompait pas. Lorsqu'il fut arrivé à Saint-Domingue il
» rendit compte de ce qui se passait , et résolut d'attendre
» une réponse , n'ayant pas de motifs suiHsans pour relour-
)< ner en l'.spagne. Son séjour se prolongea pendant plusieurs
» mois dans cette colonie . et comme il s'était lié avec les
» Dominicains, leur père, Dominique Bétanzos , lui per-
" siiada de prendre l'habit de l'ordre , puisqu'il avait déjà
» fait autant qu'eux pour le salut des Indiens. Telle es^
» l'iiistoire du licencié Barthélemi de Las Casas, qui fut
>' nommé plus tard à l'évêclié de Chiapa. Des erreurs nom-
» breuses ont été publiées sur son compte par Gor)z;)Ie
» Fernande/ d'Oviedo , et par Frniirisco Lopez de rromarn ;
( 495 )
>' BarJliélenii s'en plaint dans plus d'un endroit , et il faut
» convenir que ce n't'St pas sans raison. »
i533. — Herrera par^e de la paix qui fut signée avec l'in-
dien Henri après plusieurs années de guerre , et lorsque
le cacique eut reçu une lettre d'amnistie de Charles-Quint ;
il ajoute : « Dans ce temps-là le père Barthélemi de Las
.' Casas se trouvait à Saint-Domingue , et comme il était
» depuis longtemps connu de don Henri , il voulut l'aller
11 voir pour resserrer les liens de leur ancienne amitié ,
.. pour s'informer s'il était bon chrétien , et pour l'ins-
» truire plus particulièrement, lui et les siens , des vérités
>. de l'Evangile. Le père Casas partit avec la permission de
.. son supérieur, et arriva auprès de son ami , à qui le roi
). d'Espagne donnait dans sa lettre le nom qu'on vient
)) de lire. Il en fut bien reçu, et pendant le séjour qu'il y fit
» il lui répétait souvent que les rois ont une épée à deux
>. tranchans , l'un destiné à punir , et l'autre à faire misé-
>. ricorde ; que le roi d'Espagne avait usé de celui-ci pour
» lui pardonner , ainsi qu'à ses sujets, leurs fautes et leurs
.f erreurs , afin de ne point laisser périr leurs âmes , ce qui
» arriverait certainement s'ils mouraient séparés du com-
.. merce des chrétiens , et privés de l'usage des sacremens ;
). il l'assurait en même temps qu'il pouvait compter sur
« une paix solide et inviolable, et sur le soin qu'on aurait
>. de châtier quiconque voudrait la troubler ; qu'il devait de
). soncôfé observer scrupuleusement les conditions du traite,
» rien n'étant plus propre à rendre un homme recomman-
» dable,de quelque condition qu'il fût, que la fidélité à
» ses promesses, et que la parole du roi sans serment mé-
» rilait plus de confiance que tous les sermens possibles
» d'un simple particulier. Comme Las Casas avait apporté
» tout ce qui était nécessaire pour dire la messe , il célébra
» les saints mystères , et le cacique y assista au milieu des
X siens avec la plus grande consolation. Barfhéîemi leur
» prêcha aussi plusieurs fois la parole de Dieu , et le.s mena
» ensuite à Azua, où il baptisa ceux qui ne l'avaient }>asél<''.
( ^96 )
» lis s'en relournèrent pleins de joie dans leurs familles.
» Le cacique Henri assura que pendant loul le temps qu'a-
» vait duré la rébellion il avait dit tous les jours le Pater
» nosleret VAve Maria, et jeûné tous les vendredis.
» Les conseillers de l'Audience royale trouvèrent fort mau-
» vais que Las Casas fût allé voir le cacique , et ils se pro-
» posèrent de lui en faire des reproches ; mais il avait trop
» d'expérience et d'inslruclion pour ne pas se justifier com-
» plétement , et il prouva que depuis la publication solen-
» nelle de la paix il était permis à tout le monde de voir
» et de fréquenter le cacique , sans que le tribunal eût le
» droit de l'empêcher ; il ajouta que quant à lui, puisqu'on
» le forçait de se défendre , il ne craignait pas de dire non
» seulement qu'il n'avait jamais été capable de troubler la
» paix , mais que c'était encore une injustice de la part du
» tribunal de n'avoir pas reconnu que son voyage avait eu
» un objet entièrement ojDposé. Celte défense de Las Casas
» fut victorieuse ; on n'aurait osé poursuivre plus longtemps
» un homme qui ne s'était mis en relation avec les Indiens
» qu'afin de leur prêcher la concorde et l'obéissance à leur
» nouveau maître le roi d'E>pagne. »
i556. — Herrera parle du gouvernement de la province
de Nicaragua , que le roi avait confié en i534 à Rodrigue
de Contreras : « Cet Espagnol , dit-il , d'après le conseil
» des naturels , voulut alors faire découvrir le canal de la
» Lagune, parce qu'ils lui avaient fait entendre qu'il y
» avait de ce côté un grand nombre d'hommes , et que
» cette conquête rapporterait beaucoup d'argent. Barlhé-
» lemi était arrivé du Mexique dans le pays avec la per—
» mission du roi , afin de prêcher l'Evangile , seul et sans
)• soldats; lorsqu'il fut informé qu'on allait y entrer avec
» une armée , il s'opposa de toutes ses forces à cette entre-
>' prise, et fit entendre dans la chaire, dans le confessionnal
» et en tous lieux , que les Espagnols qui voulaient faire
>• partie de cette expédition n'étaient pas en sûreté de
» conscience. Contreras ne voyait qu'avec peine celle
( 497 )
" opposition de Las Casas au projet qu'il avait formé ; il
» l'accusait de prêcher l'insubordination à ses soldats , parce
» que ceux dont la conscience était plus timide pensaient
>• déjà comme ce religieux , et ne voulaient plus obéir à son
» Commandement.
» L'évêque Diègue Alvarez Osorio , qui s'était chargé de
» ramener la concorde , étant mort dans ce temps-là, la di-
» vision devint plus violente de jour en jour, parce que
» Las Casas ne cessait de rappeler dans ses sermons aux
» soldats les devoirs qui leur étaient imposés, et ce qu'ils
» devaient à Dieu dans cette circonstance. Le gouverneur
» se faisait adresser des rapports dans lesquels on assurait
» que ce religieux semait le scandale parmi les habitans ,
» et troublait la province. Intimidé cependant par la con-
» duite courageuse de Las Casas , il prit enfin le parti
» plus sage de se mettre lui-même à la tête de l'ex-
» pédition. Il partit avec cinquante hommes, défendit le
» pillage , et donna seul des ordres. Les soldats , peu ac-
» coutumes à une discipline qui les privait d'un grand
» nombre de ressources , commençaient à se plaindre , et
» leur chef n'était pas lui-même très content de son
» voyage. Il revint donc dans son gouvernement , et ren-
» dit compte au roi de ce qui se passait pendant que
» Las Casas revenait en Europe plaider la cause des In-
» diens , et demander qu'on mît un frein aux entreprises
» des gouverneurs et à la licence des gens de guerre, (i) »
Le savant et respectable M, Grégoire a cité une
partie du texte qu'on vient de lire pour prouver que
l'historien Herrera traite avec peu de ménagement le père
Las Casas , en l'accusant d'avoir porté les Indiens à la
réi'oKe. J'ai copié tout ce passage , par lequel on voit
clairement que l'accusateur est ici Contreras , et non
Herrera , qui raconte le fait comme simple historien.
(i) Dec. 6, liv. 1, cil. S.
II. 52
( ^9«)
Bien loin de faire aucun reproche à Las Casas , l'iiis-
lorien le nomme le saint évéque et l'homme di^ne de
toute confiance ; c'est ce qu'on va voir dar.s le paragraphe
suivant.
« Lorsque le roi noire maîlre , Philippe II , de glo-
» rieuse mémoire , m'ordonna d'écrire ce te histoire ce-
» nërale, S. M. fit mcllrc à ma disposition les papiers
» de son cabinet particulier , ceux de son gnrdc-jovaux
» et tout ce qu'il y en avait entre les mains de son sç-
>) erétaire Pcdre de Lcdesma. Parmi ces derniers se trou-
• vait la correspondance de l'évêque, gouverneur de la
Il Nouvelle-Espagne, don Sebastien P.amircz , et celle
» d^^s vice-rois don Antonio de Mcndoza et don Fran-
« cisco de Tokdo , avec les relations de l'évêque Zumar-
» raga , les mémoires de Diègue Mugnoz de Camai go , du
» pèreToribioMotolines,eld'un grand nombre d'autres
• personnes. J'obtins aussi les lellres des présidens des au-
» diences royales , des gouverneurs et des ministres de
>» toutes les parties des ludes , avec les secours du licencié
» Juan de Ovando, président du conseil suprême des Indes.
» Ces dernières pièces contenaient des détails sur rhisloirê
» des Indiens avant leur conversion au christianisme, sur
» ce qui arriva à l'époque de la pacification générale et de
» l'établissement des villes espagnoles , et enfin tous les
- documens relatifs à l'organisation de la république spi-
» rituelle et temporelle. Je consultai aussi trente-deux frag-
» mens manuscrits ou imprimés de diflérens auteurs ; ce
» qu'avaient publié le père Barlhélemi de Las Casas', ce
» saint évéque de Chiapa , et le très savant Joseph de
» Acosta, delà compagnie de Jésus ; outre les mémoires
» du docteur Cervantes , doyen de la sainte église de
» Mexico , auteur exact et plein d'instruction , et que n'a
» point connu l'auteur de la Monarchie indienne , lui qui,
« après avoir préféré à toutes les autorités qui m'ont servi
» les pères Olmos , Sa/iagun et Mendieta , écrivains sans
« autorité, a encore la singulière prétention de nous per-
( 499 )
>• siiader qu'il faut avoir élé dans les Indes pour être en
» état d'en écrire l'histoire, comme si Tacite , pour côm^
» poser la sienne , avait visité l'Orient , l'Afrique et le
»> ^ord. »
iSjg. — DonPèdre d'A.lvarado étant arrivé à Gnaliraala,
n le licencié Aiphonse I\Ia!doiiado, qui allait pacifier le pays
» de Lecaridon,oii les Ii-dicns claiciil en guerre, prit la route
» de Mexico , se- proposant de remplir dans celte ville ses
» fonctions d'anditcur-conseiller à l'audience royale ; et
« don Antonio de IMondoza , à la prière do La? Casas,
» de révè(|ue de Giintimala et d'un grand nombre d'autres
» religieux dominicains , renonça à envoyer des soldais
» dans les terres pour convertir les Indiens et faire de nou-
I» velles déconvritcs. CcsJ^cureux changomens furent l'ou-
ji vragc de l'évcque de Clii.ipa , du père Rodrigue de An-
I) drada , et de trois autres religieux du même ordre qui
» avaient exercé les fonctions de mistionnaires dans les pays
» de Cliiapa et de Gualimala. La joie de ces bienheureux
» pères ne fut pas de longue durée ; ils virent arriver don
I) Pèdre de Alvarado.qui, après avoir fait un nouveau traité
» avec le roi d'Espagne, allait poursuivre avec une armée
n les découvertes et la pacification sur les côtes de la Nou-
» vellc-Espagne. C'était un triste sujet de ré/lexion pour
» CCS religieux, qui savaient combien un chef militaire
.. était incapa'oîe de cette modération avec laquelle on pou-
» vait faire tant de bien avec les naturels. Las Casas et An-
» drada en étaient surtout désolés , et c'est^ce qui leur fit
» prendre la résolution de revenir en Espagne supplier le
» roi , au nom des é\êqL'.cs de ces contrées , de leur donner
» un plus grand nombre de religieux, et d'ajouter d'autres
)) moyens à ceux dont ils avaient pu disposer jusqu'alors,
). pour augmenter la confiance des Indiens et muIlipliiPT les
» conversions. Ils arrivèrent dans leur pi trie, et y furent bien
»> reçus du gouvernement , malgré l'absence du monarque,
» qui ne fut de retour dans son royaume qu'en i542. A peine
» l'objet de leur voyage fut-il connu, qu'on s'occupa de
( 5oo )
» porter remède aux maux dont ils étaient venus se plaiu-
i) dre , en établissant de nouvelles lois dont il sera particu—
n lièrement question dans un autre endroit. Ces saints
« religieux obtinrent ausssilôt du conseil un ordre par
» lequel il était enjoint à don Antonio de Mendoza de
» prendre certaines mesures pour que les habitans des Indes
M fussent engagés au service de Dieu sans vexation , et sans
33 abuser de la force qu'il avait en main (i).
1543. — Herrera , après avoir raconté les événemens
considérables qui s'étaient passés dans le Pérou et dans quel-
ques autres provinces , continue ainsi : « Pendant que ces
« choses se passaient dans le Pérou on s'occupait en Espagne
)> des moyens de faire cesser les abus qui se commettaient
» dans les Indes , comme dans ^pe république nouvelle et
» éloignée des yeux du prince , parce que l'avarice , l'arro-
» gauce et d'autres vices désastreux y étaient connus par la
» faute des gouverneurs. Cet état de choses était le texte des
» plaintes les plus vives des religieux dominicains , et^ls ne
» cessaient de le représenter au roi, qui voulait bien enten-
» dre combien il était nécessaire de faire de la justice la base
» et le fondement de tout le bien qu'on se proposait. Dans le
>) même temps le régent Figueroa avait de fréquentes au-
» diences du conseil des Indes ; et tous ces efforts ne sera-
» blaient pas inutiles , puisque le licencié Michel Dias de
» Armendariz fut envoyé dans les Indes avec la commis—
» sion de visiter les gouvernemens de Sainte-Marthe ; de la
» Nouvelle- Grenade , de Carthagène , de Popayan et de
» Rio-de-Saint-Juan , pour en connaître la situation et en
» rendre compte. La nouvelle de la mort de François Pizarre
>' étant arrivée en Espagne vers ce temps- là , il fut question
» de lui donner pour successeur un personnage important ,
» avec la qualité et les pouvoirs de vice-roi , comme on en
(1) DtT. G, liv.n, (h. 6,
#
( Soi )
') avait déjà eu la pensée , et d'établir une audience et une
» chancellerie royale dans la ville de Los Reyes. On destinait
» à cette place élevée un homme en état d'appliquer avec la
» plus grande sévérité les mesures qu'on allait prendre pour
» faire cesser les abus que les pères dominicains venaient
» de dénoncera la conscience du roi. Les principaux de ces
» religieux étaient Barthélemi deLas Casas, Jean de Torres,
3> Mathieu de Paz , etPèdre de Angulo ou de Sainte-Marlbe.
» Le conseil s'assembla plusieurs fois , présidé par le roi , et
» il fut enfin décrété des mesures dont je rendrai compte
« dans un autre article. )> (i)
Voilà tous les passages de l'historien Herrera dans les-
quels le nom de Las Casas se trouve cité. Or, non seule-
ment il n'en parle jamais pour en faire l'objet de sa critique;
il est encore certain, par la manière dont il expose ses vues ,
qu'il avait la plus haute idée de sa vertu et de sa sincérité;
aussi a-t-il profité de plusieurs de ses ouvrages pour écrire
son histoire et pour la rendre plus authentique, ainsi qu'il en
convient lui-même : et en effet , quelques personnes , ayant
voulu comparer les deux textes , ont trouvé dans les deux
premiers volumes de Herrera presque tout celui de l'His-
toire des Indes de Las Casas , dont le savant académicien
M. Mugnoz a su également i^voûler \)our son Histoire du
Nouveau- Monde.
Il n'est pas nécessaire d'infirmer le témoignage de Her-
rera pour trouver Las Casas sans reproche. Cet écrivain ne
dit pas que Barthélemi introduisit le commerce des noirs
dans les Indes occidentales , puisqu'il nous apprend au con-
traire qu'il y était connu en i5oo , et que dix ans plus tard
il se faisait avec la permission du gouvernement.
Il ne dit pas que le cardinal Xiinenès de Cisneros le dé-
fendit comme contraire au droit des gens et à l'humanité ,
(i) Hcneia , dce. 7, iiv. 6,. cli. \.
( 502 )
puisqu'il nous donne à entendre que la défense n'eut Heu que
pour percevoir un tribut sur la permission qu'on accordait
de le faire.
I! ne dit pas que Charles Y confirma la proliihilion de la
traile pour mairilcnir l'impôt dont elle était frajipce , car il
raconte qu'avant son retour on Espngne ce prince accorda en
Flandre un grand nombre de licences sans condition.
Il i;o dit pas que Las Casas proposa an gouvernement cs~
pagnol le trafic des esclaves nègres , pui.np.ie sa proposition
était seulement de n'accorder la faculté d'en transporter en
Amérique qu'aux Espagnols établis dans celle partie du
monde , ce qui est bien différent d'une permission générale
de fiiire librement ce commerce , dont les Portugais elles
Espagnols d'Europe auraient profité.
11 ne dit pas que Las Casas eût proposé d'aller chercher
des esclaves en Afrique; mais il nous apprend que les moines
de Saint-Jcrôinc imaginèrent de le demar.der comme utile
au conseil des Indrs , et avec bien moins de restriction. En
effet, Barlhélcmi quiita l'Espagne en mai iSi^ , et ces reli-
gieux avaient déjà manilèslé leur vœu pour la traite.
Que conclure de tons les faits que je viens d'exposer ?
C'est que Las Casas voulut rendre un grand service à l'huma-
nité, et qu'il employa tout ce qu'il avait d'influence et de
crédit pour obtenir que les Espagnols établis en Amérique,
et qtii demanderaient des esclaves , profilassent seuls d'un
conjnicrce qui allait devenir illimité , d'après la demande des
gouverneurs des Indes , que favorisait la politique du nou-
veau roi Charles T ■", et par l'eifet du système des licences que
le cardinal de Cisneros venait d'établir.
Celte vérité , mise dans le plus grand jour, fournit , si l'on
veut y prendre garde, assez d'argumcns pour prouver que
Las Casas condamnait ce que tout le monde faisait sans scru-
pide. Comment donc a-t-elle pu devenir le sujet de tant de
déclamations contre lui I Mais ce qui doit surtout augmenter
noire surprise , c'est de voir qu'avant même la découverte
de* Indes occidentales le peuple espagnol enlevait sur «es
( 5o3 )
vaisseaux des hommes sur les côtes d'Afrique , et les vendait
comme esclaves.
Sandoval suppose que la traite existait depuis longtemps,
ce qui n'est pas invraisemblable , puisque les Portugais la
faisaient depuis l'aimee i^\l\5. Mngnoz ajoute qu'elle était
alors en très grande aclivité à Séville (i) ; et par conséquent
il n'est pas surprenant que Las Casas pensât comme tous ses
contemporains. Mais il est étrange, et même horrible, que
l'indignalion que devait inspirera tous les hommes le com-
merce des noirs ait choisi pour sa victime le hcroj le
plus sensible et le plus infatigable de l'humanité, sans antre
motif que quelques mots isolés d'un historien qui, pénétré
des mêmes sentimcns que Las Casas , était loin do penser
qu'ils sériaient un jour aussi singulièrement interprétés, et
qu'on oublierait ce ([u'il avait écrit de la proposition et de
la demande si positives dqs moines qui gouvernaient l'Amé-
rique. Qui pourrait ne pas reconnaître ici l'influence des
préjugés commandant à l'opinion sous le masque de la
pliiloiophie ?
ti.
^ (i) Mugnoz, Hisl. dcl Nuevo-riluudo, liv. i j page a.
FIN.
L'ÉNËIDE,
ADUITE EN VERS FRANÇAIS,
AVEC DES REMARQUES
SUR LES PRINCIPALES BEAUTÉS DU TEXTE;
PAR M. DELILLE,
POUR LES QUATRE PREMIERS LIVRES,
T PAR J. MICHAUD POUR LES DERNIERS.
1
• . mni\^ o |y/(j
2-^ Ca-as, Bartoloné de la:
14.11 QEuvres
1S22
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